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Contentieux palestino-israélien

Un sage pour notre génération - Bernard Lewis
17/03/2002

Bernard Lewis, à propos de Ben Laden, de l'Intifada et de la nouvelle menace constituée par l'Iran.

Interview, dans le Yediyoth Ahronot, de Bernard Lewis, professeur émérite à Princeton et l'un des plus grands historiens et spécialistes du monde arabe.

Article original en hébreu
Traduit en anglais par Jonathan Silverman pour Jewsweek.com

Traduction française (sur l'anglais) par Danielle W. pour reinfo-israel.com

Ce document peut être reproduit et diffusé librement sous réserve de la mention des droits d'auteur et de celle de " www.reinfo-israel.com", pour la traduction française et la diffusion originelle



Yediyiot Ahronot (YA) : Vous aviez placé tous vos espoirs dans le Processus d'Oslo ?

Bernard Lewis (BL) : C'est assez juste, en effet.

YA : Pensez-vous vous être trompé ?

BL : A mon grand regret, je dois confesser avoir fait une erreur.

YA : D'après vous, de quoi provient cette erreur ?

BL : Historiquement, les leaders palestiniens ont constamment fait le mauvais choix. Cela a commencé avec leur refus des propositions de la Commission Peel puis leur rejet du plan de partition de l'ONU. Ils se sont aussi trompés quant au choix de leurs amis : pendant la 2ème guerre mondiale, ils ont choisi les Nazis, pendant la guerre froide, ils ont choisi le bloc soviétique, pendant la guerre du Golfe, ils ont choisi Saddam Hussein.

Sont-ils dotés d'un surprenant instinct les poussant à la limite de la destruction ? En fait, non. Ils se sont tournés vers les ennemis de leurs ennemis , ce qui est naturel.

Après la débacle du bloc soviétique, ils se sont à nouveau retrouvés sans super patron, après la guerre du Golfe, la plupart des gouvernements arabes ont été dégoûtés par eux, en particulier ceux qui auraient pu leur apporter une aide financière. Vu les circonstances, il m'est apparu que les initiatives du gouvernement de Rabin étaient correctes mais il y a eu erreur sur le choix du partenaire.

YA :Vous parlez d'Arafat ?

BL : Oui, l'idée de ramener Arafat de Tunis était une erreur.

YA : Israël avait essayé de discuter avec des leaders palestiniens des Territoires occupés mais à la Conférence de Madrid, il s'est avéré qu'ils n'avaient pas de leader.

BL : Il est vrai que, d'après les résolutions de la Ligue arabe, l'OLP est la seule organisation représentative des Palestiniens. Avec le temps qui s'est écoulé depuis, il m'est devenu difficile de juger s'il aurait mieux valu insister pour trouver une alternative ou si de toute façon il n'y avait pas le choix.

YA : Lors d'une interview, vous avez dit que ceux qui ont conduit les négociations étaient de part et d'autre de complets amateurs. Que vouliez- vous dire ?

BL : Il est clair qu'ils n'étaient pas des diplomates professionnels et qu'ils avaient peu d'expérience sur la manière de mener des négociations.

YA : Quelle a été la grande erreur des négociateurs de Camp David ?

BL : Ils ont oublié qu' il n'était pas simplement question de négociations entre leaders mais entre deux civilisations différentes. Il est facile de se faire une rapide idée de l'adversaire d'après ses propres représentations. Je vous en donne un exemple. Je pense qu'Israël a eu raison d'envahir le Liban et je me rappelle à quel point son armée a été accueillie comme une armée de libération, avec des fleurs , de la musique.

Cependant, une fois le travail terminé, il était nécessaire de se retirer.

Le retrait tardif, entrepris sans accord préalable, avec abandon d'armes et d'amis, a été interprété par les Palestiniens et les autres Arabes comme un signe de faiblesse. D'après l'expérience du Hezbollah, ils en ont conclu que les Israéliens étaient mous, soucieux avant tout de leur confort et que s'ils étaient frappés , ils se rendraient. Ces idées ont été clairement explicitées par les Palestiniens.

YA : Les deux cultures interprètent-elles différemment les concept de « compromis équitable » et de « vision de la réalité suivant le point de vue de l'ennemi » ?

BL : Laissez moi être précis : La culture musulmane met en avant la générosité des vainqueurs. Le vainqueur ne traîne pas le visage du vaincu dans la poussière mais le résultat de la lutte doit être clair pour les deux côtés. Une lutte qui se termine dans l'indécision est une invitation aux troubles. Les Ottomans nous ont fourni moult exemples de cette attitude : ils écrasaient les rebelles avec une main forte et un bras lourd mais ils n'humiliaient pas les vaincus, ils leur montraient de la générosité et les aidaient à se redresser. Si celui qui détient la force ne va pas au bout de ses capacités de manière à remporter une victoire totale, sa conduite est interprétée comme de la couardise.

Un autre exemple d'interprétation divergente est la signification de certaines manières et coutumes : j'ai visité la Jordanie peu après la signature du traité de paix sur lequel les Jordaniens placent tant d'espoir, et j'y ai trouvé les Jordaniens remués par le comportement des touristes israéliens, qu'il trouvaient provoquant et humiliant.

Il m'a été difficile de leur expliquer que les Israéliens se comportaient ainsi entre eux. Les Israéliens qui semblent être le peuple le moins poli de la terre sont incompris des Arabes qui ont une culture parmi les plus policées au monde. Ce n'est pas une question insignifiante d'étiquette, mais un problème de conduite qui a une influence sur les relations entre peuples.

Le manque de courtoisie des soldats israéliens aux postes de contrôle a de terribles répercussions et il faut faire quelque chose à ce sujet.

YA : N'avez-vous pas tendance à trop mettre l'accent sur le heurt entre différentes cultures ?

BL Ces différences sont terriblement importantes. Voyez, le monde chrétien et le monde musulman ont eu des frictions et se sont battus pendant des années, sur de nombreux fronts au cours du dernier millénaire.

A la fin du 18ème siècle, les universités occidentales avaient des douzaines de départements de culture orientale et des centaines de traductions de l'arabe, du persan et du turc ont été éditées. Le monde occidental souhaitait connaître son adversaire historique mais cette curiosité n'existait pas de la part du monde musulman. C'est pourquoi, ils n'apprirent pas les langues de l'Occident, ne s'intéressèrent pas à son histoire ni à sa pensée, ne traduisirent pas grand-chose de sa littérature en arabe. La situation changea quand l'importance de la menace occidentale se précisa mais aujourd'hui encore, si vous entrez dans une librairie en Israël, vous trouverez facilement des traductions de la littérature arabe et des ouvrages sur la culture arabe et musulmane. Par contraste, allez dans une librairie d'une capitale arabe et cherchez des livres sur Israël, le judaïsme ou même le christianisme : pratiquement tout ce que vous trouverez se résume à de la propagande.

La curiosité pour son semblable est un phénomène typiquement occidental. Dans toutes les grandes cultures, l' intérêt pour le semblable ne naît qu'en présence d'une menace.

YA : La situation du rapport entre cultures est-elle définitive ou est-elle susceptible de changer d'après les circonstances ?

BL : Elle n'est certainement pas définitive, mais profondément enracinée, bien plus que ne le pensent beaucoup de gens.

Par exemple, beaucoup font remarquer qu'à peine 2 pays musulmans sur 57 ont un gouvernement semi-démocratique, mais cela ne veut pas dire que les Musulmans sont incapables de développer leur propre version de la démocratie, version qui ne ressemblera à aucune démocratie occidentale.

YA : Quels sont les deux pays auxquels vous faites allusion ?

BL : La Turquie et le Bengladesh. La Turquie est un magnifique exemple qui prouve combien il est difficile d'établir une démocratie dans une culture imprégnée par une ancienne tradition autocratique mais son expérience prouve aussi que ce n'est pas impossible.

YA : Le lancement de la 2ème Intifada a été interprété par beaucoup d'Israéliens, peut-être la majorité, comme l'évidence décisive que les Palestiniens ne sont pas intéressés par un compromis mais veulent une victoire complète. Comment expliquez-vous l'Intifada ?

BL : J'ai déjà mentionné le fait que le retrait du Liban avait eu une grande influence sur la décision des Palestiniens de reprendre la lutte armée. Israël est dépeint comme un pays qui ressemble à l'Amérique : les Américains qui ont fui le Vietnam et se sont retirés du Liban et de la Somalie ont montré par ces attitudes qu'ils étaient ramollis et pas capables de s'adapter à ces défaites.

De la même manière, les Israéliens qui sont devenus riches et mous préfèrent leur confort. L'Amérique et Israël sont de proches amis et les Palestiniens à partir de leur analyse de l'attitude américaine tirent des conclusions comparables en ce qui concerne Israël.

YA : Il y a quelques années, vous avez publié un article qui a eu un grand retentissement : « Les racines de la colère musulmane ». Seriez-vous d'accord de résumer ici les idées de base de cet article puis de les remettre à jour à la lumière des évènements qui ont suivi ?

BL : Dans l'ensemble du monde musulman actuel, prévaut un sentiment de frustration et de crise .Pendant plus de 1000 ans les Musulmans se sont accoutumés à l'idée, justifiée à cette époque, qu'ils représentaient la partie du monde la plus avancée, et qu'ils étaient ceux qui établissaient les règles en politique, en économie et en sciences. Plus récemment, les Musulmans ont réalisé que leur puissance avait diminué et que même le fait d'adopter la technologie occidentale n'était d'aucune apport. Les idées occidentales de socialisme et de capitalisme n'ont pas freiné la détérioration économique et la croyance a surgi que la rédemption viendrait en adoptant un style de gouvernement à l'occidentale. Malheureusement, la seule forme de gouvernement d'origine occidentale qui prit racine dans le monde musulman fut la dictature, basée sur un parti unique. L'indépendance politique ne donna pas naissance à la liberté. La réaction à ces déceptions fut une résistance contre toute idée importée de l'Occident et une critique de l'Occident à l'origine de tous les maux malsains qui ont résulté de leur tentative d'importer sa culture.

Maintenant, il y a deux options : certains pensent que l'échec provient de l'abandon des traditions séculaires, qui a laissé à l'arrière-plan la culture islamique authentique. Il y a deux courants dans cette pensée : le fondamentalisme wahabite répandu par les Saoudiens et le fondamentalisme shiite.

L'autre option, défendue par les partisans de la modernité, est de dire que les Musulmans ont adopté la coque superficielle de la culture occidentale mais pas son contenu profond et que par conséquent il est nécessaire d'introduire les valeurs occidentales en profondeur. Dans tous les pays musulmans, il y a des gens qui pensent ainsi mais les régimes dictatoriaux rendent difficile l'expression ouverte de telles opinions.

YA : Ousama Ben Laden est-il le représentant extrême de la 1ère option ?

BL : Bien sûr. Mais il faut insister ici sur l'importance du pétrole arabe. Les immenses profits que les Saoudiens ont accumulé leur ont permis de développer un réseau d'écoles dont de nombreuses branches transmettent le fondamentalisme wahabite. Il est possible que sans le pétrole, ce mouvement serait resté un phénomène d'un autre monde limité à un pays marginal. De manière générale, le pétrole est le désastre des Arabes car il permet aux gouvernements d'accumuler des fortunes immenses qui les renforcent sur le plan politique et militaire mais détruit les bourgeons de démocratie et la liberté . Ce n'est pas par hasard si les seuls pays où un embryon de société civile semble se développer sont le Maroc et la Jordanie qui n'ont pas de pétrole.

YA : L'Amérique est-elle haïe par le monde musulman parce qu'elle soutient Israël ou bien est-ce Israël qui est haï parce que perçu comme un bastion avancé de l'Occident en monde arabe ?

BL : Les deux. Bien sûr, les liens de l'Amérique avec Israël n'améliorent pas sa popularité, mais le Moyen-Orient n'est pas le seul endroit au monde où règne la détestation de ce grand et riche empire. On le hait pour sa si grande réussite et les dirigeants locaux exploitent ce ressentiment pour leur besoin personnel. Par exemple, pour Ben Laden, le problème principal est son propre pays , l'Arabie Saoudite, dont il veut chasser les infidèles. Il mentionne Israël, et encore, à la 3ème place sur la liste de ses cibles. Dans un de ses discours, il le décrit comme un petit pays de rien du tout , en d'autres mots , pas quelque chose de substantiel ni de très important et dans une interview qu'il a donnée il y a quelques années, il a déclaré que si les Américains quittaient l'Arabie Saoudite, il serait prêt à signer un accord de paix.

Israël est une cible facile pour les propagandistes du monde arabe parce que l'attaquer ne les met pas en danger alors que dans certains pays arabes ils peuvent courir des risques s'ils répandent des attaques contre l'Amérique. Les propagandistes savent qu'il y a une oreille bienveillante pour la propagande anti-israélienne . La raison en est que le fait de diriger leurs attaques contre Israël atténuent l'éclosion d'accusations qui seraient répandues contre eux en Occident. C'est la raison des attaques contre Israël à propos de Sabra et Chatila par comparaison avec la mollesse des réactions concernant les massacres de Hafez El assad à Hama et les attaques à l'arme chimique contre les Kurdes à Halbaja.

YA : Quelles sont les résultats à longue échéance de la guerre en Afghanistan ?

BL : Les Occidentaux posent habituellement la question suivante : « pourquoi ne nous aiment-ils pas ? » et la réponse en est simple : on ne peut être riche, puissant et rencontrer le succès tout en étant aimé, surtout si pendant des siècles on a gagné toutes les batailles.

La question correcte à poser est : « pourquoi ont-ils cessé de vous respecter ou à tout le moins de vous craindre » J'ai dit plus haut que Ben Laden pensait que l'Occident était ramolli et soucieux de son confort. J'espère que la guerre en Afghanistan modifiera cette perception car elle a prouvé que l'idée d'une Amérique et d'un Occident ramollis est une invention : ils ne craignent pas de se battre quand leur civilisation est attaquée. Maintenant, il y a deux possibilité : ou bien les citoyens du monde musulman et particulièrement les Arabes décident qu'en vue d'établir une société meilleure, il est nécessaire de prendre le chemin de la paix et de la coopération avec l'Occident ou bien ils décident que la défaite en Afghanistan n'est qu'un épisode douloureux et ils continuent sur la même voie. J'espère que c'est la première solution qui prévaudra mais je ne peux exclure que la seconde l'emporte.

YA : Israël considère l'Iran comme un grand danger sur le plan militaire. Y a t-il des changements susceptibles d'apaiser les esprits ?

BL : La description des politiciens iraniens comme étant des modérés n'est que de la poudre aux yeux dont le but est de permettre à ce régime de continuer à agir comme il l'entend, mais de nombreux signes indiquent que ce régime est devenu très impopulaire et sera évincé si l'occasion s'en présente. Ici, je tiens à mentionner un paradoxe : les masses des pays dont les gouvernements déclarent leur opposition à l'Amérique aiment l'Amérique, alors que les masses des pays dont les gouvernements soutiennent l'Amérique éprouvent du ressentiment envers l'Amérique.

Ce n'est pas par accident que les terroristes qui ont attaqué les Twin Towers et le Pentagone viennent d'Arabie Saoudite et d'Egypte alors qu'à Téhéran, il y a eu de grandes et massives démonstrations spontanées de tristesse. Il est clair que la haine de l'Amérique, qui prévaut en Egypte et en Arabie Saoudite, provient d'abord et surtout de la haine pour les régimes corrompus de ces pays. Les démonstrations de joie à Kaboul ressemblent à une procession funéraire, comparée aux démonstrations de joie qui éclateraient à Bagdad, Téhéran et peut-être Damas, si l'Occident favorisait l'expulsion des régimes despotiques et inefficaces qui gouvernent ces pays.

Jonathan Silverman, traducteur de cette interview, est journaliste d'investigation au Jewsweek.com.



© 2002 Yediot Ahronot, Jewsweek.com. pour l'original anglais.
© 2002 CJE, pour l'original français.