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Contentieux palestino-israélien

Réfugiés et réparations au Moyen-Orient, Yoël Esteron
23/03/2002

New York Times

13 janvier 2002


Traduit de l'anglais par Catherine Leuchter spécialement pour "Reponses-Israel"


TEL AVIV -- Avant qu'il ne meure, mon père me donna un bout de papier. Mon père était le seul survivant de sa famille, décimée par la Shoah. Les Allemands et les Polonais tuèrent ses parents et ses frères. Il se débrouilla tout seul pour s'échapper de cet enfer, qu'était alors l'Europe. Après la deuxième guerre mondiale, il s'établit en Israël, fonda une maison et un foyer, et contribua modestement au miracle de la renaissance juive. Ce morceau de papier était la seule preuve de mon père qu'il était le propriétaire légal d'une grande maison dans la ville de Hrubieshow en Pologne de l'Est.

Je n'ai jamais vu la maison et ne la verrai probablement jamais. Mon père a eu vent qu'une pharmacie a été construite à la place. Il n'a jamais voulu retourner là-bas, dans ce lieu si chargé de douleur. Peut-être avait-il peur aussi. J'ai toujours l'impression que cette maison appartient à ma famille, bien que nous ne retournerons jamais à cette vie.

L'histoire de mon père est loin d'être unique. Ma mère également a perdu famille et maison. La plupart des Israéliens sont des réfugiés, ou des enfants de réfugiés, de Pologne, d'Allemagne, de Russie, du Maroc, d'Irak, de Syrie et d'ailleurs. Je peux comprendre ce que ressentent les Palestiniens qui ont un titre de propriété pour des maisons à Jaffa ou Haifa : j'ai aussi un bout de papier. Nous sommes tous les produits d'un monde chaotique d'après-guerre, dans lequel des millions de personnes fuirent de pays en pays à la recherche d'un asile.

Quand je vois des enfants et leurs parents vivre dans la pauvreté des camps de réfugiés, en Cisjordanie ou dans la Bande de gaza, et ailleurs dans la région, je me demande pourquoi leurs voisins arabes, spécialement ceux qui profitent de grandes richesses pétrolières, ne leur sont jamais venus en aide. La triste vérité est que les pays arabes les ont abandonnés à leur amer destin de façon à entretenir la haine contre Israël. La misère et le désespoir de ces camps sont déchirants. Il est clair qu'il faut une aide humanitaire d'urgence pour alléger leur épreuve.

Selon des chiffres énoncés par l'UNWRA (l'agence des Nations Unies qui s'occupe des réfugiés palestiniens), la population de réfugiés palestiniens vivant en Cisjordanie, dans la bande de Gaza, en Jordanie, au Liban et en Syrie, est passée de 730.000 en 1949 à 3.7 millions aujourd'hui. Bien qu'il y ait des fluctuations autour de ces chiffres, il y a peu de doute sur le fait que ces réfugiés ont besoin d'assistance.

Pour les Israéliens et les Palestiniens, en ces jours difficiles entachés d'attaques terroristes, de blocus, et maintenant de nouvelles dissensions à propos du trafic d'armes avec l'affaire du bateau Karine A, trouver une solution au problème des réfugiés peut sembler un peu trop pour le médiateur américain, Anthony Zinni, dont la deuxième mission au Proche-Orient est prévue cette semaine pour tenter d'apporter un cessez-le-feu, qui, s'il était suivi, serait un grand pas en avant. Si les combats cessaient, le " droit au retour " dans toute sa complexité promet d'être la plus grosse pierre d'achoppement sur le chemin d'une paix durable.

Bien qu'Israël est celui qui a été attaqué en 1948, il doit reconnaître sa part dans la souffrance des réfugiés palestiniens. L'établissement d'un foyer national pour les Juifs a causé des souffrances à des centaines de milliers de Palestiniens, qui fuirent leurs maisons, ou en furent expulsés, pendant la guerre d'indépendance. L'indépendance d'Israël est leur "Nakba" - catastrophe. Israël doit largement prendre part à une aide internationale coûteuse et aux efforts de développement - évalués à des millions de dollars, selon diverses estimations - pour soulager la détresse des réfugiés et les aider à reconstruire des maisons et une nouvelle vie, digne politiquement, et prospère économiquement.

De telles réparations sont possibles et politiquement acceptables pour de nombreux Israéliens. Ce que les Israéliens ne peuvent pas accepter, cependant, c'est l'exigence palestinienne du " droit au retour ". Céder à cela reviendrait à détruire l'idée d'un Israël comme foyer national pour les Juifs, Juifs qui n'ont nulle part où retourner. Nous ne sommes pas prêts à mettre notre confiance en ceux qui promettent que, si nous reconnaissons ce droit, le nombre de réfugiés revenant en Israël ne sera pas élevé au point de noyer la nature juive de l'Etat d'Israël.

Le monde ne s'est pas arrêté en 1948. On ne peut pas remonter l'horloge, même pour ceux qui ont des vieux titres de propriété. Ceux qui imaginent qu'il est possible d'envisager des solutions complexes à cette question centrale doivent se souvenir de cette simple vérité : les habitants des camps de réfugiés doivent accepter que leurs futures maisons et leur futur Etat palestinien prennent racine en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, à côté d'Israël. Toute la littérature sur des compromis historiques se réduit à ceci : deux peuples vivant en paix dans deux Etats sur une minuscule bande de terre s'étendant du Jourdain à la mer Méditerranée.

Yasser Arafat refusa de renoncer au droit au retour, lors des pourparlers de Camp David, en juillet 2000, parce qu'il avait peur de se voir opposer le refus des réfugiés. On peut comprendre combien il est difficile de jeter ces bouts de papier, ces titres de propriété si soigneusement conservés pendant plus de 50 ans, et de recommencer une nouvelle vie. Il est difficile d'abandonner un rêve. Mais cela doit pourtant être la réponse pour les réfugiés et leurs enfants. L'alternative est d'éviter à la prochaine génération de souffrir par la faute de celle-là. Le choix se situe entre une vie passée à s'accrocher à un rêve hors de portée et une vie de réel espoir. Mes parents ont laissé leur passé derrière eux pour le bien de leurs enfants. Les parents palestiniens ont besoin de faire de même pour le bien de leurs enfants.

Yoël Esteron est rédacteur en chef de Haaretz, quotidien israélien.

© The New York Times, 2002.