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'Graffitis sur le mur de l'histoire': Le nouvel antisémitisme
03/11/2003

Par Mortimer B. Zuckerman

Jewish World Review, 29 octobre 2003 / 3 Mar-Cheshvan, 5764

Traduction française par Jean Dumortier pour upjf.org
www.jewishworldreview.com/mort/zuckerman_new_anti_sem.php3


À JewishWorldReview.com, nous ne sommes guère portés à l'exagération. Quand nous disons que cet article est un des éléments les plus importants aujourd'hui sur le nouvel antisémitisme, nous le pensons vraiment. Si vous vous souciez de la communauté juive, ou êtes simplement un ami d'Israël, lisez-le, puis faites bon usage du bouton "faire suivre" de votre programme de courrier. Ça devrait servir de réveil !



Un jeu de mots en anglais, difficilement traduisible, affirme que tous les ismes finissent, tôt ou tard, par passer. Eh bien, pas tous. Au XXe siècle, le fascisme émergea puis disparut. Le communisme émergea puis disparut. Le socialisme émergea puis régressa. Mais aujourd'hui, plusieurs idéologies en isme occupent toujours la planète. L'antisémitisme ancestral et sa variante contemporaine, l'antisionisme, sont parmi les plus pernicieuses. Ces ismes sont des graffitis sur le mur de l'histoire, les symboles d'un poison puissant et non dilué, comme l'ont mis en évidence les récentes remarques du Premier ministre de Malaisie, Mohammed Mahathir, qui a déclaré «Aujourd'hui les Juifs dirigent le monde par des intermédiaires. Ils amènent les autres à combattre et à mourir pour eux.»

Ces paroles de Mahathir ont été largement condamnées. Mais ces commentaires occultent une vérité plus profonde sur cette nouvelle tendance d'un antisémitisme qui n'est pas dirigé contre les Juifs, en tant qu'individus, ni même contre le judaïsme, mais qui vise plutôt la collectivité juive, l'État d'Israël contemporain.

Tout comme l'antisémitisme historique déniait aux individus juifs le droit de vivre sur pied d'égalité avec les autres membres de la société, l'antisionisme prétend refuser à l'expression collective du peuple juif, l'État d'Israël, le droit de vivre comme membre à part entière de la famille des nations. Les politiques d'Israël sont ainsi soumises à des critiques qui le font montrer du doigt, quand d'autres, placés dans des circonstances similaires, en sont totalement exempts. Il est certain que si n'importe quel autre pays devait être saigné par le terrorisme comme Israël aujourd'hui, personne ne remettrait en question son droit à se défendre. Mais les efforts d'Israël pour tenter de protéger ses citoyens sont systématiquement décrits comme des agressions.

Déplorer qu'une telle présentation soit injuste et illogique ne signifie pas rejeter comme antisémite toute critique du gouvernement d'Israël. Une démocratie se doit d'accueillir les critiques, et Israël y excelle assurément. Il suffit de regarder la dynamique presse israélienne. «Les Juifs», remarque un commentateur, «ont la médaille d'or dans l'art de l'autocritique.» Mais nombre de récentes critiques d'Israël sont devenues si perverses, si continuelles, si coupées de la réalité, qu'on ne peut s'empêcher de les considérer comme l'expression d'un antisémitisme viscéral caché derrière le masque politique insidieux de l'antisionisme.

Le nouvel antisémitisme transcende les frontières, les nationalités, les systèmes politiques et sociaux. Israël est devenu un objet d'envie et de ressentiment, en grande partie de la même manière que le Juif était l'objet d'envie et de ressentiment. Dans les faits, Israël est de plus en plus le Juif collectif parmi les Nations. Après plus d'un demi-siècle d'enseignement de l'Holocauste, des centaines de cours dans les lycées et les facultés, et des milliers de livres consacrés à l'exposé de ses méfaits, l'antisémitisme local traditionnel a pratiquement disparu dans la plus grande partie du monde.

La «question juive» ne fait plus référence au sort des Juifs d'Allemagne, de France, de Pologne, ou de Russie. Par contre, en Europe, dans le monde musulman et même en Asie, a récemment resurgi un antisémitisme traditionnel, sous forme d'antisionisme, polarisé sur les Juifs d'Israël, le rôle d'Israël, et, pour certains, sur les Juifs qui, aux États-Unis, soutiennent Israël.



Synagogue à Budapest en 1992


Ce phénomène a ses origines dans la guerre israélo-arabe de 1967. Depuis lors, l'image du Juif s'est transformée. Shylock a soudain été remplacé par un Juif nouveau, caricaturé comme agressif et tout-puissant, collectivement dénommé Israël. «Le Juif-Rambo a largement remplacé Shylock dans l'imaginaire antisémite» résume l'écrivain Daniel Goldhagen. Avec les territoires saisis à la fin de la guerre, le «petit État juif courageux» avait cessé d'être. Dans les années qui suivirent, comme il ripostait encore et encore aux attaques arabes, la sympathie pour Israël s'effrita, à mesure que les télévisions du monde diffusaient des images non pas des terroristes, mais des Israéliens en armes ripostant aux terroristes. Puis, d'une façon ou d'une autre, le mot «riposte» s'est trop souvent perdu dans le chaos. Les images de la télévision semblaient laisser entendre que les Israéliens étaient coupables d'un usage disproportionné de la force, car elles étaient rarement accompagnées de l'explication qu'un pays de six millions d'habitants, noyés au milieu de 120 millions d'Arabes, ne pourrait jamais mener une guerre avec des pertes égales de chaque côté.

Mais peu importe. Tout se passe comme si Israël devait remporter le prix Nobel de moralité en se défendant, comme si riposter à ceux qui cherchent à le détruire était moralement répréhensible. N'y a-t-il donc aucune différence entre la violence de meurtriers qui s'attaquent à des innocents et la violence inévitable d'autorités légales ? Les incendiaires et les pompiers sont-ils moralement sur le même pied ? Le comportement d'Israël, qui vise à minimiser les pertes civiles, est-il le même que celui des terroristes, qui vise à les maximiser ?

De telles questions sont soulevées par un retournement historique sans précédent : Les terroristes arabes ont étonnamment réussi à inspirer plus de sympathie que leurs victimes. Les Juifs, qui ont subi un génocide en Europe, sont accusés aujourd'hui d'en perpétrer un autre en Cisjordanie et à Gaza. Le vocabulaire employé par les accusateurs présente les Juifs comme des nazis, et leurs ennemis arabes comme des Juifs sans défense. Les pires crimes antisémites du passé – purification ethnique, génocide, crimes contre l'humanité - sont maintenant imputés aux Juifs et à l'État juif. L'argument devient «si vous êtes contre le nazisme, vous devez condamner Israël». La légitime défense d'Israël a été transformée en agression. En conséquence, l'ère de la réconciliation entre Israël et le monde, qui a suivi l'Holocauste, est tragiquement révolue. Il en résulte un schéma de délégitimation d'Israël dans les médias du monde entier et au sein des élites.

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Les Américains, qui ont pris leur parti de l'antisémitisme grossier régulièrement présent dans la presse arabe, pourraient s'étonner de ce que l'on trouve maintenant, dans la presse européenne de haute tenue. En Angleterre, le Guardian écrit «qu'Israël n'a aucun droit à exister». L'Observer décrit les colonies israéliennes de Cisjordanie comme «un affront à la civilisation». Le New Stateman publie un récit intitulé «Conspiration cachère» et illustré, en couverture, par une étoile de David qui transperce le drapeau britannique. L'histoire est celle d'une cabale judéo-sioniste visant à influencer la presse britannique en faveur d'Israël. En France, l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur a publié un article extraordinaire prétendant que les soldats israéliens violaient les femmes palestiniennes afin que leurs proches les tuent pour venger l'honneur familial [1]. En Italie, l'organe du Vatican, L'Osservatore romano évoque «l'agression d'Israël qui tourne à l'extermination[des Palestiniens]» [2], tandis que le quotidien La Stampa publie en première page le dessin d'un tank orné de l'étoile juive, dont le canon vise l'enfant Jésus qui s'écrie: «Ils ne vont quand même pas me tuer une deuxième fois.»[3]

À travers l'Europe, le résultat n'a pas été seulement des violences verbales mais aussi physiques. Un rapport publié l'an dernier par la Commission Juridique des Droits de l'Homme, et intitulé «Incendie et vitrines brisées», décrit les agressions contre des Juifs, ou supposés tels, qui ont lieu dans toute l'Europe. Des agresseurs criant des slogans racistes ont jeté des pierres à des écoliers, des participants à des cérémonies religieuses, à des rabbins. Des habitations, des écoles juives et des synagogues ont reçu des cocktails Molotov. Des vitrines ont été brisées et des cimetières juifs profanés par des inscriptions anti-juives. Une synagogue de Marseille a été réduite en cendres. À Paris, des Juifs ont été attaqués par des bandes d'hommes cagoulés. Selon la police, la ville de Paris a connu quelque douze incidents par jour, en moyenne, pendant les premiers mois qui ont suivi Pâques.

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Et la violence continue. En Ukraine, des skinheads ont attaqué des travailleurs juifs et agressé le directeur d'une école juive. Aux Pays-Bas, des manifestants portant des croix gammées et des photos d'Israël ont scandé «Sieg heil !» et «les Juifs à la mer !». À Salonique, le mémorial de l'Holocauste a été souillé de graffitis pro-palestiniens. En Slovaquie, des cocktails Molotov ont été lancés dans des cimetières. À Berlin, des Juifs ont été agressés, des croix gammées ont été barbouillées sur des mémoriaux juifs, et une synagogue a été tagguée par les mots «Six millions, ça ne suffit pas !».

Dans le monde musulman, une culture de haine des Juifs imprègne toutes les formes publiques de communication – journaux, cassettes-vidéo, prêches, livres, Internet, la télévision et la radio. L'intensité des insultes anti-juives égale ou surpasse celle de l'Allemagne nazie à son paroxysme. Le discours public mêle les accusations de crime rituel de la Chrétienté médiévale, les théories nazies de conspirations extravagantes, qui font écho au célèbre faux, les «Protocoles des Sages de Sion» et la notion farfelue d'une aspiration juive à dominer le monde. D'un bout à l'autre de l'Islam, on trouve des références aux Juifs, «fils de singes et d'ânes» [4]. Un important journal saoudien soutient que les Juifs utilisent le sang d'enfants chrétiens ou musulmans pour confectionner leurs homentaschen (gâteaux) de Pourim et leur matza, pain azyme de la Pâque [5]. Dans cette culture religieuse fondamentaliste, l'Amérique et Israël sont perçus comme deux forces sataniques jumelles, le «grand Satan» et le «petit Satan», comme avait l'habitude de les désigner l'ayatollah iranien Khomeini.

Le lien entre les deux Satan s'est encore renforcé depuis le début de l'Intifada palestinienne, en septembre 2000, et les attaques du 11 septembre 2001. Vous connaissez l'histoire des 4000 Juifs qui travaillaient au World Trade Center et qui ont été prévenus de ne pas venir au travail, le matin du 11 septembre ? Cette histoire a été introduite sur Internet par le Hezbollah, par l'entremise d'une station de télévision libanaise. Cette légende urbaine s'est maintenant enracinée parmi les musulmans du monde entier, ramenant à l'esprit les mots de William B. Yeats «Nous avons nourri le cœur de fantasmes, à ce régime, le cœur est devenu brutal.»

Les islamistes voient partout l'empreinte de leur ennemi – le fantasme qu'un lobby sioniste secret et tout-puissant vide de leur sang Arabes et Musulmans et incite Washington à la guerre contre l'Iraq, tout en ourdissant de sinistres plans de contrôle mondial. À partir de l'Égypte, une série télévisée de 41 épisodes a été diffusée dans tout le monde arabe pendant le Ramadan, avec pour titre «Un cavalier sans monture» [6]. L'argument de cette série est que les sionistes contrôlent le monde de la politique depuis la nuit des temps et cherchent à étendre cette domination au Moyen-Orient- un fantasme importé de l'Allemagne des années 30, comme le souligne le professeur Robert Wistrich, de l'Université hébraïque [7].

Il est difficile, pour des Occidentaux exempts des souvenirs douloureux de l'histoire des Juifs, de mesurer à quel point la survie d'Israël reste, pour eux - qui ne peuvent faire abstraction de la rhétorique arabe enflammée qui justifie le terrorisme contre des civils innocents en invoquant l'illégitimité de l'existence d'Israël - un problème crucial. Cette rhétorique est le produit d'un soigneux calcul des dirigeants politiques arabes, qui sont conscients de l'intérêt qu'ils ont à faire d'Israël le bouc émissaire de leur échec à satisfaire leurs peuples, tout en légitimant leurs régimes.

Tous les hommes politiques musulmans, heureusement, ne cèdent pas à ces calculs cyniques. En février dernier, j'ai participé à une réunion remarquable, organisée par le président Nursultan Nazarbayev, du Kazakhstan. Le groupe, qui se rencontrait dans la ville d'Alma-Ata, comprenait les présidents des républiques d'Asie centrale, du Kirghizstan et du Tadjikistan, les ministres des affaires étrangères d'Azerbaïdjan et d'Afghanistan, ainsi que le vice-ministre des affaires étrangères de Turquie. La réunion s'intitulait «Conférence sur l'Ordre et la Tolérance». Lors d'un échange de vues, je me suis retrouvé écoutant avec ravissement des dirigeants qui parlaient avec conviction de leur soutien au dialogue entre Musulmans et Juifs, dans une atmosphère de compréhension et de tolérance religieuse, tout en excluant en termes explicites l'extrémisme et le terrorisme. Si l'on prend en compte le nombre de Musulmans des pays représentés à Alma-Ata et qu'on y ajoute ceux des pays modérés comme l'Inde, il en résulte que tout un pan de l'Islam rejette l'extrémisme des dirigeants arabes voisins d'Israël.

Une telle tolérance n'a – hélas ! - pas cours dans l'institution internationale créée pour promouvoir les valeurs universelles et les idéaux humanistes – les Nations unies. Tragiquement, la montée de l'hostilité internationale envers Israël a trouvé son expression la plus avancée dans les actes de l'ONU. En fait, un long chemin nous sépare de sa résolution de 1947 proposant la solution des deux États et légitimant l'existence d'Israël et le droit du peuple juif à disposer de son propre État dans son pays.

Depuis lors, les Nations unies adoptent une position presque automatiquement anti-israélienne, biaisée par l'hostilité de la majorité de ses membres. Les Nations unies d'aujourd'hui offrent régulièrement une tribune pour des attaques malveillantes contre Israël, conférant à la calomnie et à la haine un habillage de raison et de légitimité, et devenant ainsi l'instrument de la pérennisation du conflit du Moyen-Orient, et non de sa résolution.

Certaines de leurs actions sont tout bonnement incroyables. À la «Conférence Mondiale contre le Racisme», qui s'est tenue à Durban, en Afrique du sud, Israël – seule démocratie du Moyen-Orient, État de droit respectant l'égalité civique et la représentation [de la minorité] arabe dans les institutions démocratiques - fut attaqué par les pays arabes et ceux du Tiers-Monde, et accusé de génocide, de purification ethnique et d'apartheid [8]. On invoqua ensuite la «Quatrième Convention de Genève [9], conçue, à l'origine, en réponse aux atrocités du régime nazi, pour protéger les personnes tels que diplomates ou visiteurs soumis à une occupation militaire.

L'an dernier, les délégués des Nations unies à cette conférence ont, pour la première fois depuis sa création il y a 52 ans, exclu un pays –Israël - en raison de violations présumées. Pas le Cambodge ni le Rwanda, aux lourds dossiers de génocide. Pas le Zimbabwe et sa politique économique raciste. Pas les États des Balkans pour nettoyage ethnique. Pas même la Chine, pour le sinistre dossier tibétain. Seul Israël a été isolé. Parallèlement, la Commission des Droits de l'Homme, présidée à l'occasion par un État aussi éclairé que la Libye, a emprunté le même chemin, consacrant le plus clair de son temps, de son énergie et de ses efforts à attaquer Israël. La commission est allée jusqu'à affirmer, le 15 avril dernier, la légitimité des attentats-suicide contre les Israéliens, ou, dans le jargon neutre de l'ONU, «par tout moyen disponible, y compris la lutte armée».

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Dans le monde arabe le sionisme est perçu non comme une réponse juive à l'antisémitisme mondial, qui a culminé dans l'Holocauste, mais comme une forme particulièrement agressive de colonialisme. Mais puisque cette forme nouvelle d'antisémitisme se manifeste clairement maintenant comme rejet politique de l'État juif, il est utile d'examiner, un instant, les données historiques. C'est un fait que la plupart des Juifs vinrent en Israël à la fin du XIXe et au début du XXe, non en conquérants européens appuyés sur l'armée et les finances d'un pays, mais comme les damnés de la terre, à la recherche d'un répit après d'incessantes persécutions. Ils n'étaient pas riches, mais jeunes, pauvres et désespérés. L'idée que la position traditionnelle des Arabes de Palestine ait été compromise par la colonisation juive est démentie par un autre fait : quand les Juifs sont arrivés, la Palestine était peu peuplée, mal cultivée, et constituée surtout de déserts et de terres marécageuses à l'abandon. Mark Twain, dans Le voyage des innocents, la décrit comme «un pays désolé au sol assez riche, mais totalement livré aux mauvaises herbes –une étendue silencieuse et triste…» Et, plus loin: «Nous n'avons pas aperçu âme qui vive de toute la route. À peine y avait-il un arbre ou un buisson ici ou là. Même l'olivier et le cactus, compagnons des sols arides, ont presque déserté le pays.» [10]

Même des gens dépourvus de sympathie envers la cause sioniste pensaient que les immigrants juifs avaient amélioré la condition des Arabes palestiniens. Prenons les propos, en 1918, de Sharif Hussein, gardien des lieux saints musulmans en Arabie. «Une des choses les plus surprenantes jusqu'à ces derniers temps est que le Palestinien quitte son pays, courant les mers dans toutes les directions. Son sol natal ne peut le retenir bien que ses ancêtres y aient vécu depuis 1000 ans. Dans le même temps, nous voyons les Juifs de pays étrangers accourir en Palestine… Ils savent que ce pays était destiné à ses enfants originaux. Le retour de ces exilés vers leur foyer national sera une école expérimentale dans les domaines matériel et spirituel pour leur parenté.» Hussein comprenait alors, ce que tant refusent de voir aujourd'hui, que la renaissance de la Palestine et la croissance de sa population sont consécutives au retour d'un nombre significatif de Juifs. Comme le soulignait Winston Churchill, alors ministre britannique des colonies : «La terre n'a pas été soustraite aux Arabes. Les Arabes ont vendu des terres aux Juifs dans la mesure où ils le voulaient bien.»

L'espoir était que les Arabes reconnaîtraient et accepteraient les Israéliens comme voisins. Cet espoir a avorté. Même la guerre, cet ultime et sinistre recours des relations internationales, n'y a rien changé. Les Arabes s'opposèrent, dès le début, à une présence juive dans la région. Ils étendirent leur guerre contre Israël à une guerre contre l'idée même d'Israël. Le sionisme, revendication par les Juifs d'un pays à eux, fut déclaré raciste parce que les Arabes prétendirent qu'il les dépouillait de leur terre. Ils ont substitué les Palestiniens sans terre aux Juifs sans terre. Les Arabes, qui ont fait des Palestiniens des apatrides en refusant la partition de 1948 et maintenu le statut précaire des réfugiés qui ont fui les combats au Liban, en Syrie et en Jordanie en refusant de les intégrer, rendent aujourd'hui les Juifs responsables de cet exil. Ils ont constamment accusé les Juifs d'avoir chassé les Arabes de Palestine. Mais, comme l'écrivait l'éminent orientaliste Bernard Lewis : «La grande majorité, à l'instar de millions d'autres réfugiés ailleurs dans le monde, a quitté ses foyers dans la confusion et la panique de l'invasion et de la guerre – un de plus parmi tous les malheureux et vastes déplacements de population qui suivirent la seconde guerre mondiale.»

Même la presse internationale, au contact des deux camps pendant le confit de 1948, n'a jamais rien écrit qui laissât penser que le départ des Palestiniens n'était pas volontaire. Pas plus que les porte-parole arabes, comme le représentant palestinien aux Nations unies Jamal Husseini, ou le secrétaire général de la Ligue arabe, n'eurent l'idée, en 1948, de reprocher aux Juifs l'expulsion des Palestiniens. En fait, ceux qui s'enfuirent le firent à l'instigation des Arabes eux-mêmes. Comme le formulait Nuri Saïd, alors Premier ministre de l'Iraq «les Arabes doivent mener leurs femmes et leurs enfants en lieu sûr jusqu'à la fin des combats». Un Arabe réfugié résumait ainsi cette idée dans le journal jordanien Al-Difaa : «Les gouvernements arabes nous ont dit de sortir pour qu'ils puissent entrer, aussi sommes-nous partis, mais ils ne sont pas entrés.» Et la situation déjà mauvaise fut aggravée si c'est encore possible. Les Palestiniens chassés par la guerre de 1948 furent installés dans des camps administrés par l'UNRWA, seule agence de ce type instituée par les Nations unies pour aider des réfugiés depuis les vastes déplacements de la seconde guerre mondiale. La partition de l'Inde est intervenue à la même période que la guerre en Palestine, et des millions d'Hindous et de Musulmans ont été déracinés, mais pratiquement rien n'a été fait pour eux. Rien n'a été fait par rapport à l'occupation du Tibet par la Chine, où une antique culture politique, sociale et religieuse a été pratiquement détruite.

Pourtant, 55 ans après leur création, les camps de réfugiés arabes sont toujours là. À l'exception de la Jordanie, les gouvernements des pays arabes qui les accueillent ont toujours refusé de leur accorder la citoyenneté et s'opposent à leur installation. Au Liban, 400 000 Palestiniens apatrides n'ont pas le droit à l'école publique, à acquérir des biens ni même à améliorer leur habitat. Trois générations après, ils continuent d'être des pions sur l'échiquier politique des États arabes, qui ne désespèrent pas de rejouer à l'envers la partie de 1948. Comme l'a dit le président égyptien Gamal Abel Nasser, «Le retour des réfugiés signifiera la fin d'Israël.»

L'Organisation des Nations unies, à travers sa gestion des camps, a fait, d'un problème difficile, un casse-tête bien pire encore. Comment ? Les officiels des Nations unies définissent les réfugiés du Moyen-Orient comme les descendants des réfugiés de 1948. Dans le reste du monde, les descendants de réfugiés ne sont pas considérés comme tels. Le résultat de ce traitement particulier a été d'accroître leur nombre de 700000 à plus de 4 millions, en y incluant enfants, petits-enfants et même arrière-petits-enfants. Comme l'a écrit Khaled al-Azm, un ancien Premier ministre de Syrie, dans ses mémoires, «C'est nous qui exigeons le retour des réfugiés de même que c'est nous qui les avons fait partir. Nous leur avons causé ce désastre. Nous les exploitons pour exécuter des meurtres et jeter des bombes. Tout cela à des fins politiques.» Et il en va de même jusqu'à aujourd'hui. À la création de l'État d'Israël, 900 000 Juifs furent chassés des pays arabes voisins suivant un plan concerté. Ces réfugiés furent absorbés dans le nouvel Israël. Pourtant le monde ne s'est en rien soucié, hier pas plus qu'aujourd'hui, du sort des réfugiés juifs des pays arabes.

Faire d'Israël le seul pays à devoir reprendre une population de réfugiés, c'est appliquer au seul État juif une règle différente des autres. Ou peut-être serait-il plus exact de parler de deux poids, deux mesures. Dans un tel contexte de manipulation cynique de l'histoire par ses ennemis, on ne sera pas surpris des distorsions et contrevérités flagrantes qui caractérisent les rapports récents entre Israël et Palestiniens. Les exemples sont innombrables, mais le prétendu «massacre» au camp palestinien de Djénine par les forces israéliennes l'an dernier est particulièrement représentatif.

Un attentat-suicide palestinien tua 29 personnes et en blessa 140 au soir de la Pâque dans la ville israélienne de Netanya. C'était le sixième attentat dans la même semaine. Les Israéliens ripostèrent en envoyant des troupes en Cisjordanie, y compris dans le camp de réfugiés palestiniens de Djénine, foyer principal de confection des bombes. Il s'ensuivit une bataille de dix jours. Les Palestiniens, avec le soutien de représentants des Nations unies prétendirent que les Israéliens avaient massacré des centaines d'innocents, procédé à des exécutions sommaires, mis des cadavres en chambre froide pour les évacuer ensuite. Saeb Erekat, un porte-parole palestinien réitéra l'accusation de centaines de morts. Les médias acceptèrent cette version. Mais les reportages ultérieurs, et même les témoignages palestiniens et les documents récemment recensés, ont établi que les groupes tels que le Fatah, le Hamas et le Djihad islamique se sont servis de femmes et d'enfants comme boucliers humains pendant les combats. Les rapports ont montré, en conclusion, qu'il n'y a eu aucun massacre de civils palestiniens et attesté de ce que les Israéliens firent preuve d'une grande retenue dans les combats pour minimiser les pertes civiles avec pour conséquence des pertes anormalement élevées dans leurs rangs. [11]

Les rapports des Palestiniens avec Israël sont, comme on peut s'y attendre, semés de distorsions et de contrevérités. Un moment crucial de ces relations fut l'accord d'Oslo, en 1993. Le principe de ces négociations était «les territoires contre la paix». Ce n'est pas la paix qu'Israël reçut en échange de ses offres de territoire. L'offre la plus généreuse de terre contre la paix fut présentée à Camp David, il y a trois ans. Le Premier ministre d'alors, Ehud Barak, proposa à Yasser Arafat 97% de la Cisjordanie et Gaza, y compris des faubourgs de Jérusalem et le Mont du Temple. Cette offre de Camp David ne fut pas seulement rejetée par Arafat, mais utilisée comme provocation pour lancer une campagne de violence et de terrorisme qui dure jusqu'à ce jour.

Cette notion de territoires contre la paix mérite d'être approfondie. Si on la prend dans le sens qu'Israël doit céder encore plus de terre jusqu'à l'obtention de la paix et la fin de l'état de belligérance avec ses voisins arabes, une approche superficielle mènerait à attribuer l'échec du processus au refus d'Israël de céder suffisamment de territoire. Rien n'est plus éloigné de la vérité. Il y a eu des milliers d'attaques terroristes depuis le début de la seconde Intifada, il y a trois ans. Le seul moyen qu'Israël a trouvé pour réduire le nombre d'attentats suicides est d'éliminer leurs sanctuaires en réoccupant la Cisjordanie et en instaurant un bouclage de Gaza.

Mais le problème n'est pas l'occupation de la Cisjordanie par Israël. À supposer que le terme «occupation» ait un sens, dans ce contexte, il l'a perdu il y a trois ans, quand Arafat a rejeté la proposition de Barak d'un État palestinien. Le problème est le refus palestinien de reconnaître à Israël le droit d'exister en tant qu'État juif. Le combat d'Israël n'est pas un combat des Juifs contre les Arabes, mais contre la haine envers les Juifs et leur lien à la terre d'Israël. Comment comprendre autrement le sens de la négation palestinienne de la sainteté de Jérusalem pour les Juifs, et du mur occidental comme partie du Second Temple, sinon comme un rejet de la présence juive en ces lieux ? «Il n'y a jamais eu de temple à Jérusalem, seulement un obélisque» a déclaré Arafat à Camp David. Contester ainsi les fondements de la foi juive n'est pas précisément l'indice d'une disposition à résoudre le conflit.

Bien au contraire, la spirale de la violence palestinienne prouve une détermination sans faille de poursuivre le conflit. La réflexion d'Amos Oz, l'écrivain israélien de gauche, est pertinente. Il est obsédé, dit-il, par la remarque qu'avant l'Holocauste, on lisait des graffitis «les Juifs en Palestine», alors qu'aujourd'hui, on lit : «Les Juifs hors de Palestine». «Pour les Juifs, le message est simple», constate Amos Oz, « Ne soyez pas ici, ni là, c'est-à-dire : ne soyez nulle part.»


Des liens qui unissent vraiment

L'Amérique fait figure d'exception par rapport au nouvel antisémitisme. Comment y a-t-elle échappé ?

D'abord, pour la raison que notre société est pluraliste, héritière des Lumières, avec une tradition de séparation de l'Église et de l'État. Comme il n'existait pas de religion d'État, les Juifs ont pu devenir des citoyens à part entière, sans être handicapés par le fait de ne pas appartenir à la «bonne» paroisse. Nation d'immigrants, l'Amérique acceptait tous les nouveaux venus. À leur arrivée, les Juifs étaient peut-être les éternels étrangers, mais ils purent s'intégrer dans un pays où tous venaient en étrangers. Et enfin, nous ne sommes pas férocement obsédés par la religion. Ici, pour haïr les gens, il y a pléthore de raisons, mais la religion n'est certainement pas la principale. En Amérique, la race, et non pas la religion, est plus probablement source d'animosité.

Ensuite, bien sûr, l'Amérique est une «méritocratie». La réussite y étant considérée comme plus importante que tout le reste, les succès des Juifs n'y suscitent pas le même ressentiment qu'ailleurs. Et même, les Juifs sont devenus un exemple de ce qu'un groupe ethnique peut accomplir dans un environnement de liberté. C'est ainsi que les Juifs, ici, sont devenus une pierre de soutènement de la société américaine - non pas minorité aspirant à ses droits, mais une composante de la collectivité qui les octroie. Cela ne veut pas dire que les sentiments antijuifs ne peuvent s'y rencontrer. C'est simplement que, lorsqu'il se manifeste quand même, l'antisémitisme émane plus rarement du sommet de l'échelle sociale - gouvernement, employeurs, ou institutions puissantes - comme c'était le cas, disons, en Europe. Quand il survient ici, l'antisémitisme provient typiquement d'en bas, des franges marginales du corps social.

Similarités

L'Amérique est un endroit où beaucoup de groupes ethniques s'identifient à leur pays d'origine. Ce n'est pas un hasard si nous désignons ces communautés par des mots doubles avec un trait d'union : italo-américain, américano-irlandais, hispano-américain. C'est en grande partie du fait de cette habitude d'identification, que le souci qu'ont les Juifs du bien-être d'Israël semble ne pas provoquer plus d'interrogation sur la double allégeance que, par exemple, celle des héllèno-américains pour la Grèce.

Tous ces facteurs concourent au soutien multiforme apporté à Israël par les États-Unis. Après tout, Harry Truman fut le premier à reconnaître l'État juif. Les Américains s'identifient aisément à un pays et à un peuple qui fuit l'oppression, car, après tout, c'est aussi un peu l'histoire de l'Amérique. L'Amérique s'identifie à un pays qui est lui-même un produit de la tradition judéo-chrétienne, dans son positionnement par rapport à la religion. L'Amérique, il faut le remarquer, s'identifie à un pays qui développe une démocratie vivante. Et l'Amérique, par dessus tout, s'identifie à une nation pionnière, fondée sur des idéaux et bâtie par des immigrants durs à la tâche et confiants dans leurs capacités et leurs objectifs.

Plus récemment, bien sûr, l'Amérique a été confrontée au terrorisme et à ses conséquences sur la vie de ses ressortissants. Il en résulte, au moins en partie, une meilleure compréhension du problème d'Israël en lutte contre un terrorisme qui plonge ses racines dans un fanatisme religieux pas très différent de celui des disciples d'Oussama ben Laden. Mais ce n'est que le plus récent chapitre. Ce pourquoi l'Amérique est exempte du poison intellectuel du nouvel antisémitisme s'explique davantage par les traditions partagées de ces deux self-made démocraties que par un terrorisme qui redoute tant les valeurs que ces deux nations chérissent le plus.

Mortimer B. Zuckerman

© Jewish World Review pour la version originale, et upjf.org et Jean Dumortier, pour la traduction française.


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Remarques de la Rédaction d'upjf.org


[1] Voir, sur notre site : "Tsahal, une armée de violeurs ?"

[2] Voir, sur notre site : "Reportage chrétien diabolisateur de Tsahal, brutal assiégeant d'une basilique"

[3] Voir, sur notre site :"L'enfant Jésus: «Ils ne vont tout de même pas me descendre une autre fois!»".

[4] Voir, sur notre site :A. Solnick, "Les Juifs sont les descendants des singes et des porcs".

[5] Voir, sur notre site :Du sang d'adolescents dans les pâtisseries de Pourim".

[6] Voir sur MEMRI : www.memri.org/bin/french/articles.cgi?Page=archives&Area=ia&ID=IA10902

[7] Voir, sur notre site, son article:"Être antisémite, la conscience tranquille".

[8] Voir, sur notre site :Motions accusant Israël de racisme, ségrégation, nettoyage ethnique, génocide, etc.".

[9] Voir, sur notre site :"Comité spécial de l'ONU sur les pratiques israéliennes".

[10] "La terre d'Israël (baptisée 'Palestina' par l'Empire romain et rebaptisée 'Palestine' par ses descendants anglo-saxons) était quasiment vide et désolée avant les grands mouvements migratoires de la fin du XIXe siècle, comme en témoignèrent tous les archéologues et écrivains qui la visitèrent à l'époque. Thomas Shaw, Constantin Volney, Alexander Keith, J.S. Buckingham, Alphonse de Lamartine, Mark Twain et Arthur Stanley s'accordent tous sur le fait que la 'Palestine' était un désert parsemé de rares bourgades". (Limor Livnat, ministre israélienne de l'éducation nationale, "Israël : ma part de vérité", Le Monde, 21 décembre 2001.
"Jérusalem est un charnier entouré de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions dans les églises. Il y a quantité de merdes et de ruines. Le juif polonais avec son bonnet de renard glisse en silence le long des murs délabrés, à l'ombre desquels le soldat turc engourdi roule, tout en fumant, son chapelet musulman…" Gustave Flaubert, Correspondance (expositions.bnf.fr/veo/cabinet/citation.htm).

[11] Voir, sur notre site :"Le Mythe de Jénine" — Analyse de Martin Sieff (UPI)".


Mis en ligne le 04 novembre 2003 sur le site www.upjf.org