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Menahem Macina

Ardisson et consorts, agents pathogènes de la conscience, M. Macina
10/11/2004

10/11/04

Tout le monde en parle, mais rares sont ceux qui osent exprimer tout le mal que pense une bonne partie de l'opinion française non encore corrompue de l'émission du même nom et de son satanique présentateur-séducteur-vedette. La loi du silence vient d'être brisée par un journaliste méritant, et le moins que je puisse faire est de souligner cet acte de courage et d'honnêteté morale et intellectuelle, denrées qui se font trop rares, par les temps qui courent. Menahem Macina.

Il faut avoir les épaules de Daniel Schneidermann [1] pour s'attaquer au pape de la démagogie et de la vulgarité, au demi-dieu vivant des jeux de massacres télévisés, au dandy presque quinquagénaire, qui se targue, dans un même souffle (ou une même érection), d'être obsédé de D.ieu et du sexe, au démolisseur patenté de réputations, en un mot, à ces piranhas du petit écran, qui, seuls ou en bande, vous dépècent une victime en moins de temps qu'il en faut pour en rire - j'ai nommé : Thierry Ardisson et Éric Laurent (entre autres…). Schneidermann vient de le prendre le premier en flagrant délit de délire, avec son compère d'un soir, qui vaut à peine mieux que lui, le fakir de la politique internationale-fiction - j'ai nommé : Éric Laurent.

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer de larges extraits du morceau d'anthologie que constitue la description, par Schneidermann, des "révélations" d'Éric Laurent, encouragées par les borborygmes, les sourires complices, et les coups d'œil entendus à la caméra, d'un Ardisson plus complaisant encore que d'habitude, au cours d'une émission aussi surréaliste que consternante.

" …Éric Laurent, auteur à succès, investigateur sur la face cachée du 11 septembre, venu avec une pleine hotte de complots et de coïncidences troublantes […] a le droit de tout dire. La branchitude le respecte. Il faut dire que la révélation est de taille : Bush est Le Mal. Écrasé, le plateau courbe la tête […] Comme naguère avec Meyssan, Ardisson est tout miel : « Vous avez découvert une série de mensonges d'une gravité inouïe. On va passer en revue tout ce que vous avez découvert, car vous en avez découvert, des trucs. » Donc, vidons la hotte. Il y a des liens d'affaires entre les deux dynasties régnantes, la dynastie Bush et la dynastie saoudienne. Il y a un président de commission d'enquête qui est un ami de la famille Bush. Il y a des contrats mirifiques. Jusque-là, on suit. Mais il y a aussi des doutes sur les identités des pirates de l'air du 11 septembre. Il y a des avions de chasse qui laissent filer les terroristes. Il y a un général américain qui a déclaré que l'objectif n'a jamais été de capturer Ben Laden, avant de réaliser l'ampleur de sa gaffe. Il y a des princes saoudiens qui meurent bizarrement. Il y a évidemment des agents secrets israéliens qui ne sont pas loin des terroristes. « Je ne dis pas qu'ils étaient au courant, précise obligeamment l'invité, je dis qu'ils étaient logés à côté des terroristes. »
Et ça continue. Ardisson : « Il y a un truc incroyable, c'est que les Américains avaient prévu que le World Trade Center puisse être attaqué. Le matin du 11 septembre, la défense aérienne est en alerte depuis 1 heure du matin. » Et le meilleur reste à venir : « Dans les jours qui ont précédé le 11 septembre, on a spéculé à la baisse sur les deux compagnies aériennes, et sur elles seules. L'ancien responsable de cette banque a démissionné juste avant le 11 septembre et vous savez où il est ? Il est numéro 3 de la CIA. »
Minuit quarante [sur le plateau d'Ardisson]. L'orateur [Éric Laurent] soliloque depuis vingt-cinq minutes dans le silence de la nuit. Évoque des disques durs d'ordinateurs retrouvés dans les décombres des tours par une société spécialisée, qui a observé le plus grand secret. « Et ce qui apparaît dans ces disques durs, c'est un véritable délit d'initié. » A-t-on bien compris ? Les traders présents dans les tours lors de l'attaque auraient spéculé au milieu des flammes ? Oui, c'est peut-être bien cela. Ou peut-être autre chose. À cette heure tardive, après quinze "choses troublantes" et dix-sept "trucs incroyables", les cerveaux sont depuis longtemps devenus des passoires. Ardisson, enfin, dans un grand sourire : « Et comment vous savez tout ça ? L'invité : Écoutez, c'est très simple. Il faut enquêter. Il faut remonter les fils, c'est tout. Ardisson : Bravo Éric ! ». Applaudissements.
Le plus intéressant n'est pas le contenu de cette hotte, cette manière désormais brevetée, et furieusement moderne, de déverser en vrac révélations authentiques, faits ressassés et rumeurs invérifiables. Le plus intéressant, c'est le silence d'Ardisson. Comme si une seule catégorie d'invité[s] de plateau inspirait le respect, tenait les rieurs à distance, pouvait disserter une interminable demi-heure sans être interrompu : l'investigateur anti-Bush, dispensateur de crédibilité et d'audace à ceux qui l'invitent… Cette obsession qui nous présente […] ce soir, les victimes du World Trade Center comme des monstres qui, jusqu'au dernier instant, ont continué à spéculer dans leur tour en feu, jouant à la baisse les compagnies aériennes, en un mot l'exhibition orwellienne de Bush et de l'Amérique comme cible quotidienne d'un quart d'heure de la haine, tout cela ne nous aide pas à comprendre, ni l'Amérique ni le monde qui nous entoure[2]."


Ce récit de Schneidermann a réveillé le désir féroce, qui sourd en moi depuis fort longtemps, de clouer au pilori ces maîtres-penseurs du mensonge médiatique et du dévoiement intellectuel, voire de rédiger une philippique qui se voudrait immortelle, ou plus simplement, une épigramme inspirée de Voltaire, dans le style :

Un jour à la télévision
Un serpent piqua Ardisson.
Savez-vous ce qui arriva ?
Ce fut le serpent qui creva.


Mais je me suis ravisé. Non que j'aie eu peur d'un procès en diffamation, ou plus simplement de sombrer dans le ridicule – car, attaquer un célébrissime animateur de téléfiction, est une entreprise aussi vaine que celle qui consisterait à réciter le Qaddish dans un café échangiste, ou à lire le Petit Prince devant un auditoire de sourds, avec accompagnement d'océan déchaîné -, mais pour une tout autre raison.

Ce qui m'a décidé à traiter ce problème sur le mode moral (je sais, beaucoup trouveront que c'est ringard !), c'est qu'il m'est apparu comme trop facile de crier haro sur le baudet-histrion, en l'occurrence : Thierry Ardisson, alors que ce genre de copulation médiatique malsaine postule, de soi, la complicité du partenaire, en l'occurrence : le public.

Soudain se résolvait l'aporie irritante qui me taraudait depuis des années : le public est-il violé, ou s'allonge-t-il de son plein gré, pantelant, béant même, dans l'attente ardente de la pénétration subversive de son séducteur ?

Ce jour-là, dans le secret de mon petit prétoire personnel – dérisoire et vaguement ridicule -, ma conscience a rendu son verdict, et il est sans appel. Hormis dans les goulags ou sous certains régimes totalitaires, le viol médiatique intégral n'existe pas. Il ne peut avoir lieu qu'avec le consentement, passif ou passionné, de l'auditoire.

Et ici, la métaphore médicale des "maladies de terrain" s'impose à ma réflexion. Comment, en effet, ne pas trouver pertinente la comparaison avec la découverte de Pasteur, qui attacha autant d'importance au terrain qu'aux microbes ? Et pour illustrer mon propos, je crois utile de citer l'extrait suivant d'un article consacré à l'illustre savant[3]:

"Cette importance accordée au terrain ne fut pas un accident dans la vie de Pasteur, mais au contraire un thème constamment repris. « Notre corps s'oppose naturellement au développement et à la vie des infiniment petits. Dans les conditions physiologiques normales principalement et dans une foule de circonstances, la vie arrête la vie qui lui est étrangère. Dans des corps affaiblis, la vigilance (des infiniment petits) se trouve progressivement renforcée ». Pasteur va même jusqu'à prendre le psychisme en considération : « Combien de fois la constitution du patient, son affaiblissement, son état moral... n'opposent qu'une barrière insuffisante aux infiniment petits»."

On ne pouvait mieux dire, dans le langage et dans l'état des connaissances médicales de l'époque, sur l'interrelation et l'interaction entre l'organisme affaibli ou sans défense et l'agent pathogène qui l'envahit.

Je souligne particulièrement la formule prégnante : « La vie arrête la vie qui lui est étrangère. »

Et pour filer la métaphore, celles et ceux qui négligent de fortifier leur jugement et leur conscience, et qui, à l'humble et ardue recherche de la vérité, préfèrent le voyeurisme et la pornographie médiatico-politiques distillés par des séducteurs de foule, deviendront immanquablement la proie des micro-organismes destructeurs qu'éructent les Ardisson et consorts, et seront incapables d'arrêter "la vie qui leur est étrangère", en l'occurrence : l'empoisonnement, lent ou fulgurant, de leur conscience.

Que pouvons-nous faire ? Demanderont sans doute celles et ceux qui ne me prendront pas pour une Cassandre sexophobe et auront assez d'humilité pour accorder crédit à mon cri d'alarme.

Ma réponse ne peut être – hélas ! – que conditionnelle, à ce stade. Elle dépend d'un diagnostic que, pour l'heure, personne, me semble-t-il, n'est capable de formuler, et qui peut se résumer à deux cas de figure principaux :

Premier cas : La conscience collective, malgré les atteintes des agents pathogènes évoqués plus haut, donne encore des signes encourageants de résistance à l'infection générale. Dans ce cas, tous les espoirs sont permis et il suffira d'une thérapie agressive pour extirper radicalement ces miasmes délétères, en l'espèce d'un sursaut du public exigeant l'interdiction d'antenne des fauteurs d'infection médiatique.

Second cas : La conscience collective est déjà entrée dans un état de coma irréversible, avec, pour conséquence principale, un arrêt du discernement cérébral et spirituel. Dans ce cas, il ne reste à celles et ceux qui sont incapables d'endiguer la progression du mal – s'ils croient encore aux Écritures - qu'à adopter l'attitude de Lot, à Sodome et Gomorrhe, dont Pierre, l'apôtre (juif) des chrétiens décrit ainsi la situation[4]:

« [D.ieu] a délivré Lot, le juste, qu'affligeait la conduite débauchée de ces hommes criminels - car ce juste qui habitait au milieu d'eux torturait jour après jour son âme de juste à cause des œuvres iniques qu'il voyait et entendait -, c'est que le Seigneur sait délivrer de l'épreuve les hommes pieux et garder les hommes impies pour les châtier au jour du Jugement. » (2ème Épître de Pierre, 2, 7-9).

N'ayant aucune preuve de ce que nous sommes dans le cas de figure numéro deux, je préconise la thérapie agressive évoquée plus haut pour que la télévision d'État, que nous finançons de nos impôts et sur les programmes de laquelle, donc, nous avons un certain droit de regard, assainisse le climat délétère, voire mortifère, que font régner des histrions pervers et corrupteurs, à certaines heures de la soirée, une fois par semaine (sans parler des rediffusions), avant que les dégâts causés aux consciences et aux intellects français n'entraînent leur mort clinique.

Menahem Macina, avec la collaboration involontaire de Daniel Schneidermann.

© upjf.org et Libération (pour l'utilisation d'un large extrait du récit de Schneidermann, publié dans ses pages).


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Notes

1. Rappelons que Schneidermann a été licencié par son employeur d'alors, Le Monde, suite à la publication du livre du journaliste, Le Cauchemar médiatique (Denoël), qui écorchait le célèbre mais vindicatif quotidien. Voir, "Daniel Schnidermann licencié par Le Monde?".
2. Extrait de l'article courageux Daniel Schneidermann, "Ardisson, les rieurs et l'anti-Bush", paru dans Libération, du vendredi 29 octobre 2004.
3. Voir : Jacques Dufresne, "Le microbe et le terrain".
4. Certains rabbins du Talmud – dont, toutefois, l'opinion est restée minoritaire, sont plus sévères à l'égard de Lot, auquel ils reprochent d'avoir vécu trop longtemps dans la ville des Sodomites, et d'avoir, en conséquence, mérité ses tribulations.

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Mis en ligne le 09 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.