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Menahem Macina

Ne nous laissons pas ébranler: notre cause est juste, Menahem Macina
24/10/2002

25 octobre 2002
[Ce texte a été remanié le 28 octobre, suite à une mise en garde menaçante de Madame Elisabeth Schemla, rédactrice en chef du site Proche-orient.info, qui prétend, au nom de la loi de protection de la propriété littéraire, m'empêcher d'analyser et éventuellement de critiquer des passages d'articles qui figurent sur son site, en m'interdisant d'en citer des extraits. C'est pourquoi, à la fois dans un souci d'apaisement et pour ne pas donner prise à l'accusation de "piratage" (sic!) que formule contre moi Mme Schemla, j'ai amputé le texte qui suit des considérations, fort intéressantes, de M. Anissimov sur la civilisation juive dans l'Europe d'avant la Seconde Guerre mondiale. Par contre, j'ai maintenu les citations d'extraits que j'ai jugés indispensables à la clarté de l'analyse que je fais de ce texte. Menahem Macina.]

L'histoire des civilisations nous l'enseigne, quand des tyrans veulent détruire un peuple, après l'avoir défait sur le champ de bataille, ils s'attaquent à son patrimoine culturel et aux élites intellectuelles qui en sont le garant, les conservateurs et le vecteur de transmission.
Et c'est bien ce qu'a fait le moderne Amaleq que fut Hitler. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, qui vit la défaite du IIIe Reich, au milieu d'une Europe en ruines il ne restait plus rien de la civilisation juive moderne.
Car «une civilisation juive a bien existé en Europe», comme le démontre, aussi brillamment que brièvement, Myriam Anissimov (1), dans un Point de vue publié récemment sur le site de Proche-orient.info (2).

Mais, hélas! toute cette culture fut anéantie par la barbarie allemande avec les millions d'hommes et de femmes qui y avaient puisé force et inspiration et forgé leur identité spécifique de Juifs d'Occident.
C'est alors que des centaines de milliers de Juifs et de Juives survivants, pantelants et amputés de tout ce patrimoine qui les avait constitués en communauté culturelle originale au sein de l'Europe, se dirigèrent vers la terre d'Israël, qui apparaissait alors, pour beaucoup d'entre eux, comme le seul refuge que, croyaient-ils naïvement, personne ne leur contesterait. N'était-ce pas, après tout, la patrie de leurs lointains ancêtres, la terre où s'était constituée l'identité originelle de leur peuple ? Ils partirent donc en Eretz Israël, en emportant comme des reliques les lambeaux de leur culture, de leurs coutumes, de leur folklore, de leurs vêtements, et même des objets de leur vie quotidienne dévastée par la tourmente nazie, lesquels sont regroupés depuis dans une portion spéciale du Musée du Souvenir de Yad Vashem, où chacun peut les visiter aujourd'hui, le cœur serré…

Mais revenons à Myriam Anissimov. Dans l'article précité, elle relate la douloureuse mésaventure qui fut la sienne, alors qu'invitée à la Foire Internationale du Livre de Göteborg, en Suède, le 23 septembre dernier, elle participait à un forum de débats avec cinq autres écrivains juifs. Voici ce qu'elle raconte.

«Ce qu'on entendit à la tribune reflétait la diversité du judaïsme et du monde juif et aussi l'impact qu'a sur lui l'hostilité dont il est actuellement l'objet. Certains propos provoquèrent ma surprise, mon incrédulité dans un cas - lorsque Suzanne Brogger affirma qu'il n'y avait rien de très spécifique ni de très riche dans le judaïsme pour la bonne raison qu'on pouvait devenir juif "en moins de trois minutes" -, et mon indignation dans l'autre : en effet, Ewa Kuryluk, venue de Pologne a découvert que sa mère était juive - cachée et sauvée pendant la guerre par son mari chrétien - seulement après son décès, il y a environ une année. Cela ne l'autorisait pas, même si son identité est conflictuelle, à étendre la haine de soi au peuple juif tout en entier. On l'entendit affirmer que "les juifs sont arrogants. Que leur particularisme est nuisible et méprisant. Que les juifs n'ont rien apporté de si particulier au reste de l'humanité, et qu'enfin les ouvrages littéraires se devaient d'être positifs, ouverts aux hommes.»

Si – ce dont je ne doute pas - Myriam Anissimov lit régulièrement les journaux européens et consulte les principaux sites Internet qui traitent des événements du Proche-Orient et de l'impact destructeur qu'ils ont sur la représentation que se fait une grande partie de l'opinion mondiale, des Juifs en général et d'Israël en particulier, son indignation doit être plus grande encore.
En effet, ses cinq collègues juifs acharnés à détruire l'honneur de leur peuple en public, ne sont qu'un maigre échantillon littéraire d'un phénomène d'autodestruction juive sans précédent, en nature et en magnitude.
Il ne se passe pas de semaine, en effet, que ne fleurissent, dans la presse écrite, audio-visuelle et électronique, ces fleurs vénéneuses du mal de soi juif.

Le phénomène n'est pas nouveau, objectera-t-on peut-être, il a toujours existé, de manière plus ou moins sporadique. Peut-être, mais certainement jamais avec l'intensité et la répétitivité qu'on lui connaît aujourd'hui. On n'en finirait pas de multiplier les florilèges. En voici un bref échantillon récent.

- Dans un éditorial qui suscita un tollé (3), Elisabeth Schemla, journaliste, rédactrice en chef du site Proche-orient.info, accusait carrément l'armée de défense d'Israël d'assassinat volontaire d'enfants : «C'est donc de sang-froid qu'ont été tués ces neuf enfants palestiniens, dont un bébé», écrivait-elle.

- Plus récemment, dans un Point de vue paru sur le même site (4), Marc Tobiass, docteur en philosophie, accuse une large partie de l'opinion publique israélienne d'indifférence face à la mort d'enfants et de civils palestiniens. «De toute évidence», écrit-il, «le sentiment moral s'est engourdi, à moins que la morale elle-même [ne] soit tombée en désuétude».

- Toujours sur le même site, et lui faisant écho, un certain Daniel Cohen (5) parle de sa conscience, «depuis longtemps inquiète, parfois révoltée, par les mutations de la société israélienne vis-à-vis de sa voisine immédiate, la société palestinienne…». Il dénonce également «la gluante indifférence d'une grande partie de nos coreligionnaires en France, suivistes à l'excès de la politique hasardeuse (et c'est un euphémisme) du général Sharon».

- Enfin c'est Michel Rosenzweig, attaché au cabinet du ministre belge de l'emploi, qui écrit à reinfo-israel (6): «Sharon fait honte aux Juifs qui tiennent à une certaine conception de la morale, de l'éthique et de la générosité. Sharon n'est rien d'autre qu'un policier élu par un peuple en déroute. Un policier à la poigne d'acier. Et nous avons besoin d'autre chose, non seulement pour Israël, mais pour les Juifs de la diaspora.» (7)

J'insiste sur le fait que ce qui précède n'est qu'un infime extrait de centaines de jugements analogues, formulés dans différents médias et forums publics par un nombre non négligeable de Juifs, depuis le début de la seconde Intifada.
Et le phénomène est trop significatif pour qu'on puisse le considérer comme marginal, ou s'en débarrasser en le classant dans l'habituelle catégorie psychotique de la «haine de soi» - qui n'est pas, tant s'en faut, l'apanage des seuls Juifs.

Car il convient d'y prendre garde, ce que dénigrent plus ou moins violemment ces Juifs - dont certains sont Israéliens, ou ont vécu assez longtemps en Israël -, ce n'est plus eux-mêmes ou leur judéité, c'est l'Etat des Juifs. L'immense aventure sioniste – qui fut longtemps un motif de fierté pour les Juifs et un objet d'admiration pour les nations (non arabes, s'entend) – semble leur être devenue un fardeau insupportable, ou pire : une cause de honte.

Tout se passe comme si nombre d'entre eux ne supportaient plus d'être montrés du doigt à cause de l'Etat d'Israël, de la politique de ses gouvernants et de leurs prétendues exactions.
Que l'on veuille bien pardonner mon mauvais esprit : j'ai beaucoup de mal à croire à la sincérité de l'argument éthique avancé par ces censeurs de la branche israélienne de leur peuple. Leurs scrupules moraux ostentatoires me paraissent ressortir davantage au souci de ne pas passer pour des dévoyés aux yeux des détracteurs de l'Etat juif, qu'au réflexe de pudeur d'une virginité humanitaire effarouchée par un comportement de 'hussards' de l'armée israélienne, qui, en tout état de cause, reste à prouver.

Mais quelles que soient les motivations réelles de ces détracteurs d'une partie de leur peuple, force est de constater les dégâts considérables que causent leurs critiques et leurs dénonciations – souvent féroces – de la politique israélienne, en ces temps de crise grave, où l'Etat des Juifs est confronté à la plus grande épreuve de son demi-siècle d'existence, après celle de la Guerre d'Indépendance, en 1948.
En effet, outre l'encouragement à la haine que constituent, pour nos ennemis, leurs propos défaitistes et dénonciateurs, ces constantes agressions fratricides envers Israël contribuent, dans une large mesure, au désespoir, voire à l'exaspération et à la radicalisation de très nombreux Juifs qui, eux, aiment cet Etat, font confiance à ses élus et à ses institutions, et admirent le courage et la détermination de leurs compatriotes israéliens.

Il est regrettable que nous ne disposions pas d'une enquête sociologique fiable sur ces 'opposants de l'intérieur'. Il est plus que probable qu'elle révélerait qu'à l'exception, peut-être, d'Israéliens amers et excédés de devoir supporter sans cesse le poids de l'insécurité et des difficultés économiques, la majorité de ces détracteurs n'a que peu, voire pas d'attaches familiales en Israël.
En effet, il convient de prendre en compte une dimension relativement nouvelle de la perception qu'ont d'Israël les Juifs de la Diaspora : celle d'une 'patrie familiale'. J'entends par là un pays qui non seulement est riche de l'histoire patrimoniale et religieuse plusieurs fois millénaire de leur peuple, mais dans lequel vivent, souvent depuis des décennies et davantage, des membres de leur famille. Il va sans dire qu'une telle situation tisse des liens que l'on peut qualifier d'ombilicaux, à telle enseigne que s'accroît le nombre de Juifs vivant en Diaspora dont un proche ou un ami a trouvé la mort ou a été blessé dans un attentat.

Celles et ceux qui vivent au rythme de ce pays et de sa population, qui ressentent au quotidien ses deuils, ses blessures ses angoisses et la promiscuité de sa situation économique, ne peuvent supporter le dénigrement public de l'Etat d'Israël auquel se laissent aller des Juifs qui, selon eux, se font les fossoyeurs de leurs frères israéliens, pactisent avec leurs ennemis et hurlent avec les loups.

Notre site se refuse à céder à cette démoralisation intestine. C'est pourquoi il met ses pages à la disposition des "amants de Sion", de ceux et celles qui "en chérissent les pierres". Nous leur demandons seulement de ne pas invectiver ces Juifs qui médisent de leur peuple – car peut-être n'ont-ils pas conscience du tort qu'ils causent aux autres et à eux-mêmes -, mais au contraire de les considérer comme des égarés et de les exhorter à revenir à eux-mêmes et à leur patrie, Eretz Israel.
"Qu'ils écoutent ou qu'ils n'écoutent pas", sur ce site, au moins, nous nous efforcerons de rendre confiance à celles et ceux de notre peuple que déstabilise l'opprobre continuel que l'on déverse sur l'Etat Juif et sur notre peuple.
Nous contribuerons, à notre modeste mesure, à ce que des Juifs retrouvent la confiance en eux-mêmes et prennent conscience de la richesse de leur héritage et de leur vocation historiques.

Là où d'autres détruisent, nous construirons. Là où d'autres dénigrent et dénoncent, nous travaillerons à mettre en valeur les richesses spirituelles, intellectuelles et morales, de notre foi, de notre patrimoine.

Souvenons-nous : les nazis n'ont pas seulement exterminé un tiers de notre peuple, ils ont tout fait pour déshumaniser et avilir les Juifs. S'ils ne sont pas venus à bout de leur diabolique entreprise, c'est parce qu'ils ont été vaincus. Et voici qu'un demi-siècle après cette tragédie innommable, d'autres peuples reprennent ce sinistre flambeau.
Cette fois, ils ne se contentent pas de nous diaboliser aux yeux du monde, ils s'efforcent de nous avilir à nos propres yeux, en nous culpabilisant. C'est d'une ‘Shoah intérieure' que nous sommes menacés. D'une subversion du respect de nous-mêmes. La pression est si forte, si maligne, que nous cédons parfois à la tentation de porter sur nous-mêmes et sur notre peuple le regard de nos ennemis, de nous examiner à l'aune de leurs jugements partisans et iniques. Et nous perdons coeur...

Ne nous laissons pas ébranler, car notre cause est juste et - D. aidant - elle triomphera.



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(1) Ecrivaine, auteur de Primo Lévi ou la tragédie d'un optimiste, Jean-Claude Lattès, 1996, 698 pp.
(2) Voir «C'est en Israël que la civilisation juive est en train de renaître», 23 septembre 2002 : [url]http://www.proche-orient.info/xjournal_pdv.php3#pointdevue_3[/url]
(3) «Il ne fallait pas tuer ces enfants de Gaza», 28 juillet 2002www.proche-orient.info/xjournal_edito.php3?id_article=3417
(4) «Pourquoi l'interrogation éthique n'est-elle plus au cœur de la pensée majoritaire israélienne ?», 18 octobre 2002 [url]http://www.proche-orient.info/xjournal_pdv.php3#pointdevue_1[/url]
(5) " Il m'a toujours été plus facile de me faire entendre des Israéliens que de beaucoup de juifs français" : www.proche-orient.info/xcourrier.php3
(6) «Pour l'honneur d'Israël : Vos courriers (suivi quotidien)» : www.debriefing.org/000.html
(7) Dans un e-mail en date du 28 octobre 2002, M. Rosenzweig se plaint de ce que ses propos ont été cités hors contexte. Qu'à cela ne tienne, les lecteurs sont invités à se reporter à ce dernier : http:www.debriefing.org/000.html.