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Menahem Macina

"Clochemerle" en Palestine (la 'chaise vide' d'Arafat)
24/03/2002

Editorial, en guise de cadeau de bonne année (civile) à nos visiteurs

"Clochemerle" en Palestine, ou la saga de la 'chaise vide' d'Arafat


Par Menahem Macina


Voir aussi : "Quand le pathos du "Clochemerle palestinien" vire à la campagne de calomnies anti-israéliennes" : www.debriefing.org/0299.html


26 décembre 2001


25 décembre 2001. A titre exceptionnel, j'avais délaissé mon ordinateur et décidé de sacrifier au rituel narcissique de l'intubation cathodico-médiatique. Je regarde rarement la télévision, mais, ce soir-là, j'avais un bon motif : on traitait largement du 'scoop' du jour : Arafat allait-il, oui ou non, être autorisé à assister à la messe de minuit à Bethléem ? Je scrutais anxieusement le petit écran, dans l'attente du communiqué annonçant – qui sait ? – que, sur autorisation expresse de Sharon, un hélicoptère militaire avait finalement amené Arafat à Bethléem.

Comme beaucoup, sans doute, je supputais les avantages et les inconvénients de l'une et de l'autre éventualités. En empêchant Arafat de prendre part aux cérémonies de Bethléem, me disais-je, Sharon fait peut-être prendre à Israël un risque considérable. L'opinion mondiale, déjà fort montée contre cet Etat, va se trouver renforcée dans sa perception du premier ministre comme étant un chef de guerre brutal et cynique, qui ne respecte rien, pas même la religion. Cela valait-il la peine de défier ainsi, une fois de plus, le monde ? Puis, mon esprit critique avait repris le dessus. Qui sait si Sharon n'avait pas choisi la meilleure tactique ? En effet, outre qu'Israël s'est résigné à ne plus trop s'émouvoir d'une opinion publique internationale qui lui est presque systématiquement hostile, humilier de la sorte celui que l'on considérait, jusqu'à il y a peu, comme étant le seul interlocuteur possible d'Israël et l'unique représentant autorisé du peuple Palestinien, est peut-être le meilleur moyen de le décrédibiliser aux yeux de son propre peuple. Sharon connaît, mieux qu'on ne le pense généralement, la mentalité orientale en général, et la palestinienne, en particulier. Il sait qu'un chef vaincu et impuissant n'est plus un raïs incontesté, et que les candidats à sa succession, tapis dans l'ombre, n'attendent qu'une occasion pour prendre sa place.

Vers 23 heures, j'ai su que le vieux leader resterait confiné à Ramallah. Comment l'ignorer lorsqu'on comprend l'anglais ? En effet, las des bulletins de non-information des chaînes françaises - toujours aussi pauvres, ou (mal) 'orientées', en matière d'analyse de la situation internationale -, j'avais zappé sur CNN (critiquez, critiquez… il n'empêche, c'est dans ce supermarché géant de l'information que la majorité des journalistes font leur courses médiatiques de dernière minute).

C'est ainsi que j'assistai au discours 'pathétique' d'un Arafat, fatigué mais solennel, en uniforme militaire d'apparat. Je vous fais grâce du contenu de sa diatribe: à l'heure qu'il est, beaucoup d'entre vous ont certainement déjà lu ou entendu une traduction de la prose dont l'homme est coutumier. Mais tout de même, me disais-je, en écoutant stoïquement ce galimatias, à la fois agressif et larmoyant, un si long temps d'antenne consacré à ce qui, de mon point de vue, n'était qu'une péripétie mineure du bras de fer Sharon-Arafat, c'est vraiment disproportionné…

Je n'étais pas au bout de mes surprises. L'édition de ce journal télévisé procédait ensuite à une rétrospective des événements de la veille et de la journée, relatifs à cette affaire, qui semblait décidément occuper tout l'espace audiovisuel des 24 heures écoulées. J'appris ainsi que plusieurs Etats – y compris les Etats-Unis – étaient intervenus auprès d'Israël afin qu'il laisse Arafat assister à 'sa' messe à Bethléem. Même le Vatican, disait-on, s'était joint au chœur des suppliants…

A ce stade, je me mis à réfléchir. Par quel sortilège ce leader politique, avait-il pu passer, aux yeux du monde, du statut de musulman (pas très 'orthodoxe', malgré la surmédiatisation de ses participations à certains offices dans l'une ou l'autre mosquée), à celui de "mari d'une chrétienne", interdit de cérémonie de Noël dans une église ? Cette tempête médiatique dans un verre d'eau bénite m'eût paru compréhensible s'il se fût agi du patriarche de Jérusalem, ou de tout autre dignitaire catholique. Mais enfin, ce n'était pas le cas. Faut-il rappeler qu'Arafat est musulman et que sa femme est chrétienne orthodoxe ? Or l'Eglise catholique, qui interdit l'intercommunion entre ses fidèles et ceux de cette Eglise - qu'elle considère comme schismatique -, ne l'autorise pas davantage, que je sache, entre catholiques et musulmans. A moins (pardonnez cette mauvaise pensée!) que l'assistance annuelle d'Arafat à la messe de minuit de Bethléem ne soit du même ordre que celle du huguenot Henri IV, qui s'exclamait : "Paris vaut bien une messe !"

Revenu aux chaînes françaises, j'eus droit à un résumé rétréci de ce que je venais de voir et d'entendre sur CNN, avec, me sembla-t-il, un accent fort marqué sur les manifestations de Palestiniens en colère, arborant des banderoles accusatrices, dans le style : "Sharon a assassiné notre fête de Noël"… Ce qui me rappela qu'au fil de son discours, Arafat avait utilisé, à plusieurs reprises, le terme de "crime" pour qualifier la mesure d'interdiction de messe de minuit dont il était frappé. Au point où il en était, il eût pu parler de "Saint Barthélémy" liturgique…

Mais ce qui m'a le plus frappé, ce sont les démonstrations de loyalisme et de sympathie des dirigeants religieux chrétiens et musulmans, venus en cortège saluer Arafat à Ramallah. Nul ne s'est demandé comment les exclamations, aussi hyperboliques que scandalisées, entendues, tant dans la bouche des professionnels des médias que dans celle des professionnels de la religion et de la politique, pour flétrir "l'état de siège", "l'assignation à résidence", "l'emprisonnement", "l'encerclement", "le confinement", voire "l'étranglement", d'Arafat, pouvaient se concilier avec ce que nous voyions sur notre petit écran : une cour fébrile congratulant et embrassant le vieux leader humilié, sans parler des déclarations (non censurées) de Mgr Sabbah, en faveur de la levée de "la mesure arbitraire et injuste" dont, selon lui, était victime Arafat. C'est donc cela un "état de siège" ?

Donc, le gratin de la gent politique et religieuse se démenait fort, ce jour-là, en faveur d'Arafat. Et ce sans la moindre entrave à leur liberté de mouvement et en l'absence de toute censure médiatique. Les caméras nous ont même montré complaisamment les photos géantes du leader palestinien ornant les abords de la place centrale de Bethléem. L'une d'elles – ô sacrilège ! – trônait au-dessus de l'entrée, fort basse, de la grotte de la Nativité, si bien que les visiteurs et les fidèles qui s'y engouffraient semblaient se prosterner devant le portrait de ce nouveau "Jésus", pour lequel, comme dans l'évangile, il n'y avait pas de place à Bethléem…

Bref, que retenir de ce beau remue-ménage politico-clérical, au service du culte de la personnalité du leader politique palestinien (peut-être pas si "fini" qu'on ne le croit généralement) ? Je soulignerai les points suivants, parmi bien d'autres.

- Arafat reste bien "l'icône" d'une majorité de Palestiniens, d'abord, et d'un nombre encore considérable de milieux politiques européens, ensuite, y compris celui du Vatican (faut-il s'en étonner puisqu'il est question de la Terre Sainte, sujet sensible s'il en fût pour l'institution catholique?).

- Le refus du gouvernement israélien d'autoriser le leader palestinien à assister à 'sa' messe de minuit traditionnelle a été largement exploité par l'ensemble du monde arabe et palestinien et leurs supporters occidentaux, pour montrer du doigt, une fois de plus, un Etat d'Israël, qui, décidément, affirment-ils, ne respecte rien.

- Le temps d'antenne que les chaînes du monde entier ont consacré à ce non-événement a été considérable, disproportionné même. CNN a dépassé le quart d'heure, dont 10 minutes consacrées à la transmission, en direct, du discours d'Arafat (sans la contrepartie de temps de parole habituellement consentie, par équité, à la partie israélienne). Quant aux chaînes européennes, surtout les françaises, à défaut du 'tableau' de famille du couple Arafat assistant à la messe, elles ont dû se contenter de la 'nature morte' de la chaise vide d'Arafat, drapée d'un keffieh. Comme si c'était là le seul drame du monde. Et le vrai scandale de cette démesure médiatique, était encore plus criant du fait du linceul de silence qui couvrait, en ce jour, comme tous les autres jours, d'ailleurs, la honte humanitaire du sort fait, dans certains Etats islamiques (tels, entre autres, les Moluques) [1], à tant de chrétiens que l'on assassine, mutile, pille, spolie, terrorise, ou expulse, sans que le monde crie comme il le fait pour un Arafat-privé-de-messe-de-minuit.

Alors, moi qui (comme l'Etat d'Israël) ne respecte rien, je choisis, une fois de plus, pour réagir à cette chienlit, l'arme des pauvres entre les pauvres, l'arme de tous les opprimés du monde, qui ne veulent pas se faire justice par la violence : la dérision. Et je tire ma salve, en guise de baroud d'honneur, faute de parvenir à faire rougir ceux qui mettent leurs prises de vues sélectives, leur ton démagogique, leurs cris de fausse vertu outragée, et leurs opinions préfabriquées, au service de ce 'Clochemerle de Palestine'.

Je ne parle pas, bien sûr, des combats féroces, des morts et des blessés des deux camps, ni des destructions, dont est largement responsable l'orgueil démesuré d'Arafat, insensible à la souffrance de son peuple qu'il entraîne avec lui dans sa chute vertigineuse. Je veux parler de cette absurde saga de la "chaise vide", qui a transformé Bethléem en Clochemerle.

C'est pourquoi je clorai mes réflexions désabusées par ce pastiche de la notice, consacrée par l'encyclopédie "Leximot" à la métaphore de Clochemerle [2].


Chaque pays a son Clochemerle. Qu'un problème mineur, mais épineux et impossible à résoudre, mette en émoi les habitants d'une ville, l'ombre du petit village beaujolais vient planer sur les débats. Au vrai, c'est moins l'insolubilité du problème que l'entêtement des parties qui est en cause dans l'affaire de la "chaise vide". A Bethléem, le Président de l'Autorité Palestinienne, Yasser Arafat, veut en effet poser un acte qui fasse éclater la supériorité de sa ténacité héroïque, et fasse pénétrer l'esprit de résistance à l'occupation dans la région". On pense bien à bâtir un monument ou à graver "A LA PALESTINE ETERNELLE" sur le mur de la basilique de la Nativité, mais on finit par adopter le projet d'Arafat : exposer une chaise vide recouverte d'un keffieh. Entreprise révolutionnaire s'il en est, puisque le dit siège prendra place au beau milieu de l'église, sous les yeux de la soldatesque israélienne, principal bastion de l'arrogance politique. Devant le bras de fer qui menace la paix du monde, il faudra faire venir la troupe et, le gouvernement israélien étant sur le point de tomber, le premier ministre doit interrompre ses consultations nationales et internationales à propos justement de la proclamation prochaine de l'Etat palestinien.

La chaise vide de Bethléem, devenue, pour quelques heures, le Clochemerle de la Palestine, a donc failli mettre en péril la paix du monde.


© Menahem Macina 2001


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[1] Sur les persécutions et les exactions endurées par les chrétiens en différents points du monde, consulter, entre autres, les liens suivants :

www.israelunitycoalition.com/chutzpah/03_persecution/index.htm - www.le-sri.com/Moluques.htm

www.unhchr.ch/Huridocda/Huridoca.nsf/TestFrame/0a99709e0c697001c1256a2b0032c2af?Opendocument - www.chez.com/constit/persecutions.html

[2] Roman de Gabriel Chevallier (1934). "Chaque pays a son Clochemerle. Qu'un problème mineur, mais épineux et impossible à résoudre, mette en émoi les habitants d'un hameau, et l'ombre du petit village beaujolais vient planer sur les débats. Au vrai, c'était moins l'insolubilité du problème que l'entêtement des parties qui était en cause dans le roman de Chevallier. A Clochemerle-en-Beaujolais, le maire, Barthélémy Piéchut, veut en effet poser un acte "qui fasse éclater la supériorité d'une municipalité avancée" et fasse "pénétrer le progrès dans les campagnes". On pense bien à bâtir une bibliothèque ou à graver "Liberté-Egalité-Fraternité" sur le mur du cimetière, mais on finit par adopter le projet du maire : bâtir un urinoir. Entreprise révolutionnaire s'il en est, puisque l'édicule prendra place à côté de l'église, sous les fenêtres de Justine Putet, principal bastion de la pudeur bigote. Devant les luttes fratricides qui déciment le village-rue, il faudra faire venir la troupe et, le ministère étant sur le point de tomber, le président du conseil doit interrompre une conférence internationale sur le désarmement. L'urinoir de Clochemerle mit donc en péril la paix du monde." Cf. Leximot : www.leximot.net/expression.php3?id_expr=321