Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Éditorialistes
Menahem Macina

Message de lucidité mais aussi d'espoir, en ces temps difficiles, Menahem
16/04/2002

Les nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas. Une information efface la précédente. Le trouble nous envahit. La crainte aussi. Mais le pire de tout, c'est l'incompréhension - qui va jusqu'à l'hostilité - à laquelle se heurtent toutes les tentatives, depuis celle d'Ariel Sharon jusqu'à celles de chacun(e) d'entre nous, pour expliquer la position de l'Etat d'Israël.

Nous obtenons presque toujours les mêmes "réponses" - souvent sous forme d'accusations. Elle se se résument à peu près toutes à ceci : ce qui arrive à l'Etat d'Israël est de sa faute, et de la faute de son premier ministre "qui ne connaît que le langage de la force", aux colons et aux religieux intégristes "qui font du chantage électoral". Bref, à entendre ces faux amis de Job, si les Israéliens cessaient leur "occupation", tout rentrerait dans l'ordre et "on aurait la paix sans problème".

Vous connaissez tous, toutes, ce genre de pseudo-dialogues, où des gens, censés "ne vouloir que notre bien", nous servent ces arguments éculés. Et mieux vaut ne rien dire de ceux des partisans inconditionnels de nos ennemis jurés...

Il est dur pour une population qui a si souvent fait l'expérience de l'altérité radicale, de la dérision, de la moquerie, et du soupçon, une population qui se croyait solidement enracinée dans les peuples dont elle assume, au moins autant que les autres minorités, les droits et les devoirs citoyens correspondants, il est dur pour la population juive d'un pays de découvrir avec stupeur, et ce en quelques mois, qu'elle est redevenue, par Etat d'Israël interposé, l'accusé public n° 1, ou au moins le suspect n° 1.

Nous autres, nous croyions que cette situation-là - que nous n'avions que trop connue dans le passé - n'avait plus cours et ne se renouvellerait jamais. Après tout, quelques Etats, et particulièrement l'Allemagne et la France, avaient posé des gestes forts. Ils avaient reconnu que notre peuple avait été victime de discrimination d'abord, puis d'abandon à une terrible persécution par les corps d'Etat d'alors - nazis, en Allemagne, vichyssois, en France. Certes, nous faisions toujours les frais de propos antijuifs - mi-sérieux, mi-blagueurs -, que nous supportions stoïquement en nous efforçant d'en rire. Ce n'est pas bien agréable, pensions-nous, mais au fond, ce n'est pas grave; cela ne porte pas à conséquence.
Depuis des décennies, nous surfions sur le rivage pacifique des nations, et nous ne l'avons pas vue arriver, la vague de fond, la déferlante qui menace à présent de nous engloutir. Comme le surfeur qui a mille fois triomphé des flots déchaînés, nous avons toujours émergé, ruisselants et victorieux, au faîte du flot sauvage... Jusqu'à ce que, soudain, notre planche de salut nous abandonne et que nous retombions, pitoyables, dans l'abîme déchaîné, cherchant désespérément à reprendre notre souffle et à ne pas étouffer des eaux amères de la méchanceté et de la médisance, ingurgités à haute dose...
Quoi? Je dramatise, dites-vous. Peut-être. Je frise la paranoïa? Sans doute, mais il y a de quoi.
Vous voulez que je vous dise : je préfère faire une bonne paranoïa et me tromper sur la nature de l'épreuve qui frappe mon peuple, que de m'endormir la vigilance en pratiquant la méthode Coué, ou pire, celle de l'autruche qui, dit-on, s'enfouit la tête dans le sable pour ne pas voir le danger. Je ne parviens pas (méfait de l'âge) à oublier les policiers français, aimables mais inflexibles, qui ont emmené notre voisine et son mari, à l'été 42, juste au-dessus de l'appartement exigu que nous habitions, maman et moi, au 29 rue de Bièvre, à Paris. Déportés qu'ils ont été les K., sur ordre du gouvernement français d'alors. Ils ne sont jamais revenus du camp d'Auschwitz. Moi j'ai échappé, parce que je n'étais pas répertorié comme Juif (et ne me demandez pas comment : c'est une trop longue histoire, trop personnelle aussi…)

Bref, mes ami(e)s, nous prenons l'eau. Je ne dis pas cela pour vous affoler, mais pour que nous cherchions ensemble comment réagir. En effet, j'ai évoqué l'histoire, mais, vous le savez, l'histoire ne se répète jamais, en tout cas pas de la même façon. Les processus présentent des analogies frappantes, mais ce ne sont que des analogies. Les situations paraissent se répéter à l'identique, mais ce n'est qu'une apparence. Nous ne pouvons faire l'économie d'identifier le nouveau mal, d'y faire face et de nous en préserver. Et ce n'est pas en nous réfugiant derrière des lamentations communautaires, ou, pire encore, en sombrant dans une misanthropie universelle, que nous serons en mesure de jauger l'ampleur du mal et d'y réagir au mieux.
Mais comment ?

Oui, comment réagir? Je me limite ici aux Juifs (peut-être parlerai-je, plus tard, de ceux qui ne le sont pas, et dont certains ont la conscience troublée par les accusations qui pleuvent dru sur Israël…). Il n'y a bien entendu pas qu'une manière de se positionner face à une telle situation, largement inédite. Chaque organisation, chaque groupe, chaque juif a, en cette matière comme en bien d'autres, sa 'torah', sa solution, ses convictions, généralement "contre" tel ou tel, ou par répulsion pour telle ou telle mouvance, et bien sûr, contre telle ou telle conception sous-jacente aux actions ou écrits d'entités et de personnes qui ne lui agréent pas, pour de multiples (et souvent obscures, voire passionnelles) raisons. Bref, Babel n'est pas loin, et toute guerre menée contre les Juifs se double trop souvent d'une "guerre des Juifs" – pour reprendre une formule éculée -, c'est-à-dire d'une guerre entre les Juifs. C'est ainsi qu'aux dires de l'historiographe ("collaborateur", nous assure Vidal-Naquet) Flavius Josèphe, les différentes "sectes" ( = factions) juives s'entretuaient jusque sur les marches du Temple, quelques semaines avant que Jérusalem fût prise par Titus, et que ses habitants fussent massacrés ou déportés…
Vous direz qu'à me lire, il ne reste plus qu'à désespérer de tout et de tous.
En aucune manière. Et voici pourquoi. Quand un être humain est frappé par le malheur, par la douleur, par la peine, qu'il ne peut y échapper, que l'épreuve le submerge, si c'est un "Mensch", il se recentre, il rentre en lui-même, il réévalue son comportement, l'aune de ses valeurs et de ses appréciations, il s'adapte à l'adversité, et c'est ainsi qu'il y survit, tant qu'il a un souffle de vie.
Tel est, me semble-t-il, le processus où nous sommes engagés, bon gré mal gré, et il serait vain de tenter d'y échapper.
Nous devons nous recentrer autour de notre histoire et de son héritage culturel et religieux spécifique. Relisons les hauts-faits de notre peuple, les catastrophes surmontées, nos retours d'exils, nos survivances inexplicables, notre pérennité. Nous sommes un peuple ancien - faible et fort à la fois, méprisé et glorieux. Nous fûmes les contemporains des Hittites, des Chaldéens, des Egyptiens, des Cananéens, des Philistins, des Edomites, des Amorites, des Araméens, des Perses, des anciens Arabes. Les civilisations les plus puissantes, les plus brillantes - qui furent nos oppresseurs - ont péri, et nous, nous sommes toujours là. Pour quel destin, pour quelle reddition de comptes? D. seul le sait. Nos Ecritures et notre Tradition nous le signifient de manière mystérieuse, si mystérieuse que nous avons du mal à nous guider à cette lumière obscure. Mais nous sentons bien que cette histoire et notre pérennité au sein de cette histoire, la contradiction continuelle que nous suscitons, que notre existence même déclenche, comme si ce que nous représentons constituait une menace pour les nations, pour leur conception du monde surtout, nous sentons bien que cela a un sens.

Bref, c'est à ces sources de notre histoire - ancienne et récente - et à la lecture des faits et gestes de ses protagonistes, petits et grands, sublimes et misérables, et des hauts-faits de ses héros, de ses prophètes et de ses saints, que nous devons nous ressourcer, pour y puiser la force et le courage d'affronter et de surmonter les épreuves présentes. C'est dans cette adversité même que nous réapprendrons à être Juif, même si cela ne signifie pas pour tous revenir à la foi et aux pratiques qui, durant des millénaires, ont façonné nos mentalités et souvent ont préservé notre peuple de la disparition.

A la veille du cinquante-quatrième anniversaire de la création de l'Etat d'Israël, soyons fermes et ayons confiance dans l'avenir de notre peuple, quels que soient les nuages et les menaces qui s'accumulent au-dessus de notre vie quotidienne. Ainsi, nous ferons mentir l'affirmation célèbre de Paul Valéry : "Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles". Car nous lui opposons victorieusement celle de Moïse : "Ce n'est pas avec nos pères que L'ETERNEL a conclu cette alliance, mais avec nous, nous-mêmes qui sommes ici aujourd'hui tous vivants [haïm]." (Deutéronome 5, 3).

Am Israel haï ! ! Le peuple d'Israël est vivant!

Menahem