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Éditorialistes
Menahem Macina

Papon n'est pas Eléazar
19/09/2002

On s'attendait à le voir sortir sur un brancard, ou dans une chaise roulante, mais c'est un nonagénaire ingambe et énergique qui a émergé des portes de la prison.

Je ne suis pas juriste, et sans doute vais-je dire des bêtises, mais, qu'on me pardonne, je ne comprends pas cette justice à géométrie variable, ce droit qui se courbe devant un complice de crimes contre l'humanité, assez chanceux et fortuné pour échapper à toute condamnation durant plus de deux décennies, puis se sauver en Suisse, enfin ne purger que le tiers de sa peine, en profitant d'un récent amendement à la loi qui accorde une suspension de peine à des condamnés "dont il est établi qu'ils sont atteints d'une pathologie engageant le pronostic vital ou que leur état de santé est durablement incompatible avec le maintien en détention".

Est-ce bien le cas de Papon ? Vous et moi pourrions en douter après avoir vu le géronte s'engouffrer sans peine à l'avant de la Safrane venue accueillir cet amnistié de luxe. - «C'est parce que vous jugez sur les apparences a expliqué, sentencieux, aux journalistes, l'un des avocats de l'inusable prévenu. Et puis, il y a les rapports des experts…»
C'est vrai, je les avais oubliés, ceux-là. J'avais mal évalué leurs prérogatives exorbitantes, plus grandes que celle du Jury populaire, et que celles du Pilate en toge, qui a dû se laver les mains, ce jour-là, de la parodie de justice à laquelle le contraignait la loi elle-même.

Je suis resté longtemps incrédule, prostré devant mon poste de télévision, aux hautes heures de la nuit... Dans un demi-sommeil accablant, j'ai cru entendre une rumeur surnaturelle. Elle montait de la foule invisible des déportés qui ne revinrent jamais des camps où Papon les expédia, malades ou bien portants... Ils étaient tous là, hommes, femmes, enfants, qui avaient le tort d'être Israélites aux sinistres temps où un Préfet français sacrifiait des Juifs vivants au Moloch nazi.

C'était une psalmodie funèbre. J'avais du mal à en percevoir les paroles à cause des cris de Français d'aujourd'hui (« Salaud ! A mort, Papon !… »)... Quelque chose comme ceci : Malheur à la génération qui bafoue la justice. Ses fils, demain, condamneront le juste, broieront la face des pauvres, écraseront l'innocent. Leurs pères, privés, par leurs mauvaises actions, du droit moral de leur faire des reproches, ne pourront que pleurer en les voyant courir vers l'abîme…

Curieusement, cette foule spectrale n'a rien dit à Papon. Pas une invective, pas une malédiction n'ont franchi leurs bouches décharnées. Ces spectres aux orbites sans yeux se sont contentés de darder sur le fournisseur des Camps nazis leur regard mort, et Papon a détourné le sien, comme s'il avait compris cette condamnation, muette, terrible…

Et moi, réveillé, tremblant et suant, je me suis souvenu de l'exclamation du saint vieillard et docteur de la Loi, Eléazar, à qui l'on proposait, pour sauver sa vie, de faire semblant de manger des mets sacrifiés aux idoles : «Et quand j'échapperais pour le présent au châtiment des hommes, je n'éviterai pas, vivant ou mort, les mains du Tout-Puissant» (2e Livre des Maccabées 6, 26).

Mais Papon n'est pas Eléazar.
Sauvé, pour l'heure, du châtiment des hommes,
il ne semble pas qu'il craigne celui de D.ieu.

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Voir aussi le Communiqué de Presse de l'Association Solidarité avec les Victimes du Terrorisme Palestinien et de l'antisémitisme, à la mémoire de Myriam Lehman Zaoui