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Menahem Macina

Ce pelé, ce galeux d'où nous vient tout le mal, M. Macina
06/04/2003

Libre opinion parue dans le quotidien belge La Libre Belgique, du 4 octobre 2000, Bruxelles, p. 12 (reproduite avec l'aimable autorisation du journal)

Reproduite du site de CJE : [url]http://www.chretiens-et-juifs.org/article.php?voir[]=1239&voir[]=8879[/url]

«On ne lutte pas contre l'émotion d'un peuple avec des blindés !»,
a lancé Jacques Chirac à la tête d'Israël.
Une belle envolée lyrique, mais regrettable pour certains.



« Un mal qui répand la terreur – Mal que le ciel, en sa fureur, inventa pour punir les crimes de la terre… La guerre, puisqu'il faut l'appeler par son nom - capable d'enrichir en un jour l'Achéron – jonchait de corps humains la terre… »

Il faut une victime expiatoire pour apaiser la colère des dieux, convient-on. Et chaque nation de confesser ses fautes, en les minimisant, ou en s'en justifiant. A ce jeu-là, ce sont les puissants et les tyrans qui gagnent. Chacun d'eux s'absout ou est absous par ses comparses.

Israël à son tour avoue : "J'ai souvenance - qu'en ce pays je fus passant - le besoin, l'occasion, la mémoire et je pense - les nations ainsi m'y poussant - je revins sur ma terre et la trouvai exsangue. - J'y fis régner mon droit puisqu'il faut parler net". - A ces mots on cria : Haro sur le baudet ! - Un grand homme un peu clerc, prouva par sa harangue - qu'il fallait sacrifier ce maudit animal – ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal. - Sa peccadille fut jugée un cas pendable. - Revenir chez autrui! quel crime abominable! - Rien que la mort n'était capable - d'expier son forfait: on le lui fit bien voir. - Selon que vous serez puissant ou misérable - les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.»
(La Fontaine révisé pour les besoins de la cause.)

Le «grand homme», vous l'avez reconnu : c'est le Président Jacques Chirac. Quant au «jugement de cour», vous l'avez entendu, sentencieusement prononcé par le Chef de l'Etat Français devant les Assises de la Presse : «On ne lutte pas contre l'émotion d'un peuple avec des blindés !»

Belle envolée lyrique, somptueuse rhétorique… Elle lui eût certainement valu une gloire impérissable s'il l'avait émise à bon escient.
- Par exemple : à l'encontre des autorités de Pékin, lors du massacre de Tien An Men.
- Ou encore s'il s'en était servi pour flétrir a posteriori ceux de ses prédécesseurs qui, voici quelques décennies, souillaient l'honneur de la France en envoyant son armée massacrer, dans leurs patries respectives, les Indochinois d'abord, les Algériens ensuite, coupables d'avoir voulu s'affranchir de l'exploitation sans vergogne de colons français, autrement plus redoutables que les Israéliens qu'on afflige injustement de ce sobriquet.

« Des blindés contre l'émotion d'un peuple», avez-vous dit ? – Ces blindés, Monsieur le Président, n'ont pas été envoyés contre des sentiments, mais contre des tireurs professionnels que chacun a pu voir sur son écran de télévision, tirant, à balles réelles, avec des armes automatiques, des centaines de rafales sur la police et sur l'armée israéliennes.

Il est regrettable que, même si ce n'était pas votre intention, vous ayez donné l'impression que l'émotion peut excuser l'agression armée d'une police contre une autre. Il est grave que vous ayez assimilé un déchaînement de violence visant à tuer et à semer l'anarchie, à une explosion de douleur.

Et s'il est édifiant de vous entendre parler du «Lieu Saint de l'esplanade des Mosquées», il est préoccupant que vous ayez gardé le silence sur le fait que cette esplanade fut, plus de mille ans avant l'apparition de l'Islam, et qu'elle est toujours aujourd'hui, celle du Temple de Jérusalem, seule Ville Sainte des juifs, alors qu'elle ne vient qu'en troisième place en Islam et n'est même pas mentionnée dans le Coran.

Pardonnez ma franchise, Monsieur le Président, mais j'ai peine à reconnaître l'homme de haute stature morale qui, voici quelques années, eut le courage peu commun d'admettre la responsabilité de l'Etat français dans la persécution et la déportation des Juifs, durant l'Occupation.

Vous sembliez agité, Monsieur le Président, lors de l'interview au cours de laquelle vous avez émis votre belle phrase, amalgamant implicitement les chars de Tsahal et ceux de l'armée chinoise. Je m'interroge sur cette agitation. Sans doute provient-elle de ce que, comme moi et comme des foules d'autres téléspectateurs, vous avez vu un enfant et son père pris pour cible par des tireurs, et assisté, en direct, à la mort de l'enfant. Scène tragique et insoutenable, je vous l'accorde. Comme beaucoup, j'attends qu'une commission d'enquête détermine au plus vite l'identité des responsables. Mais cela justifiait-il votre rhétorique diabolisatrice d'Israël ?

Et puisque je n'en suis plus à une impertinence près et qu'il y a peu de chances pour que ce billet soit publié, permettez-moi, Monsieur le Président, de vous donner respectueusement un conseil. A l'avenir, lorsque vous vous exprimerez sur la question infiniment complexe et sensible du conflit israélo-palestinien, veillez, de grâce, à donner la préséance à l'analyse plutôt qu'à l'émotion, à l'objectivité et à la prudence plutôt qu'à l'impatiente présomption de prononcer le verdict avant même le jugement de l'Histoire.

A moins que vous ne préfériez – ce qu'à Dieu ne plaise ! et qui vous vaudrait un opprobre éternel – céder à ce qui ressemblerait à de la démagogie géopolitique, en joignant votre voix à celles des dirigeants de nations puissantes qui méprisent les droits de l'homme les plus élémentaires, massacrent sans pitié celles et ceux qui ne partagent pas leurs croyances, et crient : «Haro sur le baudet !», Israël, en l'occurrence,

«ce pelé, ce galeux, d'où nous vient tout le mal !»



Menahem Macina