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Menahem Macina

Laïcité contre croyance: nouvelle guerre de religions ? M. Macina
01/04/2004

01/04/04

Dans la série « Chez moi, la France », la chaîne publique France 3 diffusait, samedi 27 mars, en soirée, un reportage intitulé "Quand la religion fait la loi à l'école", réalisé au Lycée Turgot, de Paris.

Je dois avouer très honnêtement qu'il m'a beaucoup troublé et m'a amené à nuancer considérablement mon approche de l'interdiction des signes religieux à l'école de la République.

Mais d'abord, un mot des réactions des élèves et de leurs parents, intéressés au premier chef, comme on s'en doute. Une partie d'entre eux affirment : «Il n'y pas de guerre entre les Juifs et les Arabes à Turgot.»

Sous le titre "Profs et élèves contestent une «tension raciale» au Lycée Turgot", (Le Figaro, 31 mars), Cécilia Gabizon rend compte de cette contestation en ces termes (extraits).

« Choqués, les enseignants ont débrayé trois heures, lundi, rejoints en assemblée générale par une centaine d'élèves venus dénoncer un montage "trompeur", laissant croire, selon eux, à "une rivalité haineuse entre Juifs et Arabes". "Sur quatre mois de tournage, le réalisateur n'a retenu que les incidents, niant toute la convivialité de Turgot". "On a été piégé[s]", dénoncent-ils ».

La journaliste du Figaro parle d'«une véritable fronde contre le proviseur, Thérèse Duplaix». Ses collègues, relate-t-elle, estiment qu'elle se donne le « beau rôle… sur le dos des professeurs et des élèves » et jugent que "C'est un appel à la guerre raciale" ».

Réponse de la proviseure, dans une lettre ouverte aux professeurs : «Les histoires qui structurent le documentaire ne sont pas jouées. Elles sont réelles (...) les protagonistes ont librement et courageusement donné leur opinion et réfléchi devant la caméra».

Toujours selon la journaliste du Figaro, ce que ses détracteurs reprochent à la proviseure, c'est une laïcité «qui veut civiliser les indigènes, juifs et arabes». Pour preuve, son vocabulaire: «Elle traite le voile de chiffon et demande à un juif orthodoxe s'il est déguisé!», s'indigne un professeur. D'autres rappellent qu'elle a «rechigné à [ap]poser une plaque à la mémoire des enfants juifs déportés de Turgot, n'y voyant qu'une "démarche communautariste, contraire à l'esprit républicain et laïque" - selon Françoise Le Guennec, présidente de l'association Histoire et Mémoire du 3e arrondissement ».


J'arrête là les citations pour livrer mon sentiment personnel.

Si je m'en tiens aux séquences projetées, force m'est de reconnaître que, s'il y a indéniablement des tensions et des affrontements entre élèves de religions différentes, et particulièrement entre Juifs et Musulmans, ce qui en transparaissait dans cette émission était très modéré, comparé à des scènes, autrement sauvages, vues dans d'autres reportages.

J'ai vu de la passion, de l'emphase, de l'agressivité dans les joutes oratoires entre élèves, mais rien qui semble alarmant. Rien, en tout cas, qui justifie les positions et attitudes cassantes, voire brutales, de la proviseure.

Je m'en tiendrai à deux épisodes, qui m'ont particulièrement choqué. Ils concernent la manière dont cette passionaria de la laïcité a traité, en direct, sous l'œil de la caméra, les problèmes que lui posait la religion juive. Dans le premier cas, en l'espèce d'un "hassid", propagandiste de la pratique des mitzvot ; dans le second, en l'espèce d'une élève empêchée de respecter le Shabbat.

L'épisode de l'altercation de la proviseure avec un "hassid" - qui abordait une élève juive à la sortie du lycée Turgot pour lui proposer de réciter la bénédiction du loulav -, était à la limite de l'antisémitisme. Voici la scène.

La caméra filme, de la rue, les agissements de notre "apôtre" juif de la pratique des mitsvot. Il porte barbe, est vêtu à la manière des Juifs orthodoxes - redingote et chapeau noirs, et tient en main un loulav. Au moment où, il invite l'élève juive à répéter après lui la bénédiction qu'il vient de prononcer, la proviseure l'interpelle sèchement, de l'embrasure de la porte du lycée où elle se tient (je cite de mémoire) :
- Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Qu'est-ce que c'est que ce déguisement ?

Notre coreligionnaire – qui comme beaucoup d'entre nous, n'a pas la langue dans sa poche – lui répond vivement qu'il est libre de faire ce qu'il fait. S'ensuit un échange de propos agressifs de part et d'autre, la proviseure entendant faire déguerpir le zélé propagandiste, tandis que ce dernier s'accroche à son droit de faire ce qu'il fait, puisqu'il est « sur la voie publique ».

Scène suivante. La maréchaussée, appelée à la rescousse par la proviseure, intime à notre Juif l'ordre de déguerpir, dans le style : Circulez, y'a rien à voir. L'homme essaie de se justifier, mais en vain. A en croire ces représentants de l'ordre public, la proviseure a raison et il doit s'en aller.

Fin de l'épisode : retraite piteuse du Juif, sous l'œil triomphant de la proviseure, non sans que l'homme ait lancé dans sa direction une mise en garde, que je résume en quelques mots :
- C'est comme ça qu'on nous a traités en 40, avant l'extermination. Et tout le monde a laissé faire. Evidemment, on n'en est pas là aujourd'hui, mais vous, vous êtes au début du processus…

J'ai eu mal…


Deuxième épisode. Moins spectaculaire, mais, selon moi, plus dramatique encore. La scène se passe dans le bureau du proviseur.

Le problème : l'élève - une jeune fille qui peut avoir dans les seize ans – ne parvient pas à faire admettre à la proviseure intraitable que sa foi juive lui fait un devoir de ne pas voyager le jour du shabbat. Or, il y a cours le samedi et l'élève juive a demandé à en être dispensée, promettant qu'elle révisera à la maison et que ses études n'en souffriront pas.

Il est visible que l'argument laisse de marbre la proviseure. Mais il y a pire. Pour illustrer sa thèse – qui se reflète dans le titre de l'émission, dont elle semble avoir été l'inspiratrice : "Quand la religion fait la loi à l'école" -, elle exhibe triomphalement une lettre du Consistoire de Paris, appuyant la demande de l'élève. Et la passionaria de la laïcité de lire tout haut une partie du contenu de la lettre (privée).

Incident (voulu, ou involontaire) malgré le sifflement destiné à couvrir le nom du rabbin signataire de la demande, on entend nettement son nom. Et comme si cela ne suffisait pas un balayage de la caméra dévoile à tous les téléspectateurs le patronyme et la qualité du signataire !

Faute grave !

La suite ne l'est pas moins. La jeune fille, intimidée, mais ferme, expose les raisons de sa demande de dispense. En substance, explique-t-elle, il s'agit pour elle d'une question religieuse essentielle : le respect du commandement du repos, le jour du Shabbat, est une obligation absolue pour le Juif pratiquant.

Autant parler à une statue. Pour Madame la Proviseure, seules comptent les « lois de la République »…

Mais justement, Madame, la loi sur les signes extérieurs d'appartenance religieuse parle de « signes ostentatoire », en l'espèce particulièrement d'objets témoignant 'agressivement' d'une conviction religieuse (voile musulman, étoile de David, croix, etc.). En revanche, sauf erreur, elle ne se prononce pas contre les dispenses de cours pour motif de conscience. Et c'est bien de cela qu'il était question dans cet entretien pénible, qui m'a fait venir des larmes aux yeux.

Certes, c'est le privilège du Chef d'établissement que de décider s'il accorde ou non la dérogation demandée, mais - qu'on me pardonne -, en l'occurrence, j'ai eu le spectacle d'une athée militante, méprisant les convictions religieuses de ses élèves et s'érigeant – telle une Robespierre en jupons - en pourvoyeuse de la guillotine de la laïcité.

Mademoiselle X., juive pratiquante, qui ne provoque ni n'agresse qui que ce soit, de quelque manière que ce soit, de par ses convictions religieuses, est traitée comme une agitatrice par cette femme brutale, qui se sert de l'autorité que lui délègue l'Etat pour culpabiliser indûment une élève, du chef de son attachement à ses coutumes pieuses.

Le péché de cette élève : avoir eu 'l'impudence de braver son autorité' en produisant un certificat rabbinique attestant que sa demande de dispense n'est pas un prétexte pour sécher les cours.

Après avoir vu l'émission dans son intégralité, je suis de l'avis des parents et élèves protestataires : Madame le Proviseur du Lycée Turgot a donné à des centaines de milliers de téléspectateurs le spectacle d'une laïque fanatique, que la foi religieuse de certain(e)s de ses élèves – à laquelle, visiblement, elle ne croit pas ni ne comprend rien – « veut civiliser les indigènes, juifs et arabes… » .

A son corps défendant sans doute, mais réellement, elle pratique une Inquisition à rebours, où il semble que ses convictions personnelles tiennent plus de place que son zèle affiché pour les lois de la République.

Et mieux vaut passer 'pieusement' sur les dégâts psychologiques et éducatifs que génère un comportement aussi rude et dénué d'empathie, voire d'humanité.

Si brutale que soit la formule des parents et élèves contestataires, je pense qu'ils n'ont pas tout à fait tort de qualifier le reportage qu'a orchestré la proviseure du lycée Turgot d'«appel à la guerre raciale".

Je propose de rebaptiser le titre de l'émission "Quand la religion fait la loi à l'école", que contredit violemment son contenu et de l'intituler :

"Quand la laïcité militante fait la guerre à la foi".


Menahem Macina

© upjf.org


Mis en ligne le 1er avril 2004 sur le site www.upjf.org