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Menahem Macina

Un Juif irlandais, héros national au nez antisémitomorphe, M. Macina
15/06/2004

16/06/04

« Ulysse », le livre mythique de l'Irlandais James Joyce, raconte un jour dans la vie de Leopold Bloom, très précisément le 16 juin 1904. Chaque année, le 16 juin, dit «Bloom's day», Dublin célèbre l'auteur et son ouvrage, ainsi que ce Bloom devenu héros national. En cette année 2004, centenaire du Bloom's day, la fête a atteint son paroxysme. Leopold Bloom lui-même – ou plus exactement sa reproduction caricaturale, aux dimensions impressionnantes - était de la partie… Mais son nez… Mon Dieu ! Son nez… était celui que tous les antisémites du monde attribuent aux fils d'Israël.

Je doute que Joyce eût apprécié cette horreur. Voici l'esquisse qu'on dit être de sa main :




Et voici l'immense caricature qu'on a promenée dans les rues de Dublin, ce 16 juin :



CREDIT: (AP/John Cogill)


Joyce n'était certainement pas antisémite comme certains l'ont insinué. Ceux qui estiment que, pour lui, la condition juive est proche de la condition irlandaise, ont plus de chances d'être dans le vrai.

Mais le personnage qu'il a créé et la représentation qu'on en a faite, cette année, ont profané et pratiquement inversé la satire de l'écrivain qui montrait l'antisémitisme dans ce qu'il avait de populaire et de méprisable. Joyce donne d'ailleurs le dernier mot à Bloom, insulté par un poivrot antisémite. Sans doute voulait-il que l'on méprise les antisémites, mais certainement pas que l'on caricature les Juifs.

Je vous laisse juges de l'effet que peut produire la chose hideuse, que non seulement les Dublinois, mais des millions de téléspectateurs ont pu voir sur leurs écrans, puisque, j'ai pu m'en assurer, la quasi-totalité des chaînes ont diffusé un reportage dans lequel l'œil de la caméra était comme fasciné par ce que vous voyez ci-dessus. Il se peut que je sois paranoïde, mais bonjour le malaise…



Extrait de "Ulysse" :

" Souvenez-vous de ce que je vous dis, monsieur Dedalus. L'Angleterre est aux mains des juifs. Dans tous les postes éminents: la finance, la presse. Et leur présence, là, est l'indice de la décadence d'une nation. Partout où ils se donnent rendez-vous, ils pompent la vitalité de la nation. Voilà des années que je vois cela venir. Aussi vrai que nous sommes ici, le mercantilisme juif a commencé son œuvre de destruction. La vieille Angleterre se meurt [...]

– Un marchand, dit Stephen [le héros, surnommé Dedalus], est celui qui achète bon marché et vend cher, juif ou gentil, n'est-il pas vrai?

– Ils ont péché contre la lumière, dit M. Deasy, gravement. Et vous pouvez voir les ténèbres dans leurs yeux. Et c'est pourquoi ils sont encore errants sur la terre.

Sur les marches de la Bourse à Paris, les hommes à l'épiderme doré chiffrant les cours avec leurs doigts bagués... Ils fourmillaient dans le temple, bruyants et grotesques, avec des crânes bourrés de combines sous le gauche haut-de-forme. Pas les leurs, ces gestes, ces mots, ces vêtements. Leurs yeux lourds et lents démentaient les mots, l'ardeur des gestes inoffensifs, mais savaient les rancunes amassées, savaient la vanité de l'effort. Vaine patience qui entasse et thésaurise... Leurs yeux savaient les ans d'errance, patients, ils savaient les stigmates de la race [pense Stephen].

– Qui ne l'a fait ? dit Stephen.

– Que voulez-vous dire ? demanda M. Deasy [...]

– L'Histoire, dit Stephen, est un cauchemar dont j'essaie de m'éveiller [...]

– Monsieur Dedalus !

Il court après moi [...]

– Oui, monsieur, dit Stephen [...]

– Je voulais simplement vous dire ceci. On dit que l'Irlande est le seul pays qui puisse s'enorgueillir de n'avoir jamais persécuté les juifs. Saviez-vous cela ? Non. Et savez-vous pourquoi ? [...]

– Pourquoi, Monsieur ? demanda Stephen, qui essayait un sourire.

– Parce que, dit M. Deasy pompeusement, elle ne les a jamais laissés entrer.

Un rire en quinte de toux jaillit comme balle de sa gorge en tirant après lui une raclante chaîne de mucosités. Puis il tourna le dos avec sa toux, son rire et ses bras qui battaient l'air.

– Elle ne les a jamais laissés entrer, répétait-il au milieu de son rire, pendant qu'il foulait, gravigrade à pieds guêtrés, le gravier de l'allée. Voilà pourquoi [...]"

Menahem Macina


© upjf.org


Mis en ligne le 16 juin 2004 sur le site www.upjf.org.