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Menahem Macina

Les divisions des Juifs français, vues par 'Le Monde', M. Macina
04/09/2004

04/09/04

Dans un article (1), rédigé dans le style fluide et apparemment détaché, dont il a le secret, Xavier Ternisien épingle "l'émiettement de la communauté juive organisée".

Se prévalant d'un propos de Moïse Cohen, président du Consistoire de Paris, qui n'hésite pas à parler de "tohu-bohu" communautaire, le journaliste a beau jeu d'enfoncer le clou.

Si amer qu'en soit le constat, il faut bien reconnaître que l'image globale que donne d'elle-même ce qu'on appelle "la communauté juive" est bien celle de la dispersion. Ternisien ne se prive pas d'évoquer "une cacophonie dans les réactions face aux actes antisémites - réels ou non avérés", et il en profite pour étaler au grand jour quelques-unes de nos divisions – bien réelles, hélas ! – sur le terrain particulier de la lutte contre la haine antijuive.

Il souligne la profusion d'initiatives parallèles, et souvent concurrentes, telle celle de "Sammy Ghozlan, président du Conseil des communautés juives de Seine-Saint-Denis (CCJ93)", créateur "d'un Bureau de vigilance contre l'antisémitisme, censé répertorier les actes commis contre la communauté".

Ternisien fait remarquer que cette initiative "entre en concurrence avec le Service de protection de la communauté juive (SPCJ), cogéré par les quatre institutions principales du judaïsme français : le Fonds social juif unifié (FSJU), le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le Consistoire central et le Consistoire de Paris". Et le journaliste d'ajouter : "La confusion en est arrivée à un point où le SPCJ a dû distribuer dans les rédactions, en mars 2003, un communiqué dans lequel il expliquait qu'il était seul 'habilité à communiquer autour de tels incidents'".

Ternisien cite encore une remarque du Président du Consistoire de Paris : "On trouvera toujours des gens qui veulent se positionner comme représentants de la communauté et prendre la parole. Mais nous, nous sommes une institution, pas une association. Par nature, nous sommes incités à la modération."

Poursuivant son tour d'horizon de ce qu'il considère comme des "dissidences", le journaliste du Monde évoque l'"Observatoire du monde juif, revue trimestrielle publiée depuis novembre 2001 par le sociologue Shmuel Trigano", qui, estime-t-il, "se montre de plus en plus critique à l'égard de la communauté organisée, et du CRIF en particulier", ainsi qu'"une floraison de sites Web traitant régulièrement des actes antisémites".

On notera, au passage, le certificat de bonne conduite médiatique que Xavier Ternisien décerne au site qu'il considère comme "le plus sérieux - et le plus modéré - … celui d'Elisabeth Schemla, Proche-orient.info". (On ne peut pas déplaire à tout le monde !)

Dans ce tour d'horizon, notre association elle-même a l'honneur douteux d'une mention, en ces termes : "la faille est apparue au grand jour lors de la manifestation contre l'antisémitisme du 16 mai, à l'appel de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) et de SOS-Racisme, qui devait être unitaire. Une association très droitière, l'Union des patrons et professionnels juifs de France (UPJF), a appelé sur les radios communautaires au boycott du défilé" (2). ('Droitière', vous avez dit 'droitière', M. Ternisien? Qu'en savez-vous? L'UPJF est peuplée de gauchers, et je me suis même laissé dire qu'elle compte dans ses rangs quelques ambidextres.)

A cette situation de fronde, Ternisien donne une explication qui, quoique sommaire, n'est pas entièrement fausse. Parlant de "l'activisme de Sammy Ghozlan", il avance qu'il "n'est que le reflet de la montée en puissance des conseils des communautés juives qui se sont créés au cours des années 1990 dans les départements de la petite couronne parisienne". Et le journaliste d'estimer qu'"ils se trouvent souvent en concurrence directe avec le Consistoire de Paris, théoriquement en charge de la majorité des synagogues en région parisienne".

Mais, pour Ternisien, "la scission la plus apparente est celle qui oppose le Consistoire central, chargé de gérer le culte, et le CRIF, organe de représentation politique". Il affirme, à ce propos : "la création de représentations locales du CRIF en province est vécue par les consistoires locaux comme une concurrence directe de leur représentativité". (Bonjour les frustrations ! Mais au fait, comment sait-il tout cela, M. Ternisien ?...)


Que penser de ce tableau plutôt sombre de nos institutions et associations ? Je gage que beaucoup d'entre nous seront irrités par ce qu'ils considéreront comme une ingérence dans les affaires intérieures juives, auxquelles, ne manqueront pas d'ajouter certains, ce journaliste ne connaît rien du tout. Une telle réaction est aussi frileuse qu'inexacte. S'il est peu agréable de se voir aussi sévèrement jugés, il faut reconnaître le bien fondé de cette observation de nos chers travers, que nous nous transmettons, fidèlement, de génération en génération - avec la bible, la tradition, l'éducation, et la conception du monde particulière qui va avec -, car il est tout tout sauf ignare, monsieur Ternisien, des faiblesses de notre communauté disparate. En outre, personne ne peut empêcher la presse de s'intéresser aux événements et faits de société ; et les Juifs, leurs institutions et leurs organisations, officielles ou privées, font partie de cette société et, à ce titre au moins, sont l'objet de l'intérêt et de la curiosité – parfois malsaine - des médias.

Tout au plus peut-on se demander pourquoi Le Monde ne charge pas l'un ou l'autre de ses journalistes de réaliser la même enquête auprès des institutions, associations et mouvements des Eglises protestante, catholique et orthodoxe. Et pourquoi ne pas les dépêcher dans les allées des institutions musulmanes, et de leurs nombreuses entités, officielles, représentatives et marginales ? Je ne doute pas un instant que les investigateurs y découvriraient des homologues musulmans de nos Sammy Ghozlan et Moïse Cohen, et des conflits de prérogatives et de personnes, qui n'ont rien à envier à ceux de nos responsables communautaires, ni de quiconque "veut être khalife à la place du khalife".

Bref, ce qui fatigue les Juifs, c'est d'être sans cesse auscultés par des Diafoirus de la médecine médiatique, qui semblent n'avoir rien de mieux à faire, en ces temps d'actes et de propos racistes et antisémites, jalonnés de prises d'otages et d'égorgements en voie de banalisation, que de se rendre au chevet d'une communauté juive, qu'ils décrètent malade, sans parvenir à définir sa maladie - foie américain, poumon israélien, ou coeur judaïque ?... (Molière, réveille-toi : ils sont devenus fous !)

Heureusement pour nous, ils nous connaissent mal. Si malades qu'ils nous croient être, nous avons deux qualités - ou défauts - ataviques, qui nous aident à survivre aux pires diagnostics : le sens du relatif et celui de la répartie. Nous sommes même devenus experts dans l'art de tendre aux autres le miroir dans lequel ils croient voir notre triste mine, sans réaliser qu'il s'agit aussi de la leur.

C'est vrai que nous nous y entendons pour nous tirer mutuellement dans les jambes, voire dans le dos.

Il est vrai que certains d'entre nous ont un ego surdimensionné.

Nous sommes aussi, parfois, nos pires ennemis, car capables de nous haïr nous-mêmes.

Mais qui croit sérieusement que "les autres" malades sont, comme nous, imaginaires, et que clercs et croyants de toutes obédiences, libres-penseurs, magistrats et hommes de loi, journalistes, syndicalistes, patrons, cadres, employés, fonctionnaires, médecins, militaires, policiers, ouvriers, écrivains, artistes - et j'en passe - sont en meilleure santé psychique que nous ?

Voyez, entre autres, ceux qui nous dirigent, nous taxent, nous imposent, nous mettent à l'amende, pensent et décident à notre place, nos dirigeants nationaux et nos hommes politiques : ils se chicanent, se débinent les uns les autres, n'embrassent leur rival que pour mieux l'étouffer, sourient à pleines dents pour mieux te manger, mon enfant… D'où leur vient donc cette propension à la zizanie, censée être l'apanage des Juifs ?

De la nature humaine, tout simplement.

Qui a dit : « L'homme est un loup pour l'homme » ? Sans doute un qui fut loup lui-même, et dont les dents, limées par trop d'âge et trop d'usage et devenues incapables de mordre, se sont retrouvées, par la force des choses, 'couronnées' de sagesse…


Nous ne sommes donc pas les seuls aliénés ici-bas, tant s'en faut.

Mais que cela ne nous conforte pas dans nos mauvaises habitudes – juives ou non.

Avant de nous adonner au tiqoun ‘olam (amélioration du monde), qui est l'un des devoirs du Juif responsable, commençons par balayer devant nos institutions et associations communautaires, et entreprenons de nous améliorer nous-mêmes. Il n'y a pas de meilleur antidote aux dénigrements sélectifs, qu'ils soient le fait d'un Ternisien ou de quelque autre hakham be'einaw - sage à ses propres yeux.

Menahem Macina


© upjf.org


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Notes

(1) Xavier Ternisien, "Les divisions communautaires ajoutent à la confusion", article paru dans Le Monde, 02.09.04 (www.lemonde.fr/web/recherche_articleweb/1,13-0,36-377561,0.html).

(2) Voir : "Pourquoi l'UPJF ne manifestera pas, dimanche 16 mai 2004". C'est moi qui souligne.

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Mis en ligne le 04 septembre 2004 sur le site www.upjf.org.