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Menahem Macina

Sarkozy, 'sirène' involontaire des naufrageurs d'Israël? M. Macina
17/12/2004

« …même si votre premier réflexe est de vous tourner vers les États-Unis, vous ne devez pas oublier l'Europe. » (Nicolas Sarkozy, dans son discours d'Herzliya.)


On glose beaucoup sur le voyage de Nicolas Sarkozy. Des journaux français y voient une campagne présidentielle anticipée, et d'autres, un défi anti-chiraquien.

Est-ce si sûr ?

Si l'on examine attentivement le discours de N. Sarkozy, à Herzliya, le 16 décembre, on ne peut qu'être frappé du véritable plaidoyer pro domo, qu'il contient, en faveur de la France, et même – et peut-être surtout – en faveur de l'Europe.

Le long passage intitulé « Comment pouvons-nous construire une relation désormais indispensable entre l'Europe et Israël ? » ne laisse guère de doute sur la connivence chiraquienne - au moins tacite - avec cette partie de la mission de Nicolas Sarkozy.

Tout se passe comme si le président français, conscient d'avoir été trop loin dans son hostilité, active ou passive, envers l'actuel gouvernement israélien, et incapable, tant par raison d'État que par point d'honneur personnel, de faire un mea culpa public, avait dit ou fait comprendre à Nicolas Sarkozy, avant son périple israélien, qu'il serait souhaitable de réparer les dégâts. Et qui sait si, à l'instar d'Henri IV, qui estima que "Paris valait bien une messe", Jacques Chirac ne s'est pas dit que tout valait mieux que de rester à l'écart de cette partie incontournable du jeu politique moyen-oriental, qui fut longtemps la chasse gardée de la France.

Le fait est, en tout cas, que Sarkozy n'a rien épargné pour monnayer le retour de l'influence de son pays dans cette région où, faute d'avoir réussi à refermer (ou à faire refermer par procuration arabe) la "parenthèse" israélienne de l'histoire de la région, la diplomatie française se voit aujourd'hui contrainte de composer avec les dirigeants israéliens en place, pour tenter de regagner au moins une partie de son influence perdue et faire entendre sa différence, face à l'hégémonie politique américaine.

Et Sarkozy d'appeler à la rescousse non seulement les relations chaleureuses d'antan entre la France et Israël, mais également le bilan récent, extrêmement positif, des échanges commerciaux entre les deux pays.

Et d'évoquer également "la logique... l'intérêt mutuel, et surtout la nécessité de Partenariats euroméditerranéens pour organiser la coopération autour de notre mer commune".

Ce n'est peut-être pas Eurabia, contre laquelle l'historienne Bat Ye'or nous met en garde, mais cela y ressemble, la haine d'Israël en moins (du moins l'espère-t-on). Les anciens Romains - expansionnistes mais soucieux de paix par intérêt marchand et stratégique - n'appelaient-ils pas, eux aussi, la Méditerranée, "Mare nostrum" ?

Autre perspective alléchante - politico-économique, cette fois -, exposée par le pragmatique ex-ministre des finances de la France : "Pourquoi ne pas envisager un marché commun de la Méditerranée de l'Est, avec Israël, le futur État palestinien et la Jordanie ?"

Dans la foulée, les enchères montent : "Pourquoi... ne pas étendre à Israël le bénéfice de ce que les spécialistes appellent les «droits consolidés» et qui, dans le cadre des dispositions de l'OMC, permettront de créer entre l'Europe et les pays de la Méditerranée une zone de solidarité, favorisée par des droits de douane réduits, pour mieux faire face à la concurrence de l'Asie ?" Des arguments sonnants et trébuchants comme des louis d'or !

Enfin, c'est le grand jeu : "De façon générale, lorsque les modalités d'une paix juste auront été agréées par chacun, c'est bien un véritable Plan Marshall européen qu'il faudra mettre en œuvre dans la région. On n'a jamais rien imaginé de mieux pour enraciner la paix, que le développement d'intérêts économiques partagés et croisés."

Un vrai discours mondialiste, lourd de sous-entendus politiques, et auquel ne manque même pas – certains en sursauteront d'horreur – un coup de pied 'en vache' à l'allié traditionnel d'Israël, sous la forme de cette phrase, diplomatique mais qui sent la mise en garde : « même si votre premier réflexe est de vous tourner vers les États-Unis, vous ne devez pas oublier l'Europe. » (1)

Il est probable que ce coup-là aura mis sur leurs gardes nombre de Juifs d'Israël et de la dispersion. Méfiance typiquement atavique, dira-t-on sans doute.

Peut-être. Mais si certains d'entre eux, envoûtés par ce discours empathique, aux accents d'une indéniable sincérité, y ont d'abord cru sans réticence, il est à craindre que l'épilogue ait rompu le charme.

"Mais la sincérité m'oblige à rappeler que vous n'aurez pas réglé le problème de votre coexistence avec les Palestiniens quand vous vous serez retirés de Gaza. Il vous faudra encore aider vos voisins à se constituer en un État viable du point de vue économique, un État dont ils ont besoin du point de vue politique. Il faudra aussi trouver une solution pour la Cisjordanie. La situation ne pourra durablement rester ce qu'elle est aujourd'hui."

Frisson. N'est-ce pas là un remake de la stratégie du grignotage par étapes, de feu M. Arafat ? Encore, encore. Donne encore, Israël. Fais confiance à ton ennemi, et tu auras la paix !

Il se peut même que l'avertissement final du politicien français - insupportable pour quiconque sait qu'il est fondé sur un véritable sophisme politique (2), et qui sonne presque comme une menace -, entame sérieusement son crédit :

"Personne ne saurait perdre de vue cette réalité fondamentale : un peuple occupé ne renoncera jamais, quoi qu'il endure, l'histoire le montre."

*****

La légende raconte que, pour ne pas succomber au charme du chant des Sirènes, qui envoûtaient les marins, amenant ainsi leurs navires à se fracasser sur les récifs, Ulysse se fit attacher au mât de son navire pour écouter impunément leur chant, tandis que son équipage se bouchait les oreilles avec de la cire.

Si Nicolas Sarkozy est bien l'ami sincère et le partenaire loyal d'Israël, que de très nombreux Juifs croient qu'il est, alors, la parabole ci-dessus est inutile, et même inconvenante. Mais prudence étant mère de sûreté, l'équipage politique d'Israël fera bien de s'en inspirer, à toutes fins utiles, pour ne pas perdre le contrôle du vaisseau de l'Etat, au point qu'il s'abîme, éventré, dans la "Mare Nostrum" euro-arabe, qui sera sa tombe éternelle.

Menahem Macina

© upjf.org


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Notes

(1) Il est difficile de ne pas voir, dans cette remarque incidente du fin politicien qu'est Nicolas Sarkosy, un écho du malaise qu'a provoqué, il y a quelque mois, l'implication américaine (considérée par certains comme une ingérence) dans le lobbiying politique juif, sous forme de transmission de savoir faire, et de financements, dont ont été bénéficiaires quelques associations juives ouvertement pro-israéliennes (dont, entre autres, l'UPJF), au grand dam d'organisations concurrentes (tel, entre autres, le CRIF), qui considèrent que cette intrusion américaine dans la politique française pourrait indisposer les instances dirigeantes de la France et avoir des conséquences indésirables sur l'ensemble des organisations juives. N. Sarkozy - qui est parfaitement informé de beaucoup de choses, et que ses collaborateurs ont sans doute dûment 'briefé', bien avant son voyage en Israël - n'a pu ignorer l'existence de l'article de Marc Perelman, intitulé "Israeli Envoy Vexed by Role Of U.S. Jews In France", paru le 27 août 2004, dans la revue américaine Forward. Ce texte, qui révélait le 'pot-aux-roses', a fait du bruit dans l'intelligentzia juive, et dans les milieux politiques français bien informés. Voir "Grogne: l'implication juive américaine dans la politique française".

(2) Rappelons que contrairement à ce qui se dit couramment, les territoires dits "occupés" ne le sont pas. A ce sujet, voir l'article séminal du professeur Gerald M. Adler, de l'Université de Yale : "Aspects historiques et légaux du conflit Juifs-Arabes israélo-palestinien".

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Mis en ligne le 17 décembre 2004 sur le site www.upjf.org.
Mise à jour : 18 décembre 2004