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Menahem Macina

VOYAGE AU BOUT D'UNE "QUESTION IDIOTE" Menahem Macina
17/07/2002

16 juillet 2002

Ce qui suit est la sténographie d'un acte de mémoire personnel – une espèce de morne itinéraire à rebours. L'expression d'un constat de faillite aussi, au terme de 60 années de préoccupation existentielle et d'une longue, très longue quête d'intelligibilité des causes et des raisons de l'altérité radicale de la condition juive, et des conséquences mortifères qui en ont découlé, au fil des millénaires, pour le peuple le plus contesté de la terre.
L'occasion en a été un attentat qui tombe mal. Un attentat tombe toujours mal. Mais celui d'hier a eu le tort de se produire 60 ans, jour pour jour, après la Rafle du Vel d'Hiv. 60 ans, jour pour jour, après la première question grave posée à sa maman par le petit catholique que j'étais alors, et qui est restée sans réponse satisfaisante.
Le récit que je vais faire de l'événement est une reconstitution scrupuleuse du peu dont je me souviens, éclairé des explications tardives que me donna ma mère, quelques années plus tard, en apportant, au fil du temps, quelques précisions, parfois entachées de contradictions – heureusement mineures.

Je n'avais pas entendu les agents gravir l'escalier de mon immeuble, sis au 29 rue de Bièvre, dans le cinquième arrondissement de Paris, ce 16 juillet 1942. Ce devait être aux petites heures du matin, à ce qu'il me semble. C'est le remue-ménage au-dessus de ma tête qui m'a réveillé. Le bruit provenait de l'appartement du dessus, habité par les Kalewski (pseudonyme, par respect de la vie privée des membres survivants de cette famille). Je savais vaguement que les Kalewski étaient Juifs, mais à vrai dire, j'ignorais totalement ce que c'était que d'être Juif. En entendant les adultes parler de ces choses à voix basse (c'était toujours le même manège, chez moi tout au moins, quand il s'agissait de ce que mes parents voulaient me cacher), j'avais vaguement compris que les Juifs avaient beaucoup de problèmes, surtout avec les autorités…
Ce jour-là, pour la première fois de ma très jeune vie (j'avais 6 ans et demi !), j'allais faire l'expérience - aussi existentielle qu'incompréhensible - du mystérieux destin de ce peuple.
Un ou plusieurs agents à pèlerine bleu-marine étaient venus chercher Monsieur et Madame Kalewski. "Ordre de transfert", était-il écrit sur l'ordre de réquisition de ces agents de la force publique, qu'on appelait alors "gardiens de la paix". Il faut croire qu'elle courait un grand danger, la paix des Français, puisqu'on avait envoyé à la rescousse ceux qui étaient chargés de la défendre contre ses ennemis… les Juifs en l'occurrence.
D'après ce que me relata ma mère, tout s'était passé sans heurt. A l'en croire, Monsieur et Madame Kalewski avaient rapidement rassemblé quelques effets et objets personnels, puis avaient suivi docilement l'agent de police. "Il faut dire", ajoutait ma mère, à chaque fois qu'elle relatait l'événement, "que les agents ont été extrêmement polis et même très doux, très gentils"…
Il n'empêche, les enfants sains d'esprit et d'âme ont, comme chacun sait, un sens aigu de la justice. Malgré les mimiques entendues des adultes quand il était question des Juifs, le fait que la police ait emmené les Kalewski me tracassait. Moi, je n'avais rien contre les Juifs. Ceux que je connaissais s'habillaient, mangeaient et parlaient comme tout le monde : je ne voyais pas quelle différence il y avait entre eux et nous. Et de plus, ils n'étaient pas méchants, en tout cas je n'avais rien remarqué d'anormal les concernant. Aussi, comme aimait le raconter ma mère quand il y avait des invités à la maison : "le petit inquisiteur" – moi en l'occurrence – "voulait tout savoir et exigeait qu'on lui rende des comptes, comme si que j'étais le bon Dieu, moi, ou le Maréchal Pétain". Et tout le monde de s'esclaffer, ce qui avait le don de me mettre en rage. Voici un bref résumé du 'dialogue' avec ma mère (dans le style de l'époque):

Moi : "Dis, Maman, pourquoi qu'on les a arrêtés ?"
Ma mère, tranchante : "On les a pas arrêtés, on les a em-me-nés."
Moi : "Bon, mais alors pourquoi qu'on a envoyé des agents pour les emmener ?"
Ma mère, embarrassée : "Parce qu'ils sont Juifs."
Moi, têtu : "Ah bon, mais qu'est-ce qu'y z'ont fait d'mal ? "
Ma mère, agacée : Mais rien…
Moi, impitoyable : "Alors c'est pas juste que la police, elle les ait emmenés."
Ma mère, à bout d'arguments et exaspérée : "J'en sais rien. Ils ont certainement leurs raisons. Allez ! va te recoucher et
arrête de poser des questions idiotes !"

Ma mère était une femme du peuple, sans culture et sans grande expérience, que pouvait-elle répondre à cette question, trop grande pour elle comme pour moi, sinon qu'elle était IDIOTE, c'est-à-dire SANS REPONSE ?

Il m'en a pris plus de 35 ans pour cesser de me poser cette "question idiote",
à la troisième personne du pluriel
:
"Pourquoi
les Juifs sont-ils en butte à tant de contradiction et de haine ?"

Et cela fait 25 ans que je me pose toujours la même "question idiote",
mais
à la première personne du pluriel :
"Pourquoi
sommes-nous en butte à tant de contradiction et de haine ?"

MAIS – EXCUSEZ L'EMPHASE APPARENTE DE MON PROPOS
(EN FAIT C'EST DE LA SOLENNITE) - AUJOURD'HUI,
EN CE 60ème ANNIVERSAIRE DE LA RAFLE DU VEL D'HIV,
PUISQU'ON NOUS TUE TOUJOURS POUR DES MOTIFS MULTIPLES,
ET QUE CEUX ET CELLES D'ENTRE VOUS – CHRETIENS SURTOUT –
QUI POURRAIENT, QUI DEVRAIENT ELEVER LA VOIX EN NOTRE FAVEUR,
SE TAISENT,
C'EST A VOS SEMBLABLES, DESORMAIS, QUE JE DEMANDERAI DES COMPTES.
JE LES INTERPELLERAI EN 'LANGUE CHRETIENNE',
DANS LEURS CATEGORIES THEOLOGIQUES
CONFORMEMENT A LEUR CREDO, A LEURS ECRITURES ET A LEUR TRADITION.
TANT ET SI BIEN QU'ILS NE POURRONT PLUS DISTINGUER
SI C'EST UN JUIF QUI LES INTERPELLE EN CHRETIEN
OU UN CHRETIEN QUI LES INTERPELLE EN JUIF !

QU'ILS ECOUTENT OU QU'ILS N'ECOUTENT PAS, JE LES EMBARQUERAI
DANS MON VOYAGE
AU BOUT D'UNE "QUESTION IDIOTE"…

SUITE ET FIN>>