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Menahem Macina

Si les Chrétiens se taisent, les Ecritures crieront, M. Macina

Juin 2001

L'une des caractéristiques majeures de l'histoire du peuple juif est la contradiction universelle qu'il suscite. On en trouve une très ancienne attestation dans l'oracle du voyant païen Balaam, rapporté dans la Bible (Nb 23, 9) : « Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui demeure à l'écart, il n'est pas mis au nombre des nations. »

Cette singularité a tellement collé à la peau des Juifs, au fil des siècles, que tout ce qu'ils faisaient ou ne faisaient pas, leurs croyances comme leurs scepticismes, leurs succès comme leurs infortunes, étaient interprétés à l'aune de ce que les nations considéraient comme une haïssable manie : celle de ne jamais rien faire comme les autres, de se croire supérieurs, différents, élus. Même l'aptitude la moins discutable de ce peuple – celle de survivre aux pires vicissitudes de l'Histoire, s'inscrivait à son discrédit. Selon les détracteurs des Juifs, en effet, c'était le fruit de leur don maléfique de dissimulation, de servile soumission, de patience rusée, tandis qu'ils ourdissaient dans l'ombre les plus sinistres complots.

On sait ce qu'a coûté à ce peuple la paranoïa antijuive. Pourtant, tout parut changer avec l'avènement du « Siècle des Lumières ». On sentit alors souffler sur l'Europe un vent de raison et de liberté, balayant les obscurantismes et frayant la voie à l'Emancipation civique des Juifs, qui fut l'œuvre de la Révolution Française. Mais l'antisémitisme avait la vie dure. Moins d'un siècle plus tard, éclatait l'affaire Dreyfus. Théodore Hertzl, journaliste juif en poste à Paris, eut la stupéfaction d'entendre des foules hurler : « Mort aux Juifs ! ». Alors s'ancra dans son esprit la certitude, déjà émise par d'autres, que seul un Etat fondé par des Juifs sur une terre juive, pouvait rédimer leur peuple. Le sionisme était né.

Qui eût pu prévoir que la piètre terre lointaine, qui n'était alors l'objet d'aucune revendication nationale, et dont nul n'eût imaginé qu'elle serait un jour disputée au peuple qui en était issu, deviendrait un piège pour ces parias des nations, qui avaient cru – tragique naïveté ! – recouvrer leur dignité et gagner le respect de l'humanité en devenant enfin une nation comme les autres?

On ignora longtemps que l'antisémitisme, dont la conscience humaine universelle semblait avoir été définitivement guérie par l'horreur de la Shoah, était un virus mutant de la pire espèce, et qu'il allait renaître des cendres du nazisme, sous la forme, politiquement ‘correcte', de l'antisionisme.

Oui, depuis que les événements tragiques du Proche-Orient ont ramené à la Une des journaux la brûlante question palestinienne et celle, non moins explosive, du statut de Jérusalem, l'attention sourcilleuse des nations – et, parmi elles, celle des chrétiens – se concentre à nouveau sur le peuple dans la bouche duquel le Psalmiste mettait déjà, voici plus de 2500 ans, cette plainte : « Tu as fait de nous un objet de contradiction pour nos voisins » (Ps 80, 7).


Quand des Chrétiens se taisent face aux accusations des ennemis d'Israël

Le cercle de celles et « ceux que réjouit la justice d'Israël » (cf. Ps 35, 27) va en s'amenuisant. Rarissimes, en effet, sont les voix chrétiennes qui s'élèvent pour laver ce peuple des affronts et des calomnies qui pleuvent sur lui de toutes parts. Après des décennies d'un enseignement de l'estime succédant enfin au traditionnel enseignement du mépris chrétien, et malgré les horreurs du passé, le Juif, touché par les déclarations ecclésiales de repentance, s'était laissé aller à croire qu'il avait, dans le Chrétien, un allié, ou au moins un confident prêt à l'écouter avec un préjugé favorable. Et voici qu'en quelques mois, l'estime a fait place aux reproches – explicites ou voilés ; les regards se détournent sur son passage ; les poignées de mains se font fuyantes ; on ne lui propose plus de prendre la parole devant des audiences chrétiennes ; les amis et collègues chrétiens semblent oublier qu'il a encore le téléphone…

Il faut dire que les ennemis jurés de l'Etat d'Israël ont fait fort. En quelques mois, à grands coups de simplifications historiques et d'amalgames idéologiques, ils ont réussi à transformer l'image authentique de millions de rescapés du plus ignoble massacre de l'Histoire, aspirant à trouver, dans la patrie de leurs ancêtres, une terre d'accueil où se reconstituerait leur peuple dispersé aux quatre vents – en celle, falsifiée, d'une nation colonialiste envahissant le territoire d'autrui et faisant subir à un peuple innocent le sort qui fut le sien. C'est le stéréotype – ignominieusement plaqué sur Israël – de la victime reproduisant le comportement de son bourreau.

Dans ce schéma, largement répandu depuis la nouvelle Intifada, aucun rappel du fait que la légitimité de la création de l'Etat d'Israël a été reconnue par l'Assemblée des Nations Unies, et que l'envenimement et le pourrissement de la situation des Palestiniens sont largement imputables à l'extrémisme de leurs dirigeants et à l'appui financier et politique apporté à tout ennemi d'Israël par de richissimes Etats arabes, à l'influence géopolitique considérable et déterminés à priver l'Etat juif de toute existence nationale indépendante, première étape d'une ré-arabisation, voire d'une ré-islamisation de la Palestine, à laquelle ces Etats n'ont jamais renoncé.

Les Juifs s'interrogent sur le silence des Chrétiens face à ce déni de justice – le vrai, pas celui que les médias nous ressassent, à grands coups de photos-chocs et d'accusations, relayées sans contrôle suffisant de leur bien fondé –, celui d'un peuple mis au pilori de l'opinion publique mondiale, sans qu'aucun de ses amis, ou peu s'en faut, ne se lève pour prendre sa défense.

Les Chrétiens sont-ils à ce point dénués de sens critique et de discernement que pas un doute ne les effleure concernant la vraisemblance d'un tel « portrait au noir » d'Israël ? Se peut-il qu'ils croient aveuglément à l'image unilatéralement et systématiquement négative que l'on présente de tout ce que fait ou ne fait pas ce peuple ? Ignorent-ils que le déferlement d'accusations, sans évocation de la moindre circonstance atténuante, est le signe patent d'un procès inique ?

Ont-ils oublié que l'acceptation chrétienne non critique des accusations antijuives et l'absence de dénonciation explicite des pires calomnies antisémites ont joué un rôle non négligeable dans l'absence quasi générale de réaction à la mise en oeuvre de la Solution finale ?

A en croire l'adage populaire, « qui ne dit mot consent ». Est-il possible que les Chrétiens, qui ont profondément regretté l'aveuglement de leurs aînés et le tort incommensurable qu'il a causé à ce peuple, rééditent le processus en n'exerçant plus leur discernement que par médias interposés ? Se peut-il qu'ils entérinent tacitement les appels à la condamnation qui rendent inéluctables les exécutions subséquentes ?


Quand des Chrétiens parlent pour donner tort à Israël et aux Juifs

Pour le jésuite Albert Longchamp, la cause est entendue [1] : les négociations israélo-palestiniennes sont dans l'impasse à cause du « blocage méthodique ourdi par l'Etat hébreu ». D'ailleurs, « Israël a toujours trompé le monde… il mène la guerre exclusivement contre sa minorité palestinienne, dont il piétine le destin avec une suffisance sans équivalent historique ». Pour Longchamp, « les enfants de la Shoah sont devenus des persécuteurs sans cœur ». Il nous apprend qu' « en Israël, le juif ‘religieux' est orgueilleux et violent », que le juif ‘non religieux' « est arrogant et hautain », et qu'« il ne méprise pas seulement le Palestinien », mais « tient le chrétien pour un minable ». Et le jésuite de se scandaliser :

« Comble de malheur, c'est la religion qui sert de base à un système aussi vicieux. Lorsque nous, chrétiens, prions bravement les psaumes, nous rendons un service ‘politique' aux plus durs représentants du sionisme triomphant à Jérusalem. Un exemple, tiré du psaume 9: "mes ennemis retournent en arrière, ils fléchissent, ils périssent devant Ta face". Magnifique, n'est-ce pas? Une véritable prophétie sur la Guerre des Six Jours, en juin 1967, brillamment remportée par Israël sur les troupes égyptiennes, sans doute avec la bénédiction du Seigneur ».[2]

Conclusion de l'homme de Dieu : « Il y a des prières devenues imprononçables. Elles m'arrachent la langue, elles ont un goût de sang, elles insultent ma foi, elles sont une offense à Dieu »…

Ce n'est qu'un membre ordinaire du clergé [3], dira-t-on, rien de tel côté hiérarchie. Voire. En dehors des propos anti-israéliens de Mgr Sabbah, patriarche latin de Jérusalem, dont le parti pris est imputable à son patriotisme palestinien, mais qui ne pêchent pas par de tels excès de langage, ceux d'un autre prélat oriental ne laissent pas de surprendre.

Début février, le nouveau patriarche d'Antioche des grecs-melkites catholiques, Grégoire III, célébrait une messe avec Jean-Paul II dans la basilique Saint-Pierre du Vatican. Dans l'adresse qu'il prononça ensuite devant le pape, figurait ce trait assassin : « On ne peut pas permettre à un seul peuple de troubler la paix et l'équilibre d'un si grand nombre de pays arabes, d'y semer les guerres et la haine, de les ruiner économiquement, et d'ainsi mettre la présence chrétienne en danger. »

Calomnies courantes dans la presse arabe : Israël n'est pas seulement néfaste à l'Islam et à la paix dans cette région, il est cause du départ de nombreux chrétiens et de la fragilisation de l'Eglise en Terre Sainte et à Jérusalem, berceau du christianisme. L'accusation est grosse et racoleuse, mais efficace. Elle a fait ses preuves lors de la guerre du Liban. Israël fut alors rendu responsable de l'exode de dizaines de milliers de Libanais chrétiens, alors que, selon ces derniers, il était imputable à la Syrie.

A ces voix délétères, il faut ajouter le tort causé à la réputation d'Israël par des organisations catholiques dont les orientations politiques se drapent du manteau respectable de la défense de la paix et des droits de l'homme. C'est ainsi que « Justice et Paix » et certaines de ses Commissions locales, de même que Pax Christi international se sont distingués, ces derniers mois, par des rapports violemment anti-israéliens et si partisans, que les mots de ‘Justice' et de ‘Paix' ont été bafoués, tandis que le nom du ‘Christ' a été exposé au blasphème (cf. Rm 2, 24).

C'est le lieu de citer l'oracle (Ps 55, 3) : « Si encore un ennemi m'insultait, je pourrais le supporter ; si contre moi s'élevait mon rival, je pourrais me dérober. Mais toi, un homme de mon rang, mon ami, mon intime, à qui m'unissait une douce intimité dans la maison de Dieu ! » Il semble avoir été écrit pour stigmatiser à l'avance l'actuelle diffamation chrétienne d'Israël.


Ni l'incarnation ni la Passion ne s'arrêtent au Christ

Il est pour le moins étrange que les fidèles d'une religion dont l'essentiel de la foi et de la prédication repose sur l'incarnation, la mort et la résurrection d'un Juif galiléen, butent sur le mystère du développement historique du dessein de Dieu au travers du peuple dont ce Juif est issu.

Rares sont les Chrétiens qui ont tiré les conséquences de la fameuse phrase de Jésus : « Le salut vient des Juifs » (Jn 4, 22). Et tous les efforts de certains biblistes pour en évacuer le mystère n'ont jamais réussi à convaincre ni le philosophe chrétien Maritain, ni les âmes qui ont découvert, en lisant l'apôtre Paul, l'immutabilité de la vocation juive (cf. Rm 11, 2.28-29).

Les évêques de France furent, sauf erreur, les premiers à oser prendre au sérieux cette incarnation, dès 1973, en ces termes remarquables [4]:

« Il est actuellement plus que jamais difficile de porter un jugement théologique serein sur le mouvement de retour du peuple juif sur sa terre. En face de celui-ci, nous ne pouvons tout d'abord oublier, en tant que chrétiens, le don fait jadis par Dieu au peuple d'Israël d'une terre sur laquelle il a été appelé à se réunir (cf. Gn 12, 7; 26, 3-4; Is 43, 5-7; Jr 16, 15; So 3, 20)… C'est une question essentielle, devant laquelle se trouvent placés les chrétiens comme les juifs, de savoir si le rassemblement des dispersés du peuple juif, qui s'est opéré sous la contrainte des persécutions et par le jeu des forces politiques, sera finalement ou non, malgré tant de drames, une des voies de la justice de Dieu pour le peuple juif et, en même temps que pour lui, pour tous les peuples de la terre. Comment les chrétiens resteraient-ils indifférents à ce qui se décide actuellement sur cette terre? »

Mais aucun membre de la hiérarchie catholique n'est allé aussi loin que Jean-Paul II dans la prise en compte du réalisme de l'incarnation du plan de Dieu dans le peuple juif. En témoignent ces lignes [5]:

« A l'origine de ce petit peuple situé entre de grands empires de religion païenne qui l'emportent sur lui par l'éclat de leur culture, il y a le fait de l'élection divine. Ce peuple est convoqué et conduit par Dieu... Son existence n'est donc pas un pur fait de nature ni de culture…. Elle est un fait surnaturel… Les Écritures sont inséparables du peuple et de son histoire… C'est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut Juif et que son milieu était le monde juif comme de simples faits culturels contingents… non seulement méconnaissent le sens de l'histoire du salut, mais plus radicalement s'en prennent à la vérité elle-même de l'Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l'inculturation. »

Se peut-il qu'après des vues aussi fulgurantes sur l'incarnation historique du dessein de Dieu au travers du peuple juif, des chrétiens reprennent à leur compte les discours de diffamation et les incitations à la haine et au mépris envers le peuple juif, qui font à nouveau florès, et qu'ils feignent d'ignorer où cela peut mener ?

En effet, ni l'incarnation ni la Passion ne s'arrêtent au Christ. Que le lecteur comprenne.


Si les Chrétiens se taisent, les Ecritures crieront

Comment oublier la leçon du nazisme ? Les antisémites commencent par tourner en dérision l'élection du peuple juif. Ensuite, ils le diffament de toutes les manières, lui imputent les tares et les vices les plus honteux, l'accusent de corrompre ou d'escroquer les non-Juifs, de fomenter des complots, de viser à conquérir le monde et à éliminer ou asservir quiconque n'appartient pas à la race élue.

C'est la phase 1 du processus, caractérisée par la violence verbale. Si les réactions immunitaires des consciences ne fonctionnent pas, la phase 2 – le passage à l'acte violent – suit naturellement. C'est la glissade vers l'élimination des Juifs, préalablement déshumanisés. Primo Levi, Elie Wiesel, André Shwartzbart et d'autres ont écrit là-dessus des choses définitives.

Nous assistons aujourd'hui à l'acclimatation progressive, en Occident, d'une version proche-orientale de la phase 1 des années 30, « durant laquelle les témoins se taisaient » [6], alors qu'il était encore possible de dénoncer la diffamation et la violence antijuives.

Pourtant, Dieu a prévenu : « Qui vous [les Juifs] touche m'atteint à la prunelle de l'œil ! » (Za 2, 12).

Tous les Chrétiens – Dieu merci ! – ne méritent pas la sévérité des analyses qui précèdent. Quelques-uns réagissent, çà et là, le plus souvent, hélas ! avec des moyens aussi minces que l'est leur audience.

Il faut bien davantage pour faire pièce à l'immense campagne de diffamation en cours. C'est d'un sursaut aux dimensions de la chrétienté tout entière qu'a besoin le peuple auquel l'Eglise a exprimé ses regrets. Et cela passe par une prise au sérieux de prophéties telles que celle-ci :

« Sur tes remparts, Jérusalem, j'ai posté des veilleurs, de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont. Vous qui remémorez [tout] au seigneur, ne restez pas inactifs. Ne lui accordez pas de repos qu'il n'ait établi Jérusalem et fait d'elle une louange au milieu du pays. » (Is 62, 6-7).

Car si les Chrétiens se taisent, les Ecritures crieront !



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* Article paru dans L'Arche, le mensuel du judaïsme français, n° 519, Paris, mai 2001, pp. 34-38, et reproduit ici avec l'aimable autorisation de Meïr Waintrater, Directeur de L'Arche.

[1] "Israël a fait taire ma prière", Echo-Magazine, 27 juillet 2000, Genève. Ce religieux a récidivé dans une chronique publiée récemment par Témoignage Chrétien. Meïr Waintrater en a traité dans son article: "La Shoah conjurée, le Juif criminel et le chrétien martyr : Figures de l'antisionisme selon ‘Témoignage Chrétien'", L'Arche n° 518, d'avril 2001.

[2] Précisons que c'est le P. Longchamp qui imagine cela, pas les Israéliens. Ce procédé, utilisé ailleurs par le jésuite, a été finement analysé par M. Waintrater dans l'article cité ci-dessus.

[3] Précisons que le P. Longchamp est tout de même Président de la Commission des Médias catholiques en Suisse.

[4] Orientations Pastorales du Comité épiscopal pour les relations avec le Judaïsme, France, 1973, IV/1 e.

[5] Discours du Pape Jean-Paul II aux participants du Colloque sur « l'antijudaïsme en milieu chrétien » (30 oct. - 1er nov. 1997), alinéa 3.

[6] C'est le thème du livre de Wolfang Gerlach, Als die Zeugen schwiegen. Bekennende Kirche und die Juden, Institut Kirche und Judentum, Berlin 1993.

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