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Menahem Macina

Plus tard tu pourras dire: 'J'étais à la libération de Paris'
25/08/2004

25/08/04 : Anniversaire de la Libération.



© freefrench.free.fr/laborde/charparis.jpg



On est en pleine insurrection. C'est comme ça que les adultes appellent ce qui se passe dans Paris, ces jours-ci. Incroyable, mais vrai : les civils français foutent les boches dehors. Le débarquement a réussi, les Alliés approchent. Et nous, les Parisiens, on se prépare à l'assaut final contre l'occupant. Depuis quelques jours, y'a presque plus d'Allemands à l'horizon. Par contre, dans les rues, on voit passer, à toute vitesse, des tractions avant noires avec plein de F.F.I. armés sur les marchepieds. Moi, je comprenais rien à ces initiales, alors on m'a expliqué:

– Ça veut dire «Forces Françaises de l'Intérieur». C'est l'armée secrète de de Gaulle, le libérateur de la France, qui s'est sauvé à Londres, en Quarante, parce qu'il refusait de collaborer avec les boches. Et, tu vas voir, il va bientôt venir à Paris en triomphateur!
Comme tous les Français patriotes, on écoute la BBC anglaise, en cachette, au volume le plus faible, l'oreille collée au poste; même que c'est vachement dur de comprendre, parce qu'en plus, c'est brouillé. J'aime bien l'indicatif : «Dong, dong, dong, dong… Dong, dong, dong, dong…». Puis la voix du speaker, comme on dit, en english : « Ici, Londres. Les Français parlent aux Français!»

Y'a plein de nouvelles sur la raclée qu'ils prennent, les Allemands. On appelle ça la débâcle allemande. Les Alliés approchent, maintenant c'est sûr! N'empêche que les défaitistes, ils veulent pas y croire. Forcément, eux ils ont la trouille d'écouter la BBC, parce que c'est interdit. Alors, ils ont que les informations de la radio officielle, qu'est vendue aux collabos : ceux du gouvernement de Vichy. Rien que des bobards qu'ils racontent, ces lâches, ces traîtres à la patrie. Comme dit le refrain qu'on entend souvent, dans les programmes en français de la BBC : «Radio-Paris ment! Radio-Paris ment! Radio-Paris est allemand!»…

Je m'étonne qu'on puisse être pour les Allemands. Les Boches, c'est des envahisseurs, des tueurs. D'abord, qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici, dans un pays qu'est même pas le leur?… Ils avaient qu'à rester chez eux. Nous, on les avait pas sonnés, non? Et puis, qu'est-ce qu'on leur avait fait, aux Allemands, nous, pour qu'ils nous attaquent?…

Quand je pense à la déclaration de guerre – dont je me rappelle pas, parce que j'étais trop petit, à l'époque –, ça me fait la même impression que le jour où Lulu, le fils du bougnat, il m'a attaqué pour la première fois : comme ça, sans raison, et en traître, par dessus le marché!… Je causais avec Léonie, ma petite copine, la fille de l'épicière. Alors, d'un seul coup, il s'est amené par derrière, ce sagouin. Il m'a passé le bras sous le menton, et il s'est mis à me serrer le kiki, fort, mais fort!… Même que j'ai failli être étouffé. C'est qu'il allait avoir quinze ans, le Lulu, et moi, à l'époque, j'en avais huit… Alors, bien sûr, c'est facile de gagner, à la déloyale, en tombant, sans prévenir, sur le dos d'un plus faible!… C'est exactement comme ça qu'ils ont fait, les Allemands, quand ils ont envahi la France. Alors, comme de juste, nous on peut pas les blairer. C'est normal. Les "Boches", qu'on les appelle. Même que c'est la pire des injures qu'on se balance, entre bandes rivales, quand on veut vraiment mettre le paquet :

– Va donc, eh, sale Boche!

Et vous pouvez me faire confiance : ça fait des ravages!...


Moi, j'admire les Résistants, surtout ceux que la radio des collabos, elle appelle des terroristes. C'est mes héros préférés. Dans mes rêves, je me vois en train de porter la dynamite que ces courageux combattants vont poser sous les ponts, ou sur les voies de chemins de fer… Je vais même jusqu'à cacher leurs armes et leurs munitions dans la cave de mon immeuble, ou dans les planques de notre bande, aux Arènes de Lutèce…

En fait, la guerre, je m'en souviens pas très bien. À Paris, on a été plutôt peinards. Mis à part une bombe perdue, par-ci, par-là, et les contrôles des patrouilles allemandes, on avait du mal à croire qu'on était en guerre. Y'a que de l'Insurrection que je me rappelle, parce que ça pétait des flammes de partout; et de la Libération, à cause de l'arrivée des Alliés avec leurs chars d'assaut. Un truc pareil, c'est pas possible de l'oublier.


Ils sont arrivés au petit matin, comme ça, d'un seul coup, les Alliés, les «libérateurs», comme on les appelait. C'est la concierge qu'est venue nous annoncer la nouvelle. Elle criait en tapant dans la porte, comme une folle :

– Madame Miranda, Madame Miranda, venez vite! Les Anglais arrivent! Ils vont passer dans la rue des Écoles.

Rue des Écoles, que je me dis, mais c'est en bas de chez nous!…Et que je cavale, avec ma liquette en dehors de la culotte, tellement que je veux faire vite. Tant pis pour les pompes : je suis en chaussons, mais pour sûr que ma mère, elle osera pas râler devant tout le monde. Et puis, c'est la Libération, quoi!…

Dehors, quel spectacle! C'est noir de monde partout. Alors, moi, je grimpe sur un bec-de-gaz, et qu'est-ce que je vois?… Sur toute la largeur de la rue des Écoles, y'a une colonne de blindés qui s'amène vers nous, lentement, mais alors tellement lentement, qu'on croirait un film au ralenti… J'entends un type qui crie :

– Les Anglais, voilà les Anglais!

– Mais non c'est des Français! que crie un autre.

Finalement, un mec qu'avait l'air de s'y connaître nous a expliqué que c'étaient les troupes de Leclerc, qu'avaient obtenu d'entrer les premières dans Paris, mais que les «Angliches» et les «Amerlocks», ils suivaient juste derrière…

Maintenant, ils sont là, en face de nous. Un vrai délire! On est des milliers à hurler. On monte à l'assaut des chars d'assaut. Les barrages sont rompus. La colonne blindée est stoppée. Des grappes de gens escaladent les tanks, jettent des fleurs sur les glorieux combattants. Y'en a même qui arrachent un chef de char de sa tourelle, pour le porter en triomphe sur leurs épaules… Les soldats rient et pleurent en même temps. Ils se laissent embrasser par tout le monde. Ils nous distribuent des rations militaires. Et c'est la ruée sur les boîtes de corned-beef, les chewing-gums et, surtout les cigarettes américaines!…


Je ne me lasse pas de contempler ces héros. Leurs visages sont tellement noirs de crasse et de suie, qu'au début, on les a pris pour des Sénégalais. Des Sénégalais, moi j'en ai pas encore vus. Mais le type de tout à l'heure, qu'a l'air de tout connaître, nous dit qu'ils servent dans un régiment spécial. Paraît qu'ils sont très braves et tellement terribles au combat, que les Boches en avaient une trouille bleue, à preuve qu'ils détalaient comme des lapins dès qu'ils en apercevaient un à l'horizon… Dans mes rêves militaires, j'ai toujours aimé m'imaginer les Boches en train de fuir à toutes jambes, poursuivis par de grands diables noirs, armés jusqu'à leurs dents éclatantes, et roulant, sous le casque, des gros yeux terribles. C'est toujours ainsi que je me représente les Sénégalais...

Tiens, où est donc passée ma mère? Dans ce ramdam, je l'ai complètement perdue de vue. Je suis un peu inquiet… Ouf, la voilà! Je l'aperçois sur le trottoir d'en face, juste devant le Café des Carmes, au premier rang d'un cercle de gens. Au centre de ce groupe, y'a un grand type : un colosse, à ce qu'il me paraît. C'est un chef de char… Je l'ai reconnu à son équipement. Il a enlevé son casque et ses lunettes de protection. Je me rends compte à quel point il est sale en voyant les traces claires sur la peau, à l'emplacement des ventouses en caoutchouc de la monture… Une femme tend une serviette au soldat et maman tient une cuvette pleine d'eau. Je regarde le visage de ma mère, et ça me fait un drôle d'effet : on dirait une sainte, comme sur les images pieuses. Je l'ai encore jamais vue comme ça, mais j'ai pas besoin de me fatiguer les méninges pour savoir qui elle regarde, ma mère. Y'a qu'à suivre ses yeux : ils quittent pas le visage du héros, qu'est occupé, pour l'heure, à se débarbouiller de la suie du trajet, et qui rit de toutes ses dents, grandes et blanches comme celles des Sénégalais…

Je réussis à traverser la foule et à parvenir jusqu'au groupe, juste au moment où ma mère s'en va avec le soldat. J'aime pas les rires de ses copains, ni les regards des gens, tout autour… Enfin, elle s'aperçoit que j'existe, ma mère :

– Reste ici, mon chéri, qu'elle me dit comme ça – avec une gentillesse qu'est pas tellement courante chez elle – je vais à la maison avec le monsieur. Je n'en ai pas pour longtemps, tu sais…

Elle hésite un peu – ça, je le sens bien – puis elle ajoute :

– Je vais seulement lui montrer quelques photos et lui offrir un petit souvenir.

À ce moment, le soldat s'approche de moi. Il pose sa main énorme sur ma tête et demande à maman :

– C'est votre fils?

– Oui, qu'elle fait ma mère, d'une drôle de voix toute douce, qui m'agace.

– Un beau brin de garçon!

Et il me défrise avec énergie.

Je suis bien un peu inquiet de ce que maman aille à la maison avec le géant, mais je crève de fierté de ce qu'un héros de la guerre me caresse la tête. Du coup, je me souviens des explications du maître, à l'école, un jour de leçon d'histoire. À l'époque, on étudiait les campagnes de Napoléon. Pour nous montrer à quel point l'empereur était populaire parmi ses soldats, qui l'adoraient, le maître nous expliquait que Napoléon pinçait parfois l'oreille à ses hussards, et que ça émotionnait drôlement ces braves. Il paraît même que, bien des années plus tard, la larme à l'œil, ils racontaient encore à leurs petits enfants le geste historique du célèbre général.

Les gosses de la classe, ils avaient trouvé ça complètement tarte. Pas moi. Je me demandais seulement pourquoi ils étaient tellement émus, les hussards, que l'empereur leur fasse ce truc-là… Aujourd'hui, je suis certainement le seul à comprendre ce qu'ils pouvaient ressentir. J'ai qu'à fermer les yeux, revoir l'armoire à glace, en tenue de combat, me souvenir du contact, énergique et affectueux des gros doigts du héros dans mes cheveux, et c'est comme s'il me disait, à la manière de Bonaparte :

– Plus tard, tu pourras dire : «J'étais à la Libération de Paris!».

(Extrait de Claude Miranda, Si c'est un père...)


© C. Miranda

Voir aussi :

VOYAGE AU BOUT D'UNE 'QUESTION IDIOTE'


Mis en ligne le 25 août 2004 sur le site www.upjf.org.