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Contentieux palestino-israélien

A un ami palestinien, Christian Delacampagne
06/06/2002

Texte paru dans la Revue "Commentaire" *, N° 95, automne 2001

[Tous nos remerciements à la direction de cette revue, qui nous a autorisés à reproduire ce texte. Il doit être clair, toutefois, que ce dernier ne peut être ni reproduit ni diffusé sans autorisation préalable de la dite revue. NDLR.]


Le texte qui suit demande deux mots d'introduction. Le 10 mars 2001, le New York Times publiait une photo d'Edward Saïd, professeur de littérature comparée à l'Université Columbia (New York), sur laquelle on voyait le célèbre intellectuel palestinien, en voyage au Liban, jeter une pierre en direction de la frontière israélienne. Edward Saïd (qui, dans le même journal, se justifiait en expliquant qu'il ne s'agissait pas d'une pierre mais d'un petit caillou, et que le premier soldat israélien se trouvait à plus de cinq cents mètres) entendait de la sorte manifester sa joie face à l'évacuation, par l'armée israélienne, du sud du Liban. Qu'il soit heureux qu'Israël ait renoncé à une occupation depuis longtemps insupportable, nul n'en disconviendra. Mais qu'un intellectuel connu, supposé exercer le métier de pédagogue, ne trouve à exprimer sa satisfaction autrement qu'en accomplissant un geste d'incitation à la haine, cela est plutôt triste.

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L'aspect interminable du conflit israélo-palestinien, ainsi que l'exceptionnel degré de violence qu'il a atteint depuis un demi-siècle, me semblent tenir, avant tout, au fait qu'il ne s'agit pas seulement d'un conflit religieux, ni même d'un conflit d'intérêts (la terre, l'eau), mais d'abord, et du moins dans la perception qu'en a chacune des deux parties, d'un conflit de droits. Israéliens et Palestiniens estiment, les uns comme les autres, avoir des droits, avoir le droit pour eux, être dans leur droit, dans leur bon droit. C'est sur la base de ces prémisses qu'ils sont, les uns et les autres, résolus à lutter jusqu'à la mort - autrement dit, jusqu'à ce que leurs droits soient reconnus par l'adversaire, ou que l'adversaire soit annihilé.

Reste qu'il ne suffit pas de prétendre avoir des droits pour en avoir effectivement. Quels sont, dans le conflit israélo-palestinien, les droits réels des deux parties? D'où viennent ces droits? Et que peut faire la communauté internationale pour hâter le moment où ils seront, de part et d'autre, respectés? Telles sont quelques-unes des questions qui, aujourd'hui, se posent à nous.

Pour tenter d'y répondre, je me propose de repartir, ici, de la situation telle qu'elle se présentait l'année de la création de l'État d'Israël. J'examinerai ensuite la manière dont celle-ci a, depuis un demi-siècle, évolué. Nous verrons enfin, en conclusion, dans quelle mesure cette évolution modifie la situation initiale, ou suggère des voies nouvelles pour sortir du conflit.


De la création de l\'État d\'Israël à la guerre des Six Jours

Le conflit israélo-palestinien n'est pas né en 1948. Il a commencé bien avant. Dès la fin du XIXe siècle, au moins, avec l'arrivée en Palestine des premiers pionniers juifs, adeptes de l'idéologie sioniste. Peut-être même plus tôt encore, dans la mesure où des Juifs expulsés d'Espagne en 1492, et d'autres après eux, s'étaient déjà réinstallés en Palestine entre le XVIe et le XIXe siècle.

L'année 1948 n'en constitue pas moins un tournant décisif. Même si, dès la première moitié du XXe siècle, des explosions de violence émaillent les relations entre Juifs et Arabes de Palestine, c'est bien la proclamation de l'État d'Israël (14 mai 1948), aussitôt reconnu par les principales puissances internationales, qui constitue, pour les Palestiniens comme pour les Juifs, l'événement «fondateur» de leur conflit actuel. Sur le plan symbolique, cet événement est lourd de sens. Pour les Juifs, il témoigne de la renaissance de la nation juive qui, sous des formes et avec des fortunes variables, a existé sur cette
même terre pendant un millénaire environ, entre le règne de Saül et la destruction, par Titus, du second Temple. Pour les Palestiniens, il sonne l'heure où commence ouvertement l'agression contre leur terre. D'où ma première question : la création en Palestine d'un État juif était-elle légitime?

On pourrait d'abord être tenté de répondre par la négative, en arguant du fait que le judaïsme n'est qu'une religion parmi d'autres, et qu'il n'y a aucune raison pour que les adeptes d'une religion se voient automatiquement reconnaître le droit de former un Etat indépendant. Une telle réponse, toutefois, n'est pas tenable : d'abord, parce que le judaïsme n'est pas qu'une religion ; ensuite, parce que de nombreux États dans le monde n'ont eu, au départ, d'autre base que religieuse.

Que le judaïsme soit autre chose qu'une religion, cela ressort du fait qu'aujourd'hui comme hier, de nombreux Juifs, sans être croyants ni pratiquants, ne s'en définissent pas moins comme Juifs. Autour et au-delà du dogme religieux qui, structurellement, en constitue le coeur, le judaïsme est aussi une culture, c'est-à-dire un ensemble de manières de vivre qui se sont élaborées il y a plus de deux mille ans, et qui se sont maintenues à travers l'exil. C'est même l'existence de cette identité culturelle, fortement dessinée, qui a permis la survie d'une «diaspora» juive dans le monde.

Au surplus, même si le judaïsme n'était qu'une confession religieuse qu'on puisse à volonté embrasser ou abandonner, cela ne constituerait pas une raison suffisante pour refuser à ses adeptes le droit de se regrouper en un État. L'histoire offre maints exemples d'États qui sont nés de la volonté des adeptes
d'une secte ou d'une religion particulière de vivre ensemble sous les mêmes lois – depuis l'État lamaïste qui régnait au Tibet avant l'occupation chinoise jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique, en passant par l'Inde et le Pakistan.

Il ne suffit pas de dire, toutefois, que la création de l'Etat d'Israël n'était pas illégitime, dans la mesure où, en 1948, il existait bel et bien un peuple juif, et où ce peuple avait des raisons historiques de vouloir se regrouper sur la terre où, jadis, il avait déjà eu un État. Encore faut-il montrer que la recréation de cet État, vingt siècles après son effacement, obéissait à une véritable nécessité. Est-ce bien le cas?

La réponse ne saurait être qu'affirmative. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en effet, le monde entier ne pouvait ignorer que le peuple juif avait été victime d'une tentative de génocide. Certes, la Shoah n'a pas été le seul génocide du XXe siècle (elle a été précédée, en 1915, par le génocide des Arméniens de l'Empire ottoman, et suivie, en 1994, par celui des Tutsi du Rwanda). Toutefois, la Shoah, si on la compare (comme il n'est pas interdit de le faire) à ces autres génocides, possède bien une spécificité, qui interdit de la mettre exactement sur le même plan que les autres (1) : elle est la seule entreprise de meurtre de masse qui ait été menée de façon aussi «rationnelle», méthodique et planifiée par un État moderne contre une communauté si bien entrée dans la voie de l'assimilation qu'il devenait difficile, dans les années 30, de la distinguer de la population environnante.

Si l'on considère, d'autre part, que la Shoah s'est traduite en un temps relativement court (moins de quatre ans) par la mort de près de six millions de personnes, qu'elle avait été précédée par les persécutions séculaires infligées aux Juifs par les nations chrétiennes au milieu desquelles ils vivaient, et qu'il n'y avait aucune raison de penser que ces persécutions allaient brusquement cesser après avoir atteint, sous le Troisième Reich, une ampleur inouïe, on admettra que créer, pour les Juifs du monde entier, un État-refuge où ils pourraient être à l'abri des effets les plus directs de l'antisémitisme s'imposait bien, en 1948, comme une nécessité.

On m'objectera qu'il s'agissait peut-être d'une nécessité morale (ou, comme on dirait aujourd'hui, «humanitaire»), mais que tout ce qui est moralement souhaitable n'est pas politiquement réalisable. Sans être absurde, l'objection n'est, dans ce cas précis, pas recevable. Comme on vient de le rappeler, en effet, le judaïsme européen a réellement failli être rayé de la carte par l'effet de la Shoah. S'assurer une possibilité territoriale de regroupement en un État indépendant cessait dès lors, pour le peuple juif, d'apparaître comme!, un « luxe » moral ou humanitaire, pour devenir une simple réaction de légitime défense. La « légitime défense » n'est pas un droit qu'on puisse octroyer, ou refuser, selon les circonstances : ce n'est qu'un autre nom de la volonté de survivre. Et douter que le peuple juif avait, de bonnes raisons, en 1945, de s'estimer en situation de légitime défense reviendrait à tomber, d'une façon ou d'une autre, dans le piège négationniste, autrement dit, dans la thèse selon laquelle la Shoah n'aurait pas eu'. lieu, ou bien n'aurait pas été la Shoah.

Cet État juif, convenait-il pour autant de le créer en Palestine? La question s'était déjà posée aux fondateurs du mouvement sioniste,. qui avaient un moment songé à s'installer dans les environs d'El Arish en Égypte (proposition rejetée par le sultan Abdul Hamid). Elle s'était même posée plus tôt encore, par exemple à certains «philanthropes» des Lumières qui, pour apporter une solution à ce qu'on n'appelait pas encore la «question» juive, avaient suggéré de regrouper les Juifs de France à l'intérieur d'une région déserte (la baie d'Arcachon) qu'ils auraient ainsi mise en valeur (2). Toutefois, en 1948, il ne restait plus guère, sur la surface du globe, de région la fois déserte et habitable. Dans un monde quadrillé par des réseaux de frontières, prendre, une terre pour la donner au peuple juif voulait donc dire, de toute nécessité, la prendre à quelqu'un d'autre : à un autre peuple, ou à une autre puissance souveraine. Dans ces conditions, il était, tout compte fait, moins absurde de la prendre en Palestine qu'en Ouganda (autre projet sioniste rapidement abandonné). Et cela, pour deux raisons. D'une part, parce que la Palestine avait été le berceau du premier État juif. Et, d'autre part, parce, que, depuis mille ans au moins, elle n'avait cessé d'être occupée par des puissances étrangères (par l'Empire ottoman, puis par la Grande-Bretagne comme puissance mandataire), qu'elle n'avait donc jamais connu l'indépendance, et qu'il y avait là une excellente occasion de la lui offrir.

Il est clair, cela dit, que prendre cette terre en Palestine voulait dire la prendre non seulement à la Grande-Bretagne, mais aussi aux habitants non juifs de la Palestine - qu'on n'appelait pas encore les «Palestiniens» (puisque, jusqu'aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, «palestinien» voulait dire «juif»). À vrai dire, ces habitants n'avaient pas, dans les langues occidentales, de nom propre : ils étaient des «Arabes de Palestine», tout simplement. Ils n'avaient pas non plus d'identité culturelle spécifique, distincte de celle des autres Arabes vivant au Moyen-Orient. Ils n'avaient jamais eu de capitale et encore moins d'État indépendant, puisque leur terre, depuis l'ère des Croisades jusqu'à celle du mandat, n'avait cessé d'être colonisée. Avaient-ils cependant des droits à se considérer comme «chez eux» sur cette terre? Oui, incontestablement, puisqu'ils l'habitaient et la mettaient en valeur depuis des siècles.

Il me semble parfaitement inutile, à ce propos, d'entrer dans les querelles «byzantines» auxquelles donne lieu l'argument du « premier occupant », tantôt brandi par les Arabes et tantôt par les Juifs. Cet argument est presque toujours, pour celui qui le manie, un mauvais argument, car il y a presque toujours eu un premier occupant avant le premier occupant. De plus, la préhistoire et l'archéologie proche-orientales sont loin d'être des sciences exactes. Personne, à la date d'aujourd'hui, n'est en mesure de prouver l'existence d'une quelconque filiation historique entre les Palestiniens actuels et les « Philistins » de la Bible (même si, étymologiquement, le premier mot dérive du second), Philistins qui sont eux-mêmes un de ces «peuples de la mer», venu de la mer Égée et installé sur la côte au XIIe siècle avant notre ère. Au demeurant, à supposer qu'un tel lien existe, il n'en resterait pas moins que c'est un Etat juif, et non un Etat philistin, qui a occupé l'essentiel de la Palestine pendant les mille ans qui précèdent le Christ. Le nom de Palestine - dérivé de Philistie - a d'ailleurs été donné à toute la contrée par l'Empereur Hadrien, en l'an 135, après la seconde révolte juive contre Rome, pour effacer le nom de Judée. En outre, les signes d'une présence juive discrète ont continué, malgré la diaspora, d'être visibles pendant les deux millénaires suivants - en même temps que ceux d'une présence musulmane, de plus en plus nettement attestée à partir du VIIe siècle de notre ère. Contentons-nous donc de ce dernier constat. Il est plus que suffisant pour reconnaître que Juifs et Palestiniens possèdent, les uns et les autres, un droit égal à jouir d'un État séparé sur cette même terre qu'ils occupent, les uns comme les autres, depuis un nombre assez élevé de siècles.

C'est bien, du reste, ce qu'avait vu l'ONU, puisque le premier plan de partage de la Palestine préparé sous ses auspices (et approuvé par la résolution 181 de novembre 1947) prévoyait la création, sur cette même terre, de deux États distincts. On peut dire que, dès cette date, le problème était clairement posé, et la bonne solution, à portée de la main. Pourquoi, alors, y a-t-il eu conflit? Parce que, dès la première minute, les Arabes (Arabes palestiniens compris) ont refusé à la fois cette solution et l'analyse dont elle procède.

Qu'on y prenne garde : si les Arabes ont rejeté la partition qui, en 1947, leur était offerte, et que les Juifs eux-mêmes (à l'époque) acceptaient, c'est parce que les Arabes déniaient aux Juifs tout droit sur cette même terre qu'ils regardaient comme exclusivement «à eux». Dès ce moment, l'analyse arabe de la situation était donc radicalement faussée.

Elle n'a, malheureusement, jamais cessé de l'être. En dépit, en effet, des assurances contraires données au monde par Yasser Arafat - une première fois, de manière implicite, en 1988, puis une seconde fois, explicitement, lors des accords d'Oslo -, les dirigeants du mouvement palestinien et la plupart des dirigeants arabes en général (sournoisement encouragés par certains responsables occidentaux) n'ont jamais sincèrement reconnu, et ne reconnaissent toujours pas, la légitimité d'un État d'Israël situé en Palestine (alors que de nombreux Juifs n'hésitent pas, quant à eux, à reconnaître celle d'un État palestinien).

C'est également cette erreur d'analyse qui a conduit 70 % des Arabes palestiniens (environ 700 000 personnes) à quitter, en 1948-1949, le territoire de l'État d'Israël (3). Certes, nombre d'entre eux n'ont eu d'autre choix que de fuir, notamment à la suite des violences suscitées par l'entrée en Palestine, dès janvier 1948, de l'Armée de libération arabe : on ne saurait oublier, par exemple, le massacre des habitants de Deir Yacine accompli par des milices israéliennes le 9 avril 1948. Mais d'autres Palestiniens sont partis de leur plein gré, laissant derrière eux des maisons dans lesquelles ils ne veulent toujours pas retourner, même s'ils en demeurent propriétaires. Et puisqu'il y a eu, parmi les exilés, un nombre difficile à calculer mais non négligeable d'exilés « volontaires » (victimes de la propagande arabe, qui leur faisait miroiter la rapide destruction de l'État d'Israël), on en conclut qu'il est impossible, aujourd'hui, de revendiquer un prétendu « droit au retour » pour les Palestiniens dans leur ensemble (bien qu'un tel droit puisse être accordé, de manière ponctuelle, dans le cadre de regroupements familiaux à ceux d'entre eux qui peuvent prouver qu'ils ont été expulsés par la force).

Malheureusement, l'incapacité des Palestiniens à comprendre que l'existence d'un droit au retour pour les Juifs n'entraîne pas nécessairement celle d'un droit symétrique pour eux-mêmes (sauf à l'entendre comme un droit au retour dans leur futur État palestinien) explique que le conflit se soit installé dans la durée, tout en sombrant - comme on le voit depuis le début de la seconde Intifada dans une violence chaque jour plus grande.

De la guerre des Six Jours à la guerre du Golfe

Pas plus que la guerre de 1948, celle de 1967 n'a été voulue par les Israéliens, même si elle a été déclenchée par eux, à titre préventif, à un moment où il était devenu évident que les forces arabes avaient l'intention (et peut-être le pouvoir) de rayer Israël de la carte. La cause première de la guerre fut la menace que les Etats arabes faisaient courir à Israël, et non l'inverse puisque les dirigeants israéliens avaient déclaré que le blocus du golfe d'Aqaba serait considéré par eux comme un casus belli. Et sans doute, s'ils avaient pu deviner que le sort des armes leur serait si défavorable, les Arabes se seraient-ils montrés plus prudents - leur défaite, en effet, n'a guère contribué à faire avancer la cause palestinienne.

Elle a permis, d'une part, l'occupation, par Israël, de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, sans parler des hauteurs du Golan, annexées quelques années plus tard (1981) et du Sinaï (restitué à l'Egypte en 1982). Elle a entraîné la promotion de Jérusalem réunifiée au rang de capitale de l'État d'Israël (dès la fin de 1967). Elle a enfin accru le flux des Palestiniens candidats à l'exil, qu'on a pris l'habitude de qualifier globalement du terme de «réfugiés» - même si, après comme avant 1967, c'est de leur plein gré que certains Palestiniens (pas tous) ont continué à quitter leurs terres.

D'emblée, l'occupation du Golan est apparue à la communauté internationale comme une forme d'agression permanente à l'égard de la Syrie. Il est clair que cette agression qui, à l'âge des missiles, ne se justifie même pas par le souci israélien de s'assurer le contrôle de hauteurs «stratégiques», doit cesser le plus tôt possible, ainsi que l'exigeait, dès novembre 1967, la résolution 242 des Nations-Unies, qui se réfère, cependant, dans sa version anglaise originale, à «l'évacuation de territoires occupés », ce qui fonde, du point de vue israélien, la possibilité de rectifications de frontière. Quant à l'occupation de la
Cisjordanie et de Gaza, elle est apparue, elle, comme une violation du droit des Palestiniens à se doter, sur ces régions, d'un Etat propre. Il est à remarquer, cependant, que durant toute la période antérieure (1948-1967), les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, généralement titulaires d'un passeport jordanien,
n'ont rien fait pour se doter de l'Etat en question (que la monarchie jordanienne – tout aussi hostile que l'État israélien, quoique pour d'autres raisons, à l'indépendance Palestinienne - n'aurait d'ailleurs pas toléré).

Reste que l'erreur israélienne a été, après 1967, de transformer une occupation militaire, qui aurait dû demeurer transitoire, en une occupation civile (les « colonies »), qui se présente (du moins officiellement) comme définitive. Pour échapper aux conséquences tragiques de cette erreur, Israël n'a, depuis lors, qu'une solution : démanteler les colonies, sans exception, afin de rendre aux Palestiniens la totalité de la Cisjordanie et de Gaza. Autrement dit, revenir aux frontières qui étaient les siennes, à la veille de la guerre des Six Jours - sauf, toutefois, pour ce qui concerne Jérusalem.

Le cas de Jérusalem est en effet particulier. Aussi longtemps que l'armée israélienne n'avait pas pénétré dans la partie est de la ville, où se trouvent les principaux lieux saints des trois religions, il était encore possible d'envisager, pour une Jérusalem réunifiée, un statut international sous contrôle de l'ONU. Entièrement vouée à la religion (et au tourisme), la Ville sainte aurait ainsi pu échapper aux vicissitudes de la politique, tout en s'ouvrant aux visiteurs de toutes nationalités et de toutes confessions. Une simple force de police internationale se serait employée à veiller à ce que les contacts entre pèlerins juifs, chrétiens et musulmans demeurent pacifiques.

Malheureusement, cette solution, avancée dès novembre 1947 par l'ONU, dans le cadre de son projet de partition, est devenue impraticable depuis que l'armée israélienne a occupé la vieille ville, et que de nombreux Juifs s'y sont installés, ou ont pris l'habitude de s'y rendre quotidiennement pour prier. Toute analyse de ce problème doit en effet, si elle se veut réaliste, prendre en compte la donnée suivante : quelle que soit l'importance symbolique que Jérusalem (devenue tardivement troisième lieu saint de l'islam) possède pour les musulmans, cette ville possède une importance encore plus grande pour les Juifs (croyants ou non) en raison de la présence, dans sa partie orientale, du mur dit des Lamentations, ainsi que d'un ensemble de vestiges historiques qui rappellent, de manière matérielle, l'existence, en ces lieux, aux temps bibliques, d'un royaume juif. Il semble donc difficile, aujourd'hui, de demander aux uns et aux autres de renoncer, d'une même voix, à toute souveraineté sur Jérusalem. Le «sacrifice» que consentiraient, en ce cas, les Juifs (y compris non croyants) serait beaucoup plus grand - sur le plan symbolique, je le répète que celui que feraient les Palestiniens.

La seule solution équitable, pour les deux parties, est désormais ailleurs. Elle consisterait à faire de Jérusalem la capitale simultanée de deux États, l'État israélien (dont les bureaux seraient à l'ouest) et l'État palestinien (dont les services seraient à l'est). C'est une solution compliquée, mais qui n'est pas plus complexe que beaucoup d'autres dispositifs baroques imaginés pour résoudre d'autres conflits inextricables. Et ce serait une solution viable, pourvu que les quartiers palestiniens se trouvent, en fait, soumis à une double souveraineté : directement gérés par l'administration palestinienne, ils n'en demeureraient pas moins sous le contrôle (plus lointain) d'Israël. Ainsi seraient préservées non seulement la sécurité d'Israël, mais aussi celle des visiteurs des lieux saints.

Il ne faut pas oublier, en effet, que chaque fois qu'Israël a virtuellement laissé aux Palestiniens le contrôle de l'esplanade des Mosquées, celle-ci s'est trouvée rapidement fermée aux non-palestiniens : situation discriminatoire, dont l'absurdité a éclaté à l'occasion de la visite, en ce lieu, d'Ariel Sharon (septembre 2000). Pour être inopportune et maladroite, cette visite n'en aurait pas moins dû se dérouler normalement, comme celle de n'importe quel non-musulman. En l'utilisant comme prétexte pour déclencher une flambée de violence, l'Autorité palestinienne s'est comportée d'une manière qui n'est pas rassurante pour d'autres visiteurs éventuels. Si, à l'avenir, Israël restait en mesure d'«encadrer» l'exercice, par les Palestiniens, de leur souveraineté sur la vieille ville, au moins jusqu'à ce que les esprits se calment, l'esplanade en question pourrait, en revanche, redevenir ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une destination touristique parmi d'autres. Car je ne vois pas plus de raison d'interdire l'entrée d'une mosquée à un juif (ou à un chrétien) que d'interdire celle d'une discothèque parisienne à un jeune musulman : dans les deux cas, le «délit de faciès» constitue une atteinte au droit le plus fondamental de la personne humaine, celui de se promener où bon lui semble.

En résumé, depuis qu'Israël a gagné la guerre des Six Jours et rendu le Sinaï à l'Égypte, la solution du conflit israélo-palestinien passe par une triple initiative israélienne : la restitution du Golan à la Syrie; le démantèlement total des colonies et l'instauration d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza; l'installation, enfin, de la capitale de cet État dans les quartiers-est de Jérusalem (qui, en tant que ville réunifiée, resterait en même temps capitale de l'État d'Israël). En échange de cette triple initiative, Israël entend, et c'est normal, voir reconnaître son droit à l'existence, c'est-à-dire son droit à vivre en paix et en sécurité (le droit à la sécurité ne se distinguant pas du droit à l'existence).

C'est parce qu'ils sont convaincus qu'un accord de ce genre n'est pas inaccessible que des Israéliens de gauche n'ont cessé, depuis 1967, de maintenir un dialogue actif avec les Palestiniens. C'est parce que ces Israéliens de bonne volonté se sont trouvés, à un moment donné, en 1993, au pouvoir, que les accords d'Oslo ont pu être signés. Et c'est parce que le président Clinton a sincèrement poussé dans la même voie qu'un nouvel accord, sauvant l'essentiel de celui d'Oslo, a failli à nouveau être signé, à Taba, en janvier 2001.


La fin de la paix

Il ne l'a pas été. Et non seulement la guerre a repris en Israël, mais la perspective d'une paix négociée n'est jamais apparue aussi lointaine qu'aujourd'hui. Pourquoi?

Pour le comprendre, il faut une fois de plus revenir à la position palestinienne, qui est la véritable clé du problème. Il n'y a pas actuellement (et il ne semble pas possible qu'il y ait dans un proche avenir) de paix, ni même de véritable négociation en vue de la paix, parce que les représentants officiels des Palestiniens n'ont, en fait, jamais voulu la paix, ni la négociation.

Après 1967, comme après 1948, la plupart des Palestiniens auraient sans doute voulu la paix. Tous ceux d'entre eux qui vivent de l'agriculture, du commerce ou de l'artisanat y ont un intérêt évident. Quant aux intellectuels palestiniens, qui ont presque tous choisi de faire carrière à l'étranger, ils ne demanderaient pas mieux que de revenir dans leur pays, qui a tant besoin d'eux. Ce n'est pas des uns ni des autres que vient l'obstacle à la paix. Le principal obstacle vient des dirigeants palestiniens, notamment de ceux du mouvement El Fatah (fondé en 1959) et de l'OLP (fondée en 1964), dont le chef officiel, depuis 1969, est Yasser Arafat.

Les faits, ici, sont suffisamment connus pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'y arrêter longuement. Ayant conquis le pouvoir dans un contexte de lutte armée, ces dirigeants manquent d'une véritable légitimité démocratique. Ils n'exercent pas non plus leur autorité de manière parfaitement transparente. Enfin, et c'est le plus grave, ils ne semblent pas eux-mêmes convaincus de leur capacité à se maintenir en place dans une situation politique «normale», c'est-à-dire dans une situation qui ne serait pas la guerre. Afin de continuer à jouir le plus longtemps possible des bénéfices non négligeables qu'ils retirent de leur position (autoproclamée) de représentants d'un peuple en lutte pour son indépendance, ils doivent donc faire en sorte que cette lutte pour l'indépendance dure aussi longtemps que possible - autrement dit, que l'indépendance n'arrive jamais. À partir de cette analyse, leur stratégie ne peut être, alternativement, que l'une des deux suivantes : ou bien refuser toute négociation, ou bien ne s'y prêter qu'en faisant en sorte que la négociation échoue au tout dernier moment (et qu'elle ait l'air d'échouer par la faute de la partie adverse).

On a vu que la première stratégie, élaborée pendant le mandat britannique, avait prévalu de 1948 à 1967. Bizarrement, alors même que la cause palestinienne était au plus bas, au lendemain de la guerre des Six Jours, cette stratégie du refus a continué à inspirer la politique de l'OLP jusqu'à la fin des années 80.
S'obstinant à ne pas reconnaître, du moins officiellement, l'existence de l'Etat d'Israël, l'OLP a alors fait, pendant les deux décennies suivantes, un double choix extrêmement dangereux pour elle : celui, d'une part, de s'engager résolument dans la lutte terroriste, et, d'autre part, celui de diffuser dans l'esprit des Palestiniens une image totalement déformée de la réalité. Terrorisme à l'extérieur, désinformation à l'intérieur – pourrait-on dire pour résumer l'histoire des deux décennies qui suivent 1967.

Afin de dissiper toute équivoque, je tiens à préciser que si j'utilise, ici, le mot «terrorisme», ce n'est pas de manière polémique, ou idéologique, mais parce que c'est le seul qui convienne pour décrire les formes de lutte armée choisies, dès 1968, par l'OLP Le mot «terrorisme» désigne, selon le Dictionnaire Robert, l'«emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique» et, tout spécialement, l'«ensemble des actes de violence, des attentats, des prises d'otages civil qu'une organisation politique commet pour impressionner un pays (le sien ou un autre) - c'est-à-dire pour lui inspirer de la «terreur». Il s'applique donc aux méthodes violentes employées par l'OLP, dans la mesure où ces actes violents n'étaient pas dirigés exclusivement contre les forces militaires israéliennes présentes dans les territoires occupés, mais aussi et surtout contre des civils israéliens, qui n'exerçaient aucune responsabilité dans l'occupation des territoires (massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich), contre des ressortissants de nationalités non impliquées dans le conflit (détournements ou destruction d'avions, prise d'otages sur l'Achille Lauro, etc.), voire contre des ressortissants étrangers travaillant, de leur côté, à une solution pacifique de la question palestinienne.

Quant au mot «désinformation», il me semble également être le seul à pouvoir caractériser la campagne de propagande entreprise par l'OLP afin de convaincre la population palestinienne (privée de tout moyen d'accès à des informations objectives) que l'État d'Israël n'avait aucune légitimité, que le reste du monde (à l'exception du «Grand Satan», les États-Unis) ne le soutenait pas, que sa chute était imminente, qu'un État palestinien n'allait pas tarder à le remplacer, et que, dans tous les cas, les «réfugiés» palestiniens finiraient, tôt ou tard, par bénéficier à la fois du «droit au retour» et d'une indemnisation corrélative - pourvu, précisément, que la population palestinienne continuât à faire confiance à l'OLP et à ses dirigeants.

Le plus extraordinaire, lorsqu'on porte aujourd'hui un regard rétrospectif sur l'ensemble de cette période, est de constater le succès de la stratégie palestinienne, au moins en termes de symbole et d'idéologie, sinon en termes d'avantages concrets. D'une part, en effet, le terrorisme, loin de susciter une réaction d'indignation de la part de la communauté internationale, a peu à peu entraîné cette dernière (à l'exception des Etats-Unis) à prendre parti pour la cause palestinienne (avec, bien sûr, des nuances : au sein de l'Union européenne, par exemple, la position de la France est beaucoup plus favorable aux Palestiniens que ne l'est celle de ses partenaires), et même à condamner le sionisme en l'assimilant à une forme de «racisme» (1975). D'autre part, la campagne de désinformation lancée par l'OLP a été soutenue par l'ensemble des gouvernements arabes, avec pour résultat de diffuser progressivement, dans un large secteur de l'opinion arabe, une vision totalement imaginaire du conflit, prolongée par une interprétation négationniste de la Shoah (Roger Garaudy), elle-même ancrée dans le souvenir des Protocoles des Sages de Sion (constamment réédités en langue arabe) et dans les stéréotypes antisémites les plus éculés (ayec, là encore, des nuances : la position de l'Egypte, du Liban et du Maroc étant globalement moins extrémiste que celle des pays voisins).

De ce long processus de terrorisme et de désinformation, par lequel l'OLP a paradoxalement fini par asseoir sa légitimité internationale, les principales étapes ont à peine besoin d'être rappelées. Chaque fois que sa sécurité s'est trouvée menacée, Israël, privé d'interlocuteur avec qui négocier, n'a eu d'autre choix que de répliquer par l'usage de la force, soit à l'intérieur des territoires occupés (de manière permanente depuis 1967), soit contre les pays arabes qui l'agressaient (guerre de 1973), soit contre un pays voisin choisi comme base arrière par les terroristes palestiniens (double invasion du Liban, d'abord en 1978, puis en 1982, et maintien d'une zone occupée, au sud de ce pays, jusqu'au printemps 2000).

Un événement, pourtant, a contribué à modifier la donne. En décidant d'envahir le Koweit, en août 1990, le dictateur irakien Saddam Hussein a indirectement provoqué une profonde transformation de la relation israélo-palestinienne.


De la guerre du Golfe à la seconde Intifada

En janvier 1991, les États-Unis prennent la tête d'une coalition militaire internationale (incluant la plupart des pays du Golfe). Grâce au fait que la guerre froide vient de s'achever, et que l'URSS mourante abandonne l'Irak à son sort, cette coalition réussit, en un peu plus d'un mois, à libérer le Koweit. Mais les conséquences de l'opération ne tardent pas à se faire sentir bien au-delà de ce dernier pays.

D'une part, Saddam Hussein a tenté (sans succès) d'entraîner Israël dans la guerre, afin de discréditer la cause de ses adversaires. Il a, dans ce but, lancé contre l'État hébreu plusieurs dizaines de missiles Scud, dont certains ont atteint leurs objectifs à Tel-Aviv ou dans les environs. Instamment prié de ne pas répliquer, Israël n'a dû son salut cette fois qu'à l'intervention des missiles américains Patriot. La guerre du Golfe a donc eu, entre autres effets, celui de permettre aux dirigeants israéliens de saisir cette vérité nouvelle : à l'âge des missiles, la défense d'Israël ne sera plus jamais indépendante de celle des États-Unis. Élu deux ans plus tard, le président Clinton, soucieux de marquer son mandat par une initiative diplomatique majeure, voit immédiatement le parti qu'il peut tirer de cette situation : puisque Israël a une dette forte envers les Etats-Unis, ceux-ci vont pouvoir le contraindre à envisager des concessions impensables jusqu'alors, comme par exemple la restitution totale, ou presque totale, des territoires.


Le mauvais choix d\'Arafat

D'autre part, Yasser Arafat a fait (une fois de plus) le mauvais choix en apportant, pendant la guerre du Golfe, son soutien à Saddam Hussein. Avec la défaite militaire de l'Irak, il perd donc à la fois l'aide que lui fournissait ce dernier (dont les finances sont ruinées par la guerre), et celle dont il bénéficiait de la part des pays du Golfe (qui ne lui pardonnent pas sa «trahison»). Son avenir politique, à l'été 1991, paraît plus que jamais compromis. C'est alors que, dans le but de se sauver lui-même, il se décide à opérer le premier grand changement de stratégie depuis la création de l'OLP, Abandonnant la rhétorique du refus, il se résout à entrer dans un processus de négociation, processus facilité, on vient de le voir, par la fragilisation d'Israël aussi bien que (à partir de janvier 1993) par la volonté du président Clinton de faire quelque chose - n'importe quoi, mais vite.

C'est ainsi que, inaugurées le 30 octobre 1991 par la conférence de Madrid, semées d'obstacles et d'embûches, les négociations israélo-palestiniennes vont se poursuivre pendant près d'un an, grâce à la volonté acharnée de deux hommes, Yitzhak Rabin et Shimon Pérès, qui ont su, mieux que d'autres, saisir la chance unique que l'histoire offrait alors à Israël. De fait, en août 1993, les accords d'Oslo sont signés, ponctués le mois suivant par une poignée de mains médiatique, sur le perron de la Maison-Blanche, entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. Leur contenu est clair - Israël doit, à terme, rendre les terres qu'il occupe, sur lesquelles s'installera le futur Etat palestinien. En échange, les Palestiniens, de leur côté, reconnaissent, pour la première fois par écrit, le droit d'Israël à l'existence, condition préalable indispensable à toute coexistence future entre les deux Etats.

Pourtant, ni l'un ni l'autre partenaire ne va pleinement s'acquitter de ses engagements, si bien que le texte des accords d'Oslo, après tant d'autres déclarations du même genre, ne tardera pas à être relégué au rang de «lettre morte». On pourrait discuter longuement de raisons (officielles ou officieuses) d'un tel échec. Elles se ramènent toutes, plus ou moins à ceci : bien qu'Israël ait fait un pas décisif en acceptant formellement le principe d'un retrait des territoires, une partie de l'opinion publique israélienne (qui, ne l'oublions pas, a son mot à dire, puisque Israël, à la différence de se adversaires, est une démocratie) continue d'avoir peur du terrorisme palestinien. La seule manière de désamorcer cette peur serait, pour le chef de l'OLP, devenu chef de la nouvelle Autorité palestinienne, de mettre en oeuvre les moyens nécessaires à une véritable extinction du terrorisme. Malheureusement, il ne le fera pas. À la fois parce qu'il ne le peut pas, et parce qu'il ne le veut pas.

Il ne le peut pas, car les progrès de l'islamisme dans la société palestinienne ont abouti à la constitution d'un nouveau groupe terroriste, le Hamas, qui prône ouvertement le recours à la violence, et dont l'influence croissante (stupidement favorisée, au départ, par les services secrets israéliens) échappe au contrôle de l'OLP, Mais, surtout, il ne le veut pas, parce que l'extinction du terrorisme permettrait la réalisation d'un état de paix, auquelle la dictature d'Arafat ne survivrait probablement pas - et que c'est précisément cela que veut éviter le vieux leader. Du coup, tout en se déclarant, à l'extérieur de son pays, partisan du processus de paix, Yasser Arafat se montre, en Palestine même, indulgent avec terrorisme, lorsqu'il ne l'encourage pas officiellement, comme c'est à nouveau le cas depuis la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées.

Face à cette pratique du «double langage», les dirigeants israéliens qui succèdent à Yitzhak Rabin, assassiné par un extrémiste juif, en novembre 1995, ne peuvent qu'adopter une attitude prudente, voire remettre en cause une partie des accords d'Oslo, dont l'application se révèle, en tout état de cause, impossible. Il faut toute l'énergie d'un Bill Clinton, désireux de marquer par un coup d'éclat son médiocre deuxième mandat, pour convaincre Ehoud Barak de s'asseoir une nouvelle fois à la table de négociations, à la fin de l'an 2000. Une fois de plus, Ehoud Barak est prêt à satisfaire les revendications palestiniennes les plus légitimes : celles qui portent sur un retrait des territoires ainsi que sur le statut de Jérusalem-Est. Et une fois de plus, au moment de signer, Yasser Arafat fait capoter l'accord en brandissant une nouvelle revendication, ou plutôt une revendication ancienne, qu'on croyait oubliée tant elle est difficile à fonder sur des arguments viables : celle d'un «droit au retour» dans les frontières d'Israël pour tous les Palestiniens qui sont partis (y compris ceux qui sont partis de leur plein gré) depuis 1948.

Les Israéliens ne peuvent que refuser, pour les raisons évoquées plus haut, et aussi parce que la proclamation d'un tel droit exigerait, au minimum, la proclamation (encore plus improbable) d'un droit symétrique pour les Juifs à revenir dans les pays arabes, d'où nombre d'entre eux ont été chassés dans les années 50 à 70. Du coup, Israël semble porter la responsabilité de l'échec des négociations, tandis qu'au fil des jours la violence des débuts de la seconde Intifada s'institutionnalise, avec l'appui ouvert de l'Autorité palestinienne, qui revient encore une fois à sa stratégie première, le terrorisme. Avec les résultats qu'on sait : plus de sept cents morts et dix mille blessés, en majorité palestiniens, depuis septembre 2000.


Retour au droit

Au terme de ce rapide parcours, il reste au moins une question en suspens : si l'on admet qu'en 1948, Israéliens et Palestiniens avaient tous deux des droits (nous avons vu lesquels), qu'en est-il un demi-siècle - et quelques guerres - plus tard?

La réponse la plus couramment entendue consiste à dire que, par son obstination à occuper illégalement les territoires, Israël se comporte de plus en plus comme un État colonial, voire comme un État fasciste, irrespectueux du droit international. De leur côté, les Palestiniens font, symétriquement, de plus en plus figure de «peuple-victime», condamné au martyre, et qui n'a plus d'autre solution que de se battre jusqu'à la mort - tous les moyens, ou presque, devenant «bons» dans ce combat.

On l'a deviné : je ne partage pas ce point de vue. Et cela, pour deux raisons, l'une de droit, l'autre de fait.

La raison de droit est simple : un droit étant un droit, c'est-à-dire quelque chose qu'on ne peut pas vous retirer, même si vous ne le méritez pas, les droits des Palestiniens et ceux des Israéliens demeurent exactement les mêmes, aujourd'hui, qu'en 1948 - et cela, quel qu'ait pu être, dans la pratique, le comportement de chacune des deux parties au cours du demi-siècle écoulé. Les Israéliens d'aujourd'hui ont donc toujours le droit à l'existence, c'est-à-dire celui de vivre en paix, dans les frontières qui étaient les leurs à la veille de la guerre des Six Jours (assorties de «rectifications» nécessaires concernant Jérusalem-Est). Et les Palestiniens ont toujours le droit de disposer de leur État en Cisjordanie et à Gaza.

Quant à la raison de fait, elle n'engage que moi, mais la voici quand même : je trouve, toutes choses étant égales d'ailleurs, que le comportement de l'armée israélienne (contrôlée par un gouvernement démocratiquement élu) a été, depuis une cinquantaine d'années, plus conforme aux normes du droit que celui des terroristes palestiniens. Il y a eu, bien sûr, des excès du côté israélien, mais moins qu'il aurait pu y en avoir, compte tenu de la violence palestinienne; et s'il y a eu de véritables abus, ils ont en général été soumis à la justice israélienne (laquelle a quelquefois été trop bienveillante, notamment avec Ariel Sharon, coupable de n'avoir rien fait pour empêcher, en septembre 1982, les massacres par les milices libanaises de Sabra et de Chatila). En revanche, de l'autre côté, les excès ont été innombrables, les abus sont demeurés impunis, les provocateurs ont été transformés en héros. La dissymétrie de la situation est évidente. Elle devrait inciter les responsables des pays non directement impliqués dans le conflit à tenir, face aux Palestiniens, un langage moins indulgent.

Trois points, à cet égard, me paraissent importants. Aussi longtemps, d'une part, que les Palestiniens refusent de s'asseoir sérieusement à la table des négociations, autrement dit, aussi longtemps qu'ils continuent à pratiquer ou à encourager le terrorisme, les agressions qu'ils commettent contre des civils israéliens doivent faire l'objet de sanctions claires (qui peuvent prendre différentes formes, le blocus de la part d'Israël et la diminution de l'aide financière de la part de la communauté internationale n'étant pas les seules formes concevables, ni même, sans doute, les plus appropriées).

Aussi longtemps, d'autre part, qu'ils continuent à propager, à travers leur presse, leurs publications, leur système éducatif, etc., une idéologie antisémite, fondée sur l'incitation à la haine et le déni des vérités les plus élémentaires de l'histoire de la Palestine (4), ils doivent également encourir des sanctions, moins graves que celles qu'appellent les actes terroristes, mais pas tout à fait nulles non plus, dans la mesure où c'est la diffusion dans les médias palestiniens de cette rhétorique de la haine qui est directement à l'origine de l'enthousiasme avec lequel certains jeunes Palestiniens sombrent dans le terrorisme.

Enfin, la complaisance dont font preuve nombre de pays arabo-musulmans (et quelques autres) à l'égard du terrorisme et de l'antisémitisme palestiniens devrait également faire l'objet d'une réprobation marquée de la part des gouvernements occidentaux les plus démocratiques.

Je sais bien que de telles exigences paraîtront excessives à beaucoup. Mais je suis sûr qu'un jour viendra où l'on se rendra compte que leur réalisation constitue la condition indispensable à un véritable règlement du conflit israélo-palestinien.

En attendant, tout porte à craindre que ce conflit ne fasse, dans l'immédiat, que s'enliser dans la violence. Avec, à terme, cette conséquence que certains responsables israéliens n'hésitent déjà plus à évoquer en privé : si les Palestiniens ne sont pas disposés à renoncer à la politique du pire, qui est dans tous les cas la pire des politiques, il ne restera plus d'autre solution à l'État d'Israël que celle de démanteler les colonies (étape de toute façon inévitable) et de se retirer unilatéralement de Cisjordanie et de Gaza, en laissant s'installer derrière lui un État palestinien indépendant, privé de Jérusalem-Est, et totalement séparé d'Israël par un véritable «mur» qui, tel un rideau de fer, rendrait impossible toute infiltration terroriste sur le sol d'Israël.

Outre qu'il n'est pas sûr que cette politique de «séparation» soit facilement applicable sur le terrain, ce serait, probablement, une catastrophe pour l'économie palestinienne. Mais ce pourrait être une manière d'assurer la sécurité de la population civile d'Israël, qui a le droit, répétons-le, de vivre en paix. Et ce serait peut-être, également, une façon de mettre face à leurs responsabilités l'État jordanien (qui semble avoir un peu vite oublié qu'il est issu, lui aussi, du démembrement de la Palestine ottomane), ainsi que l'ensemble des pays arabes, qui jouent, depuis un demi siècle, le plus mauvais jeu qui soit : celui d'encourager les responsables palestiniens à adopter des positions politiques radicales, tout en ne faisant strictement rien pour aider la société palestinienne à s'engager dans la voie du développement et de la modernisation. Il est vrai que les deux attitudes vont logiquement de pair. Ce n'est pas, en effet, parce qu'elle est confrontée à la violence politique qu'une société ne se modernise pas. C'est parce qu'elle stagne dans le sous-développement qu'elle finit par chercher, dans la violence politique, un dérivatif à ses problèmes internes.

Les Palestiniens sauront-ils échapper à cet engrenage infernal? Il faudrait qu'ils parviennent, pour cela, à changer leurs dirigeants actuels, ou bien à convaincre ces derniers de la nécessité absolue de reconnaître sincèrement (pas seulement en paroles) le droit d'Israël à l'existence et à la paix. Autrement dit, de faire preuve d'un plus grand réalisme en rompant avec leur tradition antisémite et terroriste, en abandonnant leur revendication d'un «droit» illimité «au retour», et en acceptant le fait que Jérusalem, quoi qu'il arrive, devra être partagée.

Que les Palestiniens puissent voir la nécessité d'un tel aggiornamento, j'en suis presque certain. Qu'ils aient en eux, après avoir traversé tant de souffrances, le courage nécessaire pour accomplir ce pas supplémentaire, je n'en doute pas une seule seconde. Qu'ils se décident à le faire au plus vite, car il y vraiment urgence - c'est tout ce que je leur souhaite.

Christian Delacampagne

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Notes


(1) Voir Christian Delacampagne, De l'indifférence. Essai sur la banalisation du mal, Odile Jacob, 1998, notamment pp. 83-85.
(2) Voir Bernard Blumenkranz, «Un projet d'État juif dans la baie d'Arcachon», Archives juives, n° 1, 1968-1969.
(3) Les 30% d'Arabes demeurés en Israël sont, quant à eux, devenus citoyens israéliens. Il. est vrai que, dans certains domaines, ce sont des citoyens de seconde zone. Mais il ne faudrait quand même pas oublier que l'arabe est devenu la deuxième langue officielle d'Israël, ni que les femmes arabes israéliennes ont été les premières femmes arabes dans le monde à jouir du droit de vote.
(4) Sur la persistance de l'antisémitisme dans le système éducatif palestinien, voir l'étude réalisée par l'Observatoire de l'impact de la paix (CMIP), organisation non gouvernementale basée à New York, étude publiée [partiellement] dans le numéro de janvier 2001 de la revue L'Arche. Cette idéologie constitue un double «négationnisme» : celui de la Shoah, présentée comme une invention sioniste, et celui du lien historique des Juifs à la terre d'Israël, niant l'existence du Temple au profit de «l'esplanade des Mosquées».

[Texte aimablement communiqué par Yves Avigdor.]


* "Commentaire", Revue trimestrielle, fondée par Raymond Aron, éditée par Plon, Paris. Dr Jean-Claude Casanova.