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Israël (Société - mentalités)
Israël (diabolisation d')

Le "Syndrome d'inversion", par Bret Stephens
24/04/2002

Regard sur les médias

The Jerusalem Post

Traduction française par Llewellyn Brown, entièrement revue par Menahem Macina pour reinfo-israel.com


En parcourant la couverture télévisuelle de la dernière série de manifestations anti-israéliennes en Europe et aux États-Unis, le slogan qui attire l'attention est : Sionisme=Nazisme. C'est une équation radicale, mais pas tellement éloignée de la perception médiatique actuelle des événements afférents à Israël.

« La vérité, c'est que la guerre de Sharon n'est pas une guerre, écrit Joseph Wakim, dans l'Australian Financial Review. génocide serait une définition plus exacte. » « Les scènes de Jénine, la semaine dernière, ressemblaient étrangement à l'attaque du ghetto juif de Varsovie, en 1944 », ajoute Tom McGurk, dans le Irish Times.


Jénine égale Varsovie
Cliché ajouté par reinfo-israel. com. Sur cette ignominie, lire :
Jénine 2002 = Varsovie 1943: nouvelle ignominie du 'Monde'.



Ce sont des opinions personnelles, consignées dans des éditoriaux. Toutefois, elles ont déjà franchi les limites de ce qui est acceptable dans un journal ; les rédacteurs de journaux les considèrent, au minimum, comme des arguments plausibles avec lesquels des gens raisonnables peuvent être en désaccord. Et ils font ainsi parce que, s'agissant d'Israël, les commentateurs et les journalistes ont tous succombé à ce qui ne peut se définir que comme le Syndrome d'inversion. Je m'explique.

« Sionisme = Nazisme » est seulement la plus évidente des inversions : les victimes des nazis deviennent eux-mêmes des nazis. Mais il y en a d'autres, à commencer par les inversions de cause et d'effet. Les privations économiques causées aux Palestiniens par les blocus israéliens, par exemple, sont systématiquement considérées comme une cause majeure du terrorisme. Pourtant, conformément à toute évaluation honnête, les blocus israéliens sont une réaction au terrorisme palestinien. De même, durant des années, le terrorisme (du Hezbollah) sur la frontière nord a été présenté comme une riposte à l'occupation israélienne du sud du Liban. En fait, l'occupation n'a été que le résultat du terrorisme (de l'OLP), ce qui est démontré par le fait que les attaques au-delà de la ligne bleue continuent, en l'absence de toute occupation.

Et puis, il y a les termes les plus fondamentaux du conflit : "occupation", "Intifada", "Palestine" même. Un occupant est, presque par définition, un agresseur. Ainsi, par exemple, dans The Economist : « Le principe sur lequel toute paix imaginable doit reposer [c'est] l'évacuation israélienne de la plus grande partie de la terre qu'il a conquise en 1967. » Pourtant, Israël a pris possession de ces territoires dans une guerre d'autodéfense, il les conserve comme un moyen d'autodéfense et a proposé leur restitution immédiatement avant l'explosion de la violence actuelle. Arrive-t-il qu'on le mentionne ?

Quant à l'Intifada, ce mot suggère un parallèle entre l'Intifada originale et la violence actuelle. Mais comme Ari Shavit, de Ha'aretz, l'a expliqué, le mois dernier, après avoir survécu à l'attentat du café Moment : « Il [n'y a pas] d'intifada ici. Il n'y a pas de manifestations de masse, pas de soulèvement populaire, pas de jet de pierres. Alors ceux qui parlent d'Intifada mentent. Ils font tout simplement du blanchiment des mots. »

Prenons maintenant la Palestine. Je ne vais pas ergoter sur le fait que les deux ou trois dernières décennies ont, en fait, créé une véritable conscience palestinienne. Mais une véritable inversion s'opère quand un mot, forgé par le colonialisme, qui se réfère à ce qui était une possession coloniale, est maintenant utilisé par un peuple prétendument déterminé à se libérer d'une oppression coloniale. Un futur imaginaire crée un passé imaginaire. Les médias ne se donnent pas la peine de s'en apercevoir.

Mais de toutes les inversions de cause et d'effet, de fait et d'invention, d'histoire et de fable, de culpabilité et d'innocence, qui ont caractérisé la couverture médiatique d'Israël au fil des ans, aucune, je pense, ne peut se comparer en audace impudente à l'idée que, dans la guerre israélo-palestinienne actuelle, Yasser Arafat est le démocrate, et Ariel Sharon, le tyran.

Prenons la proposition suivante de l'ancien président américain Jimmy Carter, dans l'édition du New York Times de dimanche dernier :
« En janvier 1996 […] le Centre Carter contribua à superviser, en Cisjordanie et à Gaza, une élection démocratique bien organisée, ouverte et équitable. Dans cette élection, 88 membres furent élus membres de l'Autorité palestinienne nationale, avec Yasser Arafat comme président. Légalement et dans les faits, le peuple palestinien fut encouragé à former son propre gouvernement, avec l'espoir qu'il aurait bientôt sa pleine souveraineté en tant qu'État. »

Un paragraphe plus loin, Carter formule cette évaluation du premier ministre israélien :
« Ariel Sharon est un homme fort et imposant ; il n'a jamais été équivoque dans ses déclarations publiques, ni n'a dévié de son objectif ultime. Son rejet de tout accord de paix qui inclurait le retrait israélien des terres arabes, son invasion du Liban, ses visites provocatrices sur le Mont du Temple, la destruction de villages et de maisons, les arrestations de milliers de Palestiniens et son rejet ouvert de la demande du président George W. Bush qu'il respecte le droit international, ont tous été des actes orchestrés en vue d'atteindre ses objectifs ultimes : établir des implantations israéliennes aussi largement que possible dans les territoires occupés et refuser aux Palestiniens, une existence politique dotée de cohésion. »

Le 39e président d'Amérique n'est pas le seul à avoir cette opinion. Arafat est « le dirigeant démocratiquement élu des Palestiniens » dit le ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer. « Arafat est le dirigeant élu de l'Autorité palestinienne » reconnaît le sénateur républicain des États-Unis, Chuck Hagel. « Nous sommes tout à fait formels : Arafat est le président démocratiquement élu du peuple palestinien » conclut Ben Bradshaw, du ministère britannique des Affaires étrangères. Goutte à goutte, la phrase se répète dans les médias, comme dans un éditorial récent du Globe and Mail canadien : « Qu'on l'aime, ou qu'on le déteste, M. Arafat est le dirigeant élu des Palestiniens. »

Examinons maintenant le portrait d'Ariel Sharon par Carter. Plus remarquable que la haine manifeste de Carter est son extrême personnalisation des actions du Premier ministre, afin qu'elles apparaissent comme traduisant la volonté d'un seul homme et non ceux d'un gouvernement d'unité nationale, massivement soutenu par le public israélien.

Ici encore, nous entendons les perroquets de la presse. Depuis des mois, les médias occidentaux désignent constamment les actions israéliennes comme la "guerre de Sharon". Par exemple, nous avons eu "La Guerre de Sharon", en titre d'un article-vedette de The Economist ; "La Guerre de M. Sharon", en titre d'un éditorial du Washington Post ; "De vrais amis d'Israël s'opposent à la guerre de Sharon", dans une libre opinion de Yossi Beilin, publiée dans le Boston Globe, et "La Guerre de Sharon n'est pas la même que la nôtre", en tête d'un éditorial du Newark Star-Ledger.
Dans des pays plus lointains, nous avons eu le Korean Herald qui titrait : "La Guerre raciste d'Ariel Sharon" ; le point de vue exprimé par Hamdi Qandil, rédacteur en chef de la télévision d'État égyptienne, selon lequel « Bush soutient la guerre de Sharon et tout le reste n'est que détails » et enfin, une déclaration du Hamas, prétendant qu'un attentat-suicide était « le début d'actions de représailles contre la guerre de Sharon. »
Ainsi, Sharon devient l'homme à poigne, et Yasser Arafat, le démocrate, dans l'imaginaire moral de Carter. De cette manière, aussi, les stratégies rhétoriques du Hamas deviennent celles du Washington Post.

Ce qui vaut pour les slogans vaut aussi pour les arguments. Prenons, une fois encore, The Economist, dont les rédacteurs prétendent « qu'Ariel Sharon envahit la Cisjordanie afin, dit-il, d'extirper le terrorisme et d'isoler Yasser Arafat. Dans les quartiers pauvres de Naplouse, dans le camp de réfugiés de Jénine et d'autres villes et villages, les soldats israéliens semblent avoir tué plusieurs centaines de Palestiniens armés et, selon la plupart des témoignages, également beaucoup de Palestiniens non armés… Sous prétexte de combattre le terrorisme, tout semble indiquer qu'il veut ressusciter la vision d'un "Grand Israël" contrôlant à tout jamais la Cisjordanie, qui inspirait les gouvernements du Likoud dans les années 1970 et 1980. » Tout ceci est-il différent en quoi que ce soit — ou plus précis, par rapport à ce que l'on s'attendrait à entendre de Saeb Erekat, tous les jours de la semaine ?

Le résultat est donc le suivant : conformément au point de vue conventionnel, Israël est un pays qui, un beau jour, a conquis un pays appelé Palestine, lequel comprend maintenant la rive occidentale du Jourdain et la bande de Gaza. En contravention flagrante avec le droit international, il s'est accroché à cette terre, principalement pour des motifs d'inspiration religieuse, créant des conditions économiques qui — de manière regrettable peut-être, mais sans aucun doute inévitable — engendrent le terrorisme. Les Israéliens sont dirigés par un homme qui agit sans conseil ni contrainte, qui cherche à écraser une démocratie émergente, dirigée par des démocrates.

C'est, bien sûr, le contraire de la vérité et le comble du syndrome d'inversion. C'est aussi ce que rapportent les médias, ce que croit le téléspectateur moyen, à moitié confiant, de CNN ou de la BBC, et ce que le diplomate-type, américain, européen, ou japonais, écrit dans ses communiqués. Alors que peut-on y faire ?

En regardant CNN, l'autre soir, j'ai surpris le rédacteur du US News and World Report, Mort Zuckerman, tentant courageusement d'illustrer un point par l'histoire. « J'apprécie la leçon d'histoire » interrompit Lou Dobbs, l'animateur de l'émission, avant même que la leçon d'histoire ait pu être dispensée. Et ensuite, la discussion revint au futur. Dans mes propres prestations médiatiques, il se produit plus ou moins la même chose. Soulever un point d'histoire, c'est risquer l'élimination par le modérateur.

Il y a une part de moi-même qui comprend Dobbs : laissez entrer l'histoire, surtout dans un panel comprenant des invités israéliens et palestiniens, et le résultat sera une polémique assourdissante à propos de détails de la Commission Peel. Pourtant, je suis convaincu qu'Israël est en train de perdre la bataille des relations publiques principalement parce qu'il a poliment cédé l'histoire aux Palestiniens, en sorte que des mots comme "occupation", "Intifada" et "Palestine" fixent constamment les règles du débat. S'il s'agissait d'un jeu d'échecs, Israël serait en train de jouer avec tous ses pions, mais sans sa reine.

Je doute beaucoup qu'Israël soit en mesure de réhabiliter des mots comme "occupation" — les Israéliens eux-mêmes l'emploient bien trop souvent. Mais, au moins, les Israéliens ont peut-être encore le temps de retourner l'inversion dictature/démocratie. Voici donc un peu d'histoire pour les lecteurs du Jerusalem Post, sinon pour ceux du New York Times.

Le 21 janvier 1996, Yasser Arafat a été élu Président de l'Autorité palestinienne avec 88,1% des voix, au cours d'une élection exigée par les clauses des Accords d'Oslo. Il ne se présenta pas sans une opposition, mais son concurrent fut Samiha Khalil, une grand-mère âgée de 72 ans. Arafat remporta aussi un triomphe retentissant au Parlement palestinien, où son parti, le Fatah, prit le contrôle d'une majorité des sièges.

Le résultat fut généralement jugé équitable, mais il y eut des irrégularités. Par exemple, la correspondante de l'Associated Press, Donna Abu-Nasr, raconte ce qui suit : « Dans la ville d'Hébron, en Cisjordanie, un candidat déclara qu'on lui avait dit que quelque 30 urnes de votes avaient disparu et qu'il y avait des écarts dans le dépouillement. Un avocat, membre du Fatah d'Arafat, Hussein Shoukhi, fut arrêté par la police de sécurité palestinienne alors qu'il allait déposer une plainte au nom de candidats indépendants formulant des accusations de fraude. Dans le village de Salem, en Cisjordanie, un officier électoral fut tué par balle, un samedi dans la nuit, par un agent de sécurité palestinien qui était entré en rage quand on lui avait dit de quitter un bureau de vote. »

Et ainsi de suite.

Et ces problèmes ne furent pas les seuls. L'agence de surveillance de l'Union européenne reçut, elle aussi, des plaintes. Des listes de partis furent remaniées à l'avantage des candidats préférés d'Arafat, la période électorale fut réduite à deux semaines, et les frontières des circonscriptions furent changées à la dernière minute. On raconte que des candidats indépendants firent l'objet de lourdes pressions pour qu'ils retirent leur candidature. Tout ceci poussa le superviseur de l'Union européenne, Carl Lidbom, ancien ministre de la justice helvétique, à adresser à Arafat une plainte intitulée : "Trop, c'est trop".

Plus tard, quand tout fut terminé, Maher Alami, le rédacteur en chef d'Al-Quds, fit la déclaration suivante : « Nous sommes maintenant sous le contrôle d'un régime dictatorial arabe. » Par la suite, Alami fut démis de son poste, tandis qu' Arafat dépassait le terme de son mandat sans se présenter une seconde fois aux élections.

On dit couramment que la lutte de l'humanité contre la tyrannie est la lutte de la mémoire contre l'oubli. Je ne sais si Jimmy Carter connaît Alami, ou sait quelque chose de lui. J'en doute. Mais si on laisse des voix comme celle d'Alami tomber dans l'oubli, et si on laisse ignorer la nature du régime d'Arafat, alors les batailles qu'Israël devra livrer, en paroles et en actes, deviendront plus violentes à mesure que le passé s'éloignera.

Bret Stephens


© Jerusalem Post


Mis en ligne le 25 avril 2002, par M. Macina, sur le site de reinfo-israel.com.