Une guerre pour la civilisation, par Mark Steyn
11/08/2002
The Spectator, août 2002
Mark Steyn affirme que la seule manière de traiter le Moyen-Orient est de le déstabiliser, en commençant par l’Irak.
Traduction française par Koira, revue par Menahem Macina pour reinfo-israel. Reproduction autorisée sous réserve des mentions d’origine et de Copyright, du traducteur et de notre site, avec mention complète de l’adresse internet : www.reinfo-israel.com
Original anglais
New Hampshire
La guerre avec l’Irak est imminente et cela ne réjouit pas tout le monde. "Je pense que le principe de ’commencer par le commencement’ s’applique ici", prétend Al Gore, "et qu’il faut le suivre si nous devons avoir quelque chance de succès". Il veut dire par là que, au lieu de se débarrasser de Saddam, "il faudrait assurer d’abord la stabilité de l’Afghanistan". En Grande-Bretagne, ces vieilles tantes de vaudeville d’Edward Heath et Denis Healey font la moue et bombent le torse, ce qui n’est pas la première fois. Instruit par l’expérience, Lord Healey n’est plus aussi hardi dans ses prédictions de catastrophe imminente qu’il l’était en 1991, lorsqu’il affirmait avec assurance que la guerre avec Saddam ferait "grimper le prix du pétrole jusqu’à 65 dollars le baril pour au moins un an, provoquerait un effondrement du système bancaire américain, et déclencherait une récession mondiale". Entre-temps, les Continentaux n’ont plus qu’Unmovic à la bouche. Je croyais cru que cet Unmovic était le nouvel homme fort de la Serbie, plus obstiné encore que les précédents, mais il semble qu’il s’agisse du dernier en date des régimes d’inspection par l’ONU, la Commission de Surveillance, de Vérification et d’Inspection [UN Monitoring, Verification and Inspection Commission], que Saddam est brusquement si désireux d’inviter chez lui. Cela dit, pour quelle raison pensez-vous qu’il en soit venu là ?
Il va sans dire que son vice-président, Taha Yassin Ramadan, souhaite avoir l’assurance des Nations-Unies que ses inspections ne seront pas des "intrusions", et nul doute que l’ONU accepte de s’y conformer. Que l’on donne à Saddam un petit coup de détecteur électronique, pas besoin d’une fouille complète des cavités. De toutes façons c’est uniquement pour la galerie. Que le vieux meurtrier soit en train de fabriquer des armes de destruction massive, personne n’en doute. La seule question est de savoir s’il s’en servira ou non - ou plus exactement, s’il s’en servira contre quelqu’un dont nous ne nous soucions pas. Les eurosages estiment qu’il ne le fera pas. Washington préférerait être sûr qu’il en soit incapable.
De plus, le Président ne se soucie pas vraiment de prouver le bien fondé de sa position. Ceux qui entendent le faire en son nom rappellent la rencontre, à Prague, entre l’homme de Saddam et Mohammed Atta, à la veille du 11 septembre. D’autres disent que, si la nouvelle doctrine Bush [qui consiste à] attaquer le premier a un sens, c’est évidemment par Saddam qu’il faut commencer. Mais je préfère considérer les choses sous l’angle suivant. Quel est, à long terme, le vrai but de cette guerre, pour les États-Unis ? Je dirais que c’est de ramener le Moyen-Orient au sein du monde civilisé. Mais comment y parvenir ? C’est délicat, mais ce qui est sûr, c’est que l’on n’y parviendra pas avec la bande actuelle : Saddam, les Ayatollahs, la dynastie de Saoud, Assad junior, Moubarak, Yasser. Lorsque Amir Moussa, secrétaire général de la Ligue Arabe, avertit la BBC qu’une invasion américaine de l’Irak "menacerait la stabilité de tout le Moyen-Orient", il ne saisit pas l’essentiel : c’est justement pour cela que c’est une si bonne idée. Imaginez que nous gobions son boniment, et que nous placions la stabilité au-dessus de toute autre considération. Nous en prenons pour 25 années d’ayatollahs en plus, 35 ans d’OLP, 40 ans de Baassistes en Syrie et en Irak, et 80 années supplémentaires de Wahhabisme saoudien. Quel genre de Moyen-Orient risquons-nous d’avoir en fin de compte? Cas unique, dans le monde non démocratique : c’est parce qu’elle est trop stable que cette région se trouve dans l’état où elle est. C’est la stagnation d’une fosse d’aisances.
Alors, si vous voulez déstabiliser l’ensemble de la région, quel est le meilleur endroit pour commencer ? Réponse : le régime qui constitue le summum des drogués de la stabilité. Or, c’est ce fétichisme de la stabilité qui conduisit Bush Senior, Colin Powell et Cie à laisser les Saddamites au pouvoir, il y a 11 ans de cela. En Grande Bretagne, Joe Biden est connu, c’est le moins qu’on puisse en dire, comme le seul homme en Amérique assez fou pour tenter de devenir Président en plagiant Neil Kinnock [Chef du Parti Travailliste britannique de 1983 à 1982.
Note de reinfo-israel] (Voyez le blabla selon lequel il est le seul Kinnock, lui, Biden, depuis des milliers de générations, à avoir fait des études supérieures). Mais en Amérique, Biden est encore – croyez-le ou non - un puissant sénateur démocrate ; et ces jours-ci, à peu près toutes les dix minutes sur votre écran de télé ou sur votre radio, vous pouvez l’entendre re-raconter pompeusement l’anecdote selon laquelle il aurait mis Bush en garde contre le renversement de Saddam. "M. le Président", lui aurait-il dit, "il y a une raison pour laquelle votre père s’est arrêté, et n’est pas allé à Bagdad. Cette raison, c’est qu’il ne voulait pas y rester cinq ans."
Et c’est censé prouver quoi ? D’après mes calculs, ça veut dire que nous serions repartis en 1996. Plutôt une bonne affaire, à mon avis. Au lieu de cela, nous sommes à l’été 2002, et nous continuons à bombarder l’Irak sans aucun résultat, tout en nous arrangeant, d’une manière ou d’une autre, pour encourir l’accusation d’avoir fait mourir de faim un million d’enfants irakiens - ou deux millions, ou tout autre chiffre supérieur aujourd’hui - à cause des sanctions de l’ONU, même si, aussi ridicule que ce soit, il semble que ces sanctions n’aient pas à tel point resserré les cordons de la bourse de Saddam, qu’il ne puisse trouver 25 000 dollars à donner à chaque famille d’assassin kamikaze palestinien. Mieux encore, il est toujours là. Et le simple fait qu’il soit toujours là témoigne de sa réussite, aux yeux du monde arabe. Il est, pour ces idiots de la "rue arabe", la preuve vivante que vous pouvez être violemment anti-Américain, anti-Israélien, anti-n’importe-quoi, et vous en tirer. Aujourd’hui, les avions français recommencent à atterrir à l’aéroport international Saddam Hussein de Bagdad. Chaque année de survie supplémentaire affaiblit la volonté de le contraindre et embellit sa légende dans toute la région.
Donc, Saddam doit partir. Il tombera rapidement, aussi vite que les Taliban. La différence entre les troupes irakiennes, terrifiées et mal entraînées, et les forces américaines sera plus grande encore qu’il y a 11 ans, et cela sans se laisser lier les mains par le "multilatéralisme" d’une coalition dans le style "complétez votre collection" de Stanley Gibbons.
Ce qui se passera ensuite est plus difficile à prévoir. Je doute qu’un gouvernement cohérent puisse sortir de cette bande de tordus, d’aigris, de salopards et de perdants rassemblés à Londres par le petit monde de la Realpolitik, sous l’appellation de "Mouvement National Irakien". Cependant, comme dirait Al Gore, commençons par le commencement: il n’est pas strictement nécessaire qu’un nouveau régime en Irak soit meilleur que celui de ses prédécesseurs ; il suffit qu’il soit différent. Histoire d’envoyer le message important qui suit : "Ceux à qui tu arraches les ongles dans les cachots de ton palais présidentiel, c’est ton affaire. Mais essaie seulement de jourr au plus malin avec nous, et tu auras écrit ton dernier roman à l’eau de rose, moustachu." C’est le but immédiat des États-Unis, et il est crucial.
En tout cas, quel que soit le remplaçant de Saddam, ce sera sans aucun doute un progrès. C’est-à-dire qu’au pire, on aura une sorte de Général Musharraf d’après le 11 septembre - un dictateur qui ne soit pas aliéné, et qui mette au second plan le programme de production d’anthrax pour s’occuper de questions économiques plus urgentes, ce qui mettra en branle une série de changements, dans un État après l’autre. Enumérons-en quelques-uns.
L’Arabie Séoudite. Je ne crois pas à ces histoires de la presse britannique comme quoi le royaume serait sur le point de s’effondrer. Pour ma part, je dirais qu’il est plus probable qu’elles émanent du Prince héritier Abdullah lui-même, lequel tente désespérément d’empêcher une invasion de l’Irak Son ridicule "plan de paix pour la Palestine" n’avait pour but que de constituer une grande diversion, ce printemps, et il compte sur cette dernière ruse pour durer jusqu’au nouvel an. Une des raisons pour lesquelles la Maison de Saoud veut voir Saddam rester en place est que la première chose que fera un nouveau régime irakien, libéré des contraintes de l’ONU sur les exportations de pétrole, sera de se mettre à pomper quelques millions de litres par jour de plus. C’est un détail mais qui vaut la peine d’être noté : en laissant Saddam au pouvoir mais en limitant sa capacité de vendre du pétrole, l’Occident se punit lui-même, dans une certaine mesure. Un nouveau régime à Bagdad, démocratique ou non, c’est davantage de pétrole, ce qui veut dire un prix plus bas à la pompe, ce qui veut dire davantage de pression sur la Maison de Saoud, dont la chemise se rétrécit un peu plus à chaque dollar en moins au baril. Alors, expulser Saddam, ça pourrait vraiment faire mal.
Il n’y a pas de "braves types" en Arabie Séoudite : on n’a le choix qu’entre ceux qui sont ouvertement pour Al-Qaïda et ceux qui achètent en sous-main leur tranquillité. Mais moins ils perçoivent de revenus pétroliers, moins ils ont de moyens pour financer le recrutement d’islamistes en Europe, en Asie du sud et en Amérique du nord. Et plus il y aura de dissensions internes dans le royaume, et plus leurs jeunes excités auront de chances de faire le djihad chez eux, plutôt qu’à l’étranger.
La Jordanie. Des rumeurs circulent à Washington comme quoi le roi Abdullah aurait été plus ou moins acheté par Saddam, et même pour une bouchée de pain [Voir :
An exile in London who could become the de Gaulle of Iraq.
Note du traducteur]. C’est dans la grande tradition de la décision du roi Hussein, lors de la dernière guerre du Golfe, de rester aux côtés de son ’frère’ irakien, même lorsque les Syriens eurent passé contrat avec les Américains. Il est évident que plus longtemps Saddam restera au pouvoir et plus la Jordanie sera corrompue, et que nous finirons par nous retrouver avec un État arabe de plus qui sent les égouts. Le royaume hachémite est déjà une voie d’accès importante permettant à l’Irak de contrer les sanctions de l’ONU, et Saddam voudrait bien s’en servir également comme d’une autoroute militaire. De tous les régimes antijuifs qui rejettent Israël au Moyen-Orient, les Saddamites sont les seuls qui voudraient vraiment envoyer leurs troupes au combat contre Israël. Tout ce qui les retient, ce sont les pays arabes qu’ils devront traverser au passage. Chaque année supplémentaire de maintien au pouvoir de Saddam augmente la possibilité qu’il transforme la Jordanie en colonie de fait, et en point de passage vers le champ de bataille.
Je ne suis pas un nostalgique du régime hachémite. Quand vous prenez vraiment la peine de vous demander pourquoi la Jordanie a si bonne presse, cela semble se résumer au goût de la famille royale pour des femmes-canon à l’occidentale. Cependant, si leurs bons côtés demeurent une sorte de mystère, il n’en est pas moins vrai qu’ils en ont moins de mauvais que n’importe lequel de leurs voisins. Le problème, c’est que l’histoire a laissé la Jordanie dans un état endémique de vulnérabilité. Aussi serait-il bon de leur donner une chance de renouer avec leur destin. Pour l’Arabie Saoudite, la meilleure solution serait de la démembrer, de partager les régions côtières entre les émirs du Golfe, qui sont mieux disposés, s’emparer des champs de pétrole et donner les lieux saints de l’Islam à la Jordanie. Si le roi Abdullah flirte vraiment avec Saddam, tant pis : il y a toujours son oncle, le prince Hassan. Mais éloigner Saddam de la trachée-artère hachémite sera la première étape pour amener le plus réformable des régimes arabes à se réformer.
L’Iran. Au moment où j’écris ces lignes, les authentiques cinglés islamistes tirent sur leurs malheureux concitoyens de Téhéran, Ispahan, Ghazvin, et autres villes iraniennes. Les manifestations populaires ont pour but de marquer le 96ème anniversaire de la monarchie constitutionnelle, et, pour autant qu’on puisse le déduire de comptes-rendus fragmentaires, cela ressemble davantage à la Hongrie de 1956 qu’à la Tchécoslovaquie de 1989. Cependant, nous avons quelques détails intéressants. Les protestataires rapportent que la police anti-émeutes du régime parle arabe. Ce qui confirme les rumeurs selon lesquelles les mollahs ont engagé des Saoudiens, des Irakiens et autres pour faire la sale besogne de tirer sur les civils. La probabilité que la jeunesse pro-occidentale se laisse intimider par des étrangers arabes diminuera de manière significative après le départ de Saddam: ils ne seront plus les troupes d’élite de la superpuissance régionale, mais seulement les reliquats abjects d’un régime de perdants.
L’Autorité Palestinienne. Le peuple palestinien est peut-être la meilleure illustration des inconvénients de la stabilité. La stabilité, cela fait un demi-siècle qu’on les y maintient artificiellement : les "camps de réfugiés" factices de Jénine et d’autres lieux, qui sont en fait des bases terroristes administrées par l’ONU et aujourd’hui habitées par trois générations de "réfugiés" qui n’ont jamais vécu dans les endroits dont ils sont censés être des "réfugiés". Les millions de personnes déplacées dans l’Europe d’après-guerre, ou dans l’Inde d’après la partition, doivent remercier Dieu de n’avoir jamais attiré l’attention de l’ONU. Une guerre à mort, une guerre totale aurait été préférable, quel que soit le vainqueur. Ou bien les Arabes auraient obtenu ce qu’ils veulent et jeté les Juifs à la mer, ou bien les Arabes auraient été battus, de façon décisive, une bonne fois pour toutes. Mais aucun de ces scénarios n’aurait conduit à ce type de descente impitoyable vers la dépravation, que les Palestiniens ont connue dans leurs limbes sous mandat onusien. La psychose du culte de la mort n’existe pas isolément : elle est armée par l’Iran, payée par l’Irak, et moralement entretenue par l’islamisme saoudien. Elle ne survivra pas à la liquidation de ses parrains étatiques. Et ça, c’est une bonne nouvelle pour tous les Palestiniens qui veulent vivre vraiment.
Rien de ce qui précède ne se produira sans une défaite militaire humiliante pour le Loufoque numéro un de dessin animé du monde arabe. Attendez un peu que les Ayatollahs soient partis, puis ce bon vieux Yasser, et la maison de Saoud, Assad junior et Moubarak suivront. Vous me prenez pour un fou ? Regardez la carte de la dernière fois que nous avons fait la guerre à Saddam. En 1991, l’Afghanistan était encore communiste, comme l’étaient les républiques d’Asie centrale ; le Pakistan était sous la férule du régime corrompu de Sharif ; et le Yémen, nouvellement réunifié, était sur le chemin de la guerre civile. Onze ans plus tard, le général Musharraf fait de son mieux pour devenir le nouveau meilleur ami de Washington, et les forces américaines stationnent en Afghanistan, au Kirghizistan, en Ouzbékistan et même en Géorgie. Les frontières est et nord du Moyen-Orient sont tranquillement passées dans la sphère d’influence américaine. Les régimes locaux nous plaisent à des degrés divers, mais aucun d’entre eux ne nous fait d’ennuis. C’est à cela que ressemblera l’Arabie dans deux ou trois ans. Cela commence par Bagdad, et c’est pour bientôt.
Sur le site du
Spectator www.spectator.co.uk/article.php3?table=old§ion=current&issue=2002-08-10&id=2134