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Pourquoi T. Ramadan a été interdit de séjour aux USA, P. Landau
05/09/2004

Voir aussi : Ainsi parle Tariq Ramadan, éducateur islamique de l'Occident. Florilège.

Contrairement à l'opinion de certains commentateurs aux Etats-Unis, reprise par de nombreux médias en France, la décision américaine d'annuler le visa de Tariq Ramadan n'est aucunement liée aux accusations d'antisémitisme portées contre lui, et encore moins aux "pressions" supposées d'organismes juifs… Elle s'explique par les relations qu'entretient Ramadan avec des islamistes liés au réseau Al-Qaida.



En annonçant, mardi 24 août, que le visa de séjour et de travail de Tariq Ramadan aux Etats-Unis était annulé, le gouvernement américain a surpris beaucoup d'observateurs, et en premier lieu le principal intéressé, Ramadan lui-même. Ce dernier avait, en effet, déjà pris toutes ses dispositions pour débuter l'année universitaire dans l'Etat d'Indiana, après avoir obtenu son visa de séjour et de travail, au mois de février 2004. Tariq Ramadan se retrouve ainsi privé de la possibilité d'enseigner dans la prestigieuse université catholique Notre-Dame et de poursuivre son activité militante sur le sol américain.

Pourtant, ce revirement ne relève pas d'une décision arbitraire de la part du gouvernement américain, mais se fonde sur des éléments très concrets et sur un dossier solide. Pour comprendre les motifs de la décision prise par le Homeland Security Department (le Ministère de la Sécurité intérieure), il faut se pencher sur une autre décision d'interdiction de séjour, concernant un dirigeant islamiste avec lequel Ramadan entretient des relations étroites, le cheikh Youssouf Al-Qaradawi.

Qaradawi, né en Egypte, a étudié à la célèbre université Al-Azhar du Caire, avant d'être emprisonné, à plusieurs reprises, pour son activité au sein du mouvement des Frères musulmans. Installé au Qatar depuis 1962, il a été nommé doyen de la faculté de la shari'a islamique de l'université du Qatar en 1977. Il occupe un poste important au sein du «bureau de l'orientation» des Frères musulmans, organe de direction de la structure internationale du mouvement islamiste. Animant une des émissions religieuses les plus regardées sur la chaîne qatarie, Al-Jazira, il est devenu, dans les années 1990, une des références de l'islam sunnite contemporain.

Le cheikh Qaradawi a été interdit de séjour aux Etats-Unis, après que ses liens avec la banque du terrorisme Al-Taqwa sont apparus au grand jour. La banque Al-Taqwa a vu ses avoirs gelés, le 7 novembre 2001, en raison de ses relations avec le réseau Al-Qaida. Réagissant à la décision qui le frappait, lors d'un sermon du vendredi prononcé le 14 mars 2003, à Qatar, le Cheikh Al-Qaradawi a reconnu la réalité de ses liens avec Al-Taqwa : «la plupart de mes biens et de mes avoirs étaient dans la banque Al-Taqwa. Cette dernière a été mise sous séquestre, accusée d'être une fondation terroriste dirigée par des terroristes, sous prétexte que ceux-ci aident le Hamas».

Or, Tariq Ramadan est un des disciples les plus brillants de Qaradawi, dont il partage l'objectif essentiel de «réislamisation» des populations musulmanes en Occident. Qaradawi préside, en effet, le Conseil européen pour la fatwa et la recherche (C.E.F.R), inauguré à Londres en mars 1997, qui se présente comme une «entité académique, islamique, spécialisée et indépendante», ayant pour but d'émettre des «fatwas collectives qui répondent aux besoins des Musulmans en Europe». Ce Conseil est, en fait, l'émanation de la Fédération des organisations islamiques d'Europe, proche des Frères musulmans, dont l'UOIF est la branche française. Le C.E.F.R. est l'instrument juridique par lequel Qaradawi et Ramadan cherchent à transformer les populations musulmanes d'Europe en outil politique (la "Oumma"), et en cheval de Troie de l'islamisme.

La décision américaine d'annuler le visa de Tariq Ramadan s'inscrit ainsi dans le nouveau contexte géopolitique faisant suite aux attentats du onze septembre. Depuis cette date, en effet, les Etats-Unis ont compris que la lutte contre le terrorisme nécessitait de penser en termes de «djihad global», au lieu de chercher à établir des distinctions illusoires entre islamistes radicaux et islamistes «modérés». Qaradawi et Ramadan utilisent, certes, des armes légales - celles de la propagande ou «dawa» - contrairement aux terroristes d'Al-Qaida, mais ils partagent les mêmes objectifs stratégiques que ces derniers. Le cheikh Qaradawi a, d'ailleurs, exprimé plusieurs fois sa conviction que «l'islam retournerait en Europe en conquérant et en vainqueur, après en avoir été expulsé deux fois», et que, «cette fois la conquête ne se fera pas par l'épée mais par la prédication et l'idéologie».

Mais «l'épée» (le terrorisme) et la prédication sont les deux faces d'une même réalité, celle de l'islamisme conquérant. Et les frontières qui séparent les islamistes, dits "modérés" - comme Qaradawi et Ramadan - des islamistes radicaux du Hamas et d'Al-Qaida, sont beaucoup moins étanches qu'il n'y paraît à première vue. Qaradawi a ainsi autorisé, dans une récente fatwa très remarquée, les attentats-suicide commis par des femmes palestiniennes contre les civils israéliens. Quant à Ramadan, il a tenu des propos ambigus sur les «martyrs» palestiniens et sur le djihad, tout en condamnant, du bout des lèvres, les attentats du onze septembre. Ce discours hypocrite n'aura pas réussi à tromper les autorités américaines.

Des procédures actuellement en cours en Europe et aux Etats-Unis, à l'initiative des familles des victimes des attentats du onze septembre, cherchent à déterminer les relations exactes entre la famille Ramadan, le Centre islamique de Genève, et la banque Al-Taqwa. Le juge antiterroriste espagnol Balthazar Garzon soupçonne Tariq Ramadan de liens avec l'islamiste algérien Ahmed Brahim, financier d'Al-Qaida en Europe, emprisonné en Espagne depuis avril 2002. Deux documents en possession du juge Garzon font état de «contacts habituels» entre Ramadan et Brahim. Selon des informations publiées dans la presse suisse, le nom de Tariq Ramadan aurait également été évoqué au cours d'une conversation téléphonique entre Ahmed Brahim et un responsable de la librairie Tawhid de Lyon. Dans cette conversation, il était question d'inviter des «jeunes Français» à Majorque pour qu'ils aillent «travailler dans le chemin d'Allah»… On comprend, dès lors, que les Etats-Unis fassent preuve de vigilance à l'égard de celui que beaucoup persistent, en Europe, à présenter comme un intellectuel musulman modéré.

Paul Landau

© upjf.org



* Paul Landau est chercheur indépendant, spécialiste des mouvements islamistes. Il est l'auteur de Tariq Ramadan, à paraître en janvier 2005, aux éditions du Rocher. Nous avons déjà mis en ligne un article de lui : "L'islamisation du discours politique français". Il se profile comme un analyste de la mouvance islamique, avec lequel il faudra en compter.

Mis en ligne le 05 septembre 2004 sur le site www.upjf.org.