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Menahem Macina

«Rester à part», ou «être mis à part» ? Les Juifs : une question pour les nations *
06/05/2002

Par Menahem Macina

* Article paru dans la Revue de Ligugé n° 295, janvier 2001.


On connaît la célèbre prophétie émise, contre son gré et sur inspiration divine, par le voyant païen Balaam, appelé par Balaq, roi de Moab, pour maudire Israël son ennemi (Nb 23, 9) :
« Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui demeure à l'écart, il n'est pas mis au nombre des nations. »

Pendant des millénaires, les vicissitudes, souvent tragiques, de l'histoire du peuple juif ont semblé justifier cet apologue, et les anciens rabbins s'y sont référés pour expliquer le destin particulier de leur peuple. Devenues majoritairement chrétiennes, les nations, dûment conditionnées par une littérature patristique et ecclésiastique multiséculaire de textes «Adversus Iudaeos» (contre les Juifs), y ont vu une preuve scripturaire de ce que «la nation déicide», séparée des autres peuples par son «entêtement coupable» à refuser de reconnaître Jésus comme son Messie et à se convertir au christianisme, resterait ainsi jusqu'à sa condamnation ou sa conversion, à la fin des temps, «à part» et cramponnée aux «fables ridicules» de son Talmud, attendant en vain son salut d'une «pratique tatillonne et légaliste» des commandements de la Loi et d'un «attachement fanatique à des coutumes surannées».

Et s'il est indéniable que ces lectures anhistoriques ou polémiques du passage scripturaire d'interprétation difficile cité plus haut ont largement prévalu, tant chez les Chrétiens que chez les Juifs, il s'en faut de beaucoup que ces derniers s'en soient accommodés de gaîté de cœur. Et de fait, leur histoire est jalonnée de tentatives – limitées et toujours infructueuses, mais à la récurrence significative – en vue de devenir comme tous les peuples de la terre [1].

L'Ecriture témoigne éloquemment de ces tendances «assimilationnistes». Dès l'«exode» et malgré les signes miraculeux qui l'ont accompagné, le peuple, qui tourne depuis longtemps dans le désert, se plaint amèrement de la fadeur de la manne (cf. Nb 11, 4-5) et veut «retourner en Egypte» (cf. Nb 14, 3), ce que Dieu a solennellement proscrit (cf. Dt 17, 16).

Et au VIe s. avant l'ère chrétienne, c'est sans doute pour répliquer à des récriminations analogues que Néhémie adresse des reproches tissés des mêmes réminiscences scripturaires (cf. Ne 9, 15-17) à sa communauté de « sionistes » avant la lettre, revenus de l'exil de Babylone avec la bénédiction de Cyrus pour reprendre possession d'une terre d'Israël que leur disputaient âprement les Samaritains.

Quelques siècles plus tard, à l'époque hellénistique, le processus s'aggrave : c'est l'apostasie, comme en témoigne ce passage du premier livre des Maccabées :
«Alors surgit d'Israël une génération de vauriens qui séduisirent beaucoup de personnes en disant: Allons, faisons alliance avec les nations qui nous entourent, car depuis que nous nous sommes séparés d'elles, bien des maux nous sont advenus… Ils construisirent donc un gymnase à Jérusalem, selon les usages des nations, se refirent des prépuces et renièrent l'alliance sainte pour s'associer aux nations.» (cf. I M 1, 11-15)

La Tradition aggadique juive postérieure a multiplié paraboles et exégèses pour battre en brèche cette tendance à l'assimilation, jugée néfaste et contraire au dessein de Dieu sur Son peuple. C'est ainsi que, commentant le passage de la Genèse : « et l'on vint le dire à Abram l'Hébreu [le‘avram ha‘ivri], Rabbi Judah déclare : « Le monde entier est d'un côté [me‘ever ehad] et lui [Avram] de l'autre. Tandis que Rabbi Nehemiah affirme, pour sa part : « Il vient d'au-delà [me‘ever]...». [2]

On ne saurait mieux illustrer le particularisme juif.

Tout au long de l'histoire mouvementée de ce peuple, on voit à l'œuvre deux tendances : l'une, centrifuge, qui pousse les Juifs à s'assimiler ; l'autre, centripète, qui rappelle à Israël que sa vocation est d'être « du côté de Dieu », comme sur « l'autre rive » de l'humanité, et donc séparé des nations non juives. Et nul doute que c'est intentionnellement et par fidélité au dessein de Dieu sur le peuple qu'Il s'est choisi, que les Sages d'Israël ont comme « corseté » les fidèles juifs dans les mailles impénétrables d'un enseignement, de normes de comportement, de pratiques cultuelles et de traditions culinaires et vestimentaires, qui ont façonné la mentalité, les comportements et jusqu'à l'aspect du juif observant, au point de le désigner immédiatement à l'attention ombrageuse de ses contemporains de toutes les époques.

Il en fut ainsi jusqu'à la fin du XIXe siècle. Lente et indécise à ses débuts, l'émancipation, philosophiquement acquise dès le « Siècle des Lumières » (XVIIIe s.), et couronnée, après la Révolution française, par l'intégration sociale et politique des Juifs dans la société civile, avait suscité d'immenses espoirs, tant chez ces derniers que chez leurs concitoyens non-Juifs, mais aussi un énorme malentendu dont les conséquences néfastes n'allaient pas tarder à se manifester. Pour les Juifs, l'accession à l'égalité avec leurs semblables, que la Déclaration des Droits de l'Homme garantissait à tout être humain, constituait le gage qu'ils ne seraient plus désormais des citoyens de seconde zone et qu'on ne les persécuterait plus pour leurs convictions religieuses ni pour leur mode de vie. Quant aux Chrétiens, cette promotion sociale des Juifs avait fait naître en eux l'espoir secret qu'après avoir goûté aux « bienfaits de la civilisation chrétienne » et s'être ouverts aux « lumineux enseignements du Nouveau Testament et de la Tradition de l'Eglise », ces incrédules ne tarderaient pas à se convertir au christianisme.

On sait qu'il n'en fut rien, même s'il y eut des cas – plus ou moins retentissants – de conversions individuelles. Un survol de la littérature religieuse chrétienne, des dernières décennies du XIXe s. aux quatre premières du XXe, permet de tracer les lignes de force d'un ressentiment antijudaïque qui semble causé, au moins en partie, par la déception chrétienne face à l'« inconvertibilité » des Juifs. Cette dernière, devenue patente dès lors qu'elle ne pouvait plus être expliquée par la réaction de repli sur soi d'un groupe persécuté, engendra une frustration d'autant plus grande chez les chrétiens, qu'ils avaient l'impression que le « magnifique cadeau de l'émancipation » avait été reçu par les Juifs comme un dû dont ils profitaient cyniquement « sans rien donner en échange ».

On en veut pour preuve les lignes écrites en 1890 par un rédacteur de la Civiltà Cattolica, revue des Jésuites de Rome, sur lesquelles le P. Rosa, rédacteur en chef de la même revue, dut revenir pour les justifier, en 1938, suite à une manipulation qu'en avait faite un journal fasciste pour les retourner contre les récentes déclarations de Pie XI sur le racisme. Le P. Rosa argumente avec subtilité, tout en citant abondamment son prédécesseur [3]:
«“Si les Juifs se trouvent sur notre sol, ce n'est pas innocemment, mais pour nous l'enlever, à nous autres chrétiens, ou pour comploter contre notre foi”, puisque finalement, “il s'agit d'un ennemi dont le but est de s'approprier notre terre et de nous priver du ciel”. Mais semblable remède [l'expulsion par application des lois raciales] ne serait pas possible d'une façon généralisée… “il contreviendrait, au contraire, au dessein de Dieu” qui exige la conversion d'Israël, bien que dispersé en tant qu' “argument concret de la vérité du christianisme” […] Notre prédécesseur du siècle passé croit donc que la complète égalité civile accordée par le libéralisme aux juifs, qui les lia ainsi aux francs-maçons, non seulement ne leur est pas due… mais “est même pernicieuse, aussi bien pour les juifs que pour les chrétiens”. Il est donc d'avis que, “tôt ou tard, par l'amour ou par la force, on devra refaire ce qu'on a défait depuis cent ans dans les anciens systèmes juridiques par amour d'une prétendue liberté nouvelle ou d'un faux progrès…” Or, le bien-fondé de cette prévision se trouve sous nos yeux. Car aujourd'hui même, “la toute-puissance à laquelle le droit révolutionnaire les avait élevés est en train de creuser sous leurs pieds un abîme dont la profondeur est comparable au sommet qu'ils avaient atteint”. On doit constater combien ce qui était dénoncé en 1890 correspond à la réalité et s'est confirmé en un demi-siècle d'expérience, à savoir que “l'égalité que les sectateurs antichrétiens ont accordée aux juifs, partout où le gouvernement des peuples a été usurpé, a eu pour effet d'associer le judaïsme et la franc-maçonnerie dans la persécution de l'Église catholique et d'élever la race juive au-dessus des chrétiens, aussi bien dans la puissance occulte que dans l'opulence manifeste”. »

Plus positif, mais tout aussi antijudaïque – dans l'esprit du temps –, le philosophe catholique Jacques Maritain, alors sous l'influence du nationalisme xénophobe de Maurras, écrivait en 1921 [4]:
«…Sans doute bien des Juifs – ils l'ont montré au prix de leur sang pendant la guerre – sont vraiment assimilés à la patrie de leur choix; la masse du peuple juif reste néanmoins séparée, réservée, en vertu même de ce décret providentiel qui fait de lui, tout au long de l'histoire, le témoin du Golgotha. Dans la mesure où il en est ainsi, on doit attendre des Juifs tout autre chose qu'un attachement réel au bien commun de la civilisation occidentale et chrétienne. Il faut ajouter qu'un peuple essentiellement messianique comme le peuple juif, dès l'instant qu'il refuse le vrai Messie, jouera fatalement dans le monde un rôle de subversion […] Je n'insiste pas sur le rôle énorme joué par les financiers juifs et par les sionistes dans l'évolution de la politique du monde pendant la guerre et dans l'élaboration de ce qu'on appelle la paix. De là, la nécessité évidente d'une lutte de salut public contre les sociétés secrètes judéo-maçonniques et contre la finance cosmopolite, de là même la nécessité d'un certain nombre de mesures générales de préservation, qui étaient, à vrai dire, plus aisées à déterminer au temps où la civilisation était officiellement chrétienne […] Si antisémite qu'il puisse être à d'autres points de vue, un écrivain catholique… doit à sa foi de se garder de toute haine et de tout mépris à l'égard de la race juive… Si dégénérés que soient les Juifs charnels, la race des prophètes, de la Vierge et des apôtres, la race de Jésus est le tronc où nous sommes entés […]

Au surplus, deux faits fort importants… s'imposent ici à notre considération. Le premier, c'est le nombre relativement grand et en tout cas vraiment impressionnant, des Juifs qui depuis quelque temps se convertissent au catholicisme […] Jamais la conscience religieuse des Juifs n'avait encore paru si fortement ébranlée. Le second fait, c'est l'extraordinaire élan de prière qui se produit dans l'Église, pour Israël, et dont ces conversions sont précisément le fruit […] Et c'est ainsi que l'Église, pressée par sa charité, et malgré cette sorte d'horreur sacrée qu'elle garde pour la perfidie de la Synagogue, et qui l'empêche de plier les genoux lorsqu'elle prie pour les Juifs le Vendredi saint, c'est ainsi que l'Église continue et répète parmi nous la clameur : Pater dimitte illis de Jésus crucifié. Il me semble qu'il y a là une indication dont les écrivains catholiques ne peuvent pas ne pas tenir compte. Autant ils doivent dénoncer et combattre les Juifs dépravés qui mènent avec des chrétiens apostats, la Révolution antichrétienne, autant ils doivent se garder de fermer la porte du royaume des cieux devant les âmes de bonne volonté...»

Citons enfin les propos révélateurs suivants, extraits d'une homélie prononcée, le 6 janvier 1939, par Mgr Adeodato Piazza, archevêque de Venise [5]:
«Ce fut un authentique pécheur juif, le chef des apôtres, qui, peu de semaines après le déicide, parlant du Christ au Sanhédrin, a formulé la condamnation contre la Synagogue… Dire simplement que l'Église protège les juifs, c'est affirmer une chose qui n'est pas vraie […] Dire que l'Église se met aujourd'hui en opposition avec son passé est pareillement une affirmation anti-historique et arbitraire : l'Église n'a jamais fait de luttes de race ni n'aurait pu le faire sans renier ses origines, sa finalité, sa mission divine. Il est bien vrai qu'elle dut, et non rarement, avec les moyens qu'elle avait à sa disposition, se défendre elle-même, ainsi que ses fidèles, contre de dangereux contacts et l'envahissement des juifs, qui semble être, en vérité, la note héréditaire de ce peuple. Mais on doit aussi reconnaître, si l'on ne veut pas mentir, que dans les réactions provoquées trop souvent par l'arrogance juive, on peut avoir, de la part de l'Église, des suggestions et des exemples d'équilibre, de modération et de charité chrétienne.»

Tel était l'état d'esprit qui prévalait, concernant les Juifs, tant dans le clergé que dans l'intelligentsia catholique, dans les décennies qui précédèrent la Shoah.

On dira que les choses ont bien changé depuis. C'est vrai. Il y eut d'abord le chapitre 4 de la Déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II, texte laborieux et très controversé, consacré à la première méditation positive de l'Eglise sur le peuple juif. Ensuite, virent le jour, au fil des années, des documents d'application et d'approfondissement de cette réflexion séminale. Même la Shoah, après de longues décennies de quasi silence, a fait l'objet de déclarations de l'Eglise catholique et de Commissions épiscopales nationales, ainsi que de représentants d'autres confessions chrétiennes. Incontestablement, les attitudes chrétiennes ont évolué – surtout, il faut bien l'avouer, à l'initiative de hiérarchies dûment éclairées par des théologiens inspirés. Cette bonne volonté s'est avérée importante et méritoire, sans qu'il soit possible de suspecter les Eglises d'intentions missionnaires, même si l'unanimité est loin de régner dans leurs rangs à ce propos.

Mais ce constat positif étant fait, force est de reconnaître que, pour les Eglises comme pour leurs fidèles, le peuple juif reste une énigme indéchiffrable et le plus souvent irritante. Il faut également déplorer que son « rôle dans l'économie du salut » – pour employer une phraséologie chrétienne familière – ne fasse pas encore l'objet d'un traité spécial de la théologie comme il le mériterait.

C'est ainsi que restent toujours sans réponse aujourd'hui des questionnements aussi cardinaux que ceux-ci :

- Si, comme l'affirme Nostra Aetate 4, « l'Eglise croit… que le Christ… a réconcilié les Juifs par sa croix et en lui-même, des deux n'a fait qu'un » [cf. Ep 2, 14-16], pourquoi son enseignement ne souffle-t-il mot du rôle dévolu par Dieu, dans Son dessein de salut, à ce peuple-«olivier franc dont la racine la nourrit» ?

- Si la majorité des Pasteurs et des fidèles chrétiens admettent, avec saint Paul, que « Dieu n'a pas rejeté le peuple qu'il a discerné d'avance » (cf. Rm 11, 2), comment concilient-ils cet aveu avec l'affirmation récurrente selon laquelle l'Eglise est le « nouveau peuple de Dieu » et le « nouvel Israël (cf. Lumen Gentium, 9 et Ad Gentes, 5) ?

- Dans un discours aux communautés juives d'Allemagne (Mayence, 1980), le pape Jean-Paul II a parlé de la « Première Alliance qui n'a jamais été abolie » (cf. Rm 11, 28-29). Quel est le statut dogmatique de cette affirmation, et comment compte-t-on convaincre de sa compatibilité avec l'enseignement traditionnel de l'Eglise les nombreux fidèles qui, se fondant sur un texte néotestamentaire dont on peut déduire le contraire [6] et soutenus sur ce point par maints prédicateurs et conseillers spirituels (clercs et laïcs), ne cachent pas leur non-réception de cette audace théologique ?

- Enfin, le temps n'est-il pas venu, pour les Eglises, de considérer l'incrédulité juive multiséculaire incoercible à l'égard de la messianité et de la divinité de Jésus, comme un « paramètre » intégré de toute éternité dans la dispensation de la Révélation divine [7], et d'admettre que le Seigneur a, concernant le salut des nations en général et celui du peuple juif en particulier, des conceptions très différentes de celles qu'exposent laborieusement les formulations actuelles de la Christologie et de l'Ecclésiologie chrétiennes ? [8]

Et puis, il reste la pierre d'achoppement sur laquelle buttent même de nombreux «philosémites» inconditionnels : le sionisme, souvent considéré comme le «péché moderne» des Juifs.

Pourtant, dans l'esprit de ses fondateurs, à l'époque des pogromes russes et de l'affaire Dreyfus, ce mouvement de réappropriation laïcisée du vieux rêve religieux exprimé depuis des millénaires par le souhait traditionnel : « L'an prochain à Jérusalem rebâtie ! », sous la forme d'une aspiration à recréer un état national sur la terre ancestrale, apparaissait comme la seule réponse adéquate aux violentes persécutions antisémites auxquelles n'avaient mis un terme ni l'émancipation ni le loyalisme national dont les Juifs avaient pourtant fait la preuve dans tous les pays où ils s'étaient, dans l'ensemble, bien intégrés. Les théoriciens de ce mouvement étaient convaincus que leur peuple devait prendre en mains son destin politique et social, au lieu de subir la loi et les avanies des nations où il n'avait été, durant de longs siècles, qu'un hôte tout juste toléré, souvent humilié, menacé, spolié, voire mis à mort, et toujours contraint de composer et de ruser pour survivre et préserver ses acquis. A leurs yeux, seul un Etat fondé par des Juifs sur une terre juive, pouvait rédimer leur peuple responsable, par veulerie ou résignation, de son image, alors universellement répandue, d'usurier ou de colporteur cruel et cupide. Qui eût pu prévoir que la piètre terre lointaine, qui n'était alors l'objet d'aucune revendication nationale, et dont on n'eût jamais imaginé qu'elle serait un jour disputée au peuple qui en était issu, deviendrait un piège pour les Juifs qui, las d'être les parias des nations, avaient cru – tragique naïveté ! – recouvrer leur dignité et gagner le respect de l'humanité en devenant enfin une nation comme les autres?

Alors que les événements tragiques du Proche Orient ont ramené à la Une des journaux la brûlante question palestinienne et celle, plus explosive encore, du statut de Jérusalem, l'attention des nations – et, parmi elles, celle des nations chrétiennes – se concentre à nouveau sur le peuple dans la bouche duquel le Psalmiste mettait, voici plus de 2500 ans, cette plainte :
«Tu as fait de nous un objet de contradiction pour nos voisins» (Ps 80, 7) [9]

On le sait : quiconque fait « bande à part » suscite la contradiction. Tel est bien le cas du Juif.

Son refus tranquille de la foi chrétienne, sa certitude imperturbable que le monde n'est pas encore rédimé, et donc que son attente messianique n'est pas vaine, irritent beaucoup de chrétiens, qui se scandalisent de ce que la tradition rabbinique applique à son peuple, ou au Messie qui, croit-elle, sortira de lui, tous les passages scripturaires traditionnellement considérés par eux comme se référant uniquement à Jésus.

Oui, le peuple juif suscite la contradiction universelle. Comme ce fut le cas de Jésus, d'ailleurs. [10]

Oui, il se peut que son attachement viscéral à sa terre ancestrale et aux vestiges du Temple de Jérusalem n'apporte pas la paix, mais la guerre. Une fois de plus, comme ce fut le cas de Jésus [11].

Etrangement, une relecture de l'Ecriture à la lumière de l'histoire, sublime et misérable à la fois, de ces Juifs, accablés de grâces et de responsabilités incompatibles avec la faiblesse humaine, tour à tour héroïquement fidèles et tragiquement infidèles, mais toujours « élus et chéris de Dieu à cause des Pères » (cf. Rm 11, 28), pourrait être de nature à faire comprendre aux âmes droites qu'il fallait sans doute que ce peuple soit en butte à une contradiction aussi universelle pour que, cessant de fuir sa vocation à être « une alliance de peuple et une lumière pour les nations » (cf. Is 42, 6), il accepte que « Celui qui dispersa Israël le rassemble » (cf. Jr 31, 10) et l'« amène à Sion » [12], jusqu'à ce que lui-même, d'abord, puis les nations de la terre, « reconnaissent qu'il est une race bénie du seigneur » (cf. Is 61, 9). [13]

Parvenu au terme de cet article très imparfait, qu'il nous soit permis d'inviter les chrétiens, par la bouche de leur apôtre Paul, à respecter le mystère de ce « peuple qui réside à part [14] et n'est pas compté parmi les nations » : ce Juif, « signe de contradiction » :

« Toi, qui es-tu pour juger le serviteur d'autrui? Qu'il reste debout ou qu'il tombe, cela ne concerne que son maître; d'ailleurs il restera debout, car le Seigneur a la force de le soutenir. » (Rm 14, 4)

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Notes

[1] Cf. Dt 17, 14 ; 1 S 8, 5.20 ; Ez 20, 32, etc.

[2] Tel est, en effet, le sens de l'exégèse, symbolique autant que populaire, du terme ‘ivri, accolé au nom d'Abraham en Gn 14, 13, que l'on peut lire dans le très ancien Midrash Bereshit Rabbah, Parashah 41 (42).

[3] Cf. Georges Passelecq, Bernard Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l'Église face à l'antisémitisme, La Découverte, Paris, 1994, pp. 173-177.

[4] Cité d'après Jacques Maritain. L'impossible antisémitisme…, par Pierre vidal-naquet, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 61-68. Maritain, on le sait, s'illustrera plus tard par sa prise de position dans la défense du peuple juif.

[5] Cité d'après Passelecq, Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XI, op. cit., pp. 192-193.

[6] He 8, 1 : « En disant: alliance nouvelle, il rend vieille la première. Or ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître. » Cf. M.R. Macina, “ Caducité ou irrévocabilité de la première Alliance dans le Nouveau Testament? À propos de la « formule de Mayence » ”, dans Istina XLI/5, novembre-décembre 1996, pp. 347-400.

[7] Cf. la parole de Dieu par Shemaya, lors du schisme des 10 tribus (1 R 12, 24) : « Ainsi parle le seigneur : N'allez pas vous battre contre vos frères, les enfants d'Israël; que chacun retourne chez soi, car cet événement vient de moi. »

[8] Comme il est écrit : « Car vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle du seigneur. » (Is 55, 4).

[9] Signalons que le grec : antilogia (‘querelle', ‘contradiction', ‘opposition', ‘contestation'), utilisé par la Septante (Ps 79, 7) pour traduire l'hébreu : madon, dans ce verset, se retrouve, à la forme verbale passive, en Lc 2, 34, cité note suivante. Constructions similaires en Ac 28, 22 et He 12, 3.

[10] « Cet [enfant] sera occasion de chute et de relèvement pour beaucoup en Israël, et signe [qui suscite la] contradiction (eis sèmeion antilegomenon) » (Lc 2, 34).

[11] « N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » (Mt 10, 34). Maints passages scripturaires annoncent une montée des nations contre Israël et contre Jérusalem, et entre autres : Is 29, 8 ; Jl 4, 2.12 ; Za 14 ; Ha 3, 16 ; Lc 21, 24 ; etc.

[12] Le caractère progressif de ce retour est attesté par Jérémie : «Je vous prendrai, un d'une ville, deux d'une famille, pour vous amener à Sion. » (cf. Jr 3, 14 ss.).

[13] Ce sont là, objectera-t-on peut-être, des interprétations « fondamentalistes » de passages scripturaires qui n'ont pas été écrits pour cela. Ce danger existe, en effet. Mais n'est-ce pas prendre un risque plus considérable encore que de se retrancher derrière une « objectivité méthodique » pour récuser a priori la possibilité qu'un texte, écrit dans une situation précise par un auteur dont l'intention était à l'évidence tout autre que ce qui en sera déduit plus tard si l'Esprit Saint l'a voulu ainsi, soit comme « génétiquement » porteur d'un accomplissement ultérieur imprévisible à vue humaine et connu de Dieu seul ? Cf. l'analyse pertinente de L.-J. Bord, « Au commencement était le Verbe », in Lettre de Ligugé 294, octobre 2000, pp. 12-14, où sont démarqués les inconvénients d'une radicalisation de l'une ou l'autre attitudes exégétiques.

[14] L'étude de cette thématique et de ses harmoniques prophétiques excéderait les limites de cet article. Contentons-nous de signaler les références suivantes : Dt 33, 28 (surtout) ; Mi 7, 14 ; Ps 4, 9 ; Jr 49, 31 = Ez 38, 8, etc., auxquelles le lecteur désireux d'approfondir la présente réflexion se reportera avec profit.