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Israël (Société - mentalités)

Qui veut prier au nouveau Kotel ? (Haaretz)
20/02/2005

20/02/2005
Haaretz
Battle of wills and walls
מי מאמין בכותל החדש

L'arche de Robinson est devenue le Kotel du judaïsme libéral, mais les orthodoxes continuent à se disputer le site central.

Le jeudi 10 février, le premier jour du mois Adar I du calendrier hébraïque[1], au plus froid de l'hiver, le côté des femmes du Kotel,[2] dans la vieille ville de Jérusalem, était vide. La zone attribuée aux hommes n'était pas non plus très fréquentée. C'est dans ce décor que s'est déroulé, du côté réservé aux femmes, un événement mineur, mais destiné à créer un précédent. Les Femmes du Kotel, un groupe qui, contrairement à l'opinion répandue, n'est pas lié aux courants libéraux du judaïsme, mais se compose principalement d'orthodoxes féministes, sont arrivées sur les lieux, comme chaque mois, ont ouvert un rouleau de la Torah et ont entrepris de lire le passage de la néoménie.[3]

C'est un extrait relativement court du Livre des Nombres (28:11-15) qui décrit avec précision les sacrifices à offrir au début de chaque mois, aux jours du Temple.
« Et lors de vos néoménies, vous offrirez pour holocauste à l'Éternel deux jeunes taureaux, un bélier, sept agneaux d'un an sans défaut. Plus trois dixièmes de fleur de farine pétrie à l'huile, comme oblation pour chaque taureau ; deux dixièmes de fleur de farine pétrie à l'huile, comme oblation pour le bélier unique, et un dixième de fleur de farine pétrie à l'huile, comme oblation pour chaque agneau : holocauste d'odeur délectable, à consumer pour l'Éternel. […] »

Le Sépher Torah des Femmes du Kotel est toujours ouvert à ce passage, car ce sont les seuls versets qu'elles lisent dans le cadre du groupe. Le rouleau était si usé à cet endroit qu'elles ont du le faire réparer par un sofer.

Trois choses gênent les ultra orthodoxes (har‘edim) dans ces dévotions féminines au Mur occidental : le Séfer Torah, le fait qu'elles lisent à haute voix, et aussi le talith [châle de prière] dont certaines se drapent (pour éviter ce reproche, certaines s'enveloppent d'un talith déguisé, un châle avec des franges aux quatre coins).

Les deux lectrices étaient Anat Hoffman, directrice du Centre religieux israélien d'action du Mouvement du judaïsme progressiste (le judaïsme libéral israélien) et Haviva Ner-David, docteur en judaïsme qui suit actuellement des études en vue de devenir rabbin orthodoxe. Anat Hoffman est une des rares "libérales" membres des Femmes du Kotel.

Il est rare qu'elles parviennent à lire la Torah devant le Mur occidental. La fois précédente remonte à cinq ans, en février 2000. Rien ne vaut une froide journée de février à Jérusalem pour une lecture discrète de la Torah. Habituellement, les femmes sont obligées d'emporter le rouleau, transporté dans un sac à dos ou un landau, jusqu'aux ruines de l'église des croisés germaniques dans le quartier juif, d'où l'on voit le Kotel. C'est là qu'ont ordinairement lieu ces lectures.

La gêne d'Anat Hoffman
Après que les deux femmes aient accompli leur lecture, et avant qu'elles aient pu quitter la zone des femmes, le chef du poste de police du Mur, l'inspecteur Ron Evyasar, est arrivé sur les lieux et a procédé à l'interpellation d'Anat Hoffman et Haviva Ner-David. L'argument du policier était solide : les Femmes du Kotel avaient à l'évidence enfreint une décision des neuf membres de la Haute Cour de justice, qui leur affectait un site alternatif au Mur occidental, au lieu-dit "Arche de Robinson", au sud de la zone principale. Là, elle avaient la possibilité de prier comme elles l'entendaient.

L'arche de Robinson
L'arche de Robinson, à l'extrémité sud-ouest du mont du temple

Après l'incident, Anat Hoffman aura quelque peine à dissimuler sa gêne. Après tout, ce sont les Femmes du Kotel elles-mêmes qui ont mené quinze années durant une bataille juridique. Anat Hoffman est elle-même à la tête du service juridique du judaïsme libéral local, qui est l'un des requérants à la Haute Cour.

« L'inspecteur Evyasar a raison concède-t-elle, mais c'était tellement désert. La police se mêle de notre lecture de la Torah par crainte de violences, mais il n'y avait pas un chat. » Anat Hoffman reconnaît « notre groupe ne dédaigne pas les faits accomplis sur le terrain. »

Ron Evyasar a déclaré aux deux femmes que respecter ou non l'arrêt de la Haute Cour, même quand la place est déserte, n'était pas de leur ressort. Il leur a enjoint de ne pas récidiver. Anat Hoffman lui a répondu que « le rôle de la police est d'intervenir en cas de trouble manifeste à l'ordre public. La police doit nous protéger contre les voyous. Mais il n'y en a pas. Ce n'est pas la peine de courir les réveiller ! Après tout, personne ne s'est plaint de nous. Cette interdiction est de moins en moins fondée. »

La police de Jérusalem réplique que « les Femmes du Kotel méconnaissent une décision des neuf juges de la Haute Cour de justice. La police est chargée de faire respecter la loi, et ne saurait tolérer en aucunes circonstances qu'elle soit bafouée par quiconque. »

Un mur ne remplace pas l'autre
L'État a dépensé près de deux millions de sicles (360 000 euros) pour aménager un site de remplacement à l'Arche de Robinson, dans le parc archéologique au sud du Temple. La nouvelle esplanade a été inaugurée en août dernier. Afin de se conformer totalement aux décisions de la Haute Cour, une rampe d'accès a été construite, pour permettre l'accès aux handicapés, et une structure en bois a été érigée pour permettre de toucher les pierres du mur. Comme cette place est aussi destinée aux cérémonies des différents courants libéraux du judaïsme, il n'y a pas de séparation entre hommes et femmes.

Anat Hoffman : «  Nous n'y avons pas mis les pieds depuis l'ouverture. Pour nous, ce n'est pas "le Kotel". Ni pour personne. Nous ne sommes pas des citoyennes de seconde classe qui devraient prier dans un parc archéologique. Je n'ai pas demandé au gouvernement de nous faire un autre mur. La Cour ne sort pas grandie par ce jugement. »

Les courants libéraux du judaïsme ne peuvent utiliser l'esplanade centrale car leurs cérémonies sont mixtes (hommes et femmes ensemble). Les Femmes du Kotel ne prient qu'entre femmes et par conséquent, ajoute Anat Hoffman, la zone des femmes de l'esplanade officielle est parfaitement appropriée.

À l'opposé des Juifs d'Israël, qui considèrent le combat de ces Femmes du Kotel comme marginal et même bizarre, la communauté juive américaine leur accorde une grande importance. Anat Hoffman raconte qu'à l'occasion de son dernier voyage aux États-Unis, presque la moitié de ses conférences étaient consacrées aux Femmes du Kotel : « Là-bas, les gens ne parviennent pas à comprendre pourquoi, d'un côté de l'esplanade du Mur occidental, les femmes pourraient revêtir un talith et lire la Torah, et pas de l'autre côté. »

Anat Hoffman considère que le féminisme orthodoxe qui est à l'origine des Femmes du Kotel est la plus importante révolution du judaïsme contemporain, et est assurée de sa victoire finale, même si elle doit prendre du temps.

Le rabbin des lieux saints, Shmouel Rabbinovitch, voit évidemment les choses autrement. L'une des raisons pour lesquelles il fut choisi par Yossi Beilin, ex-membre du Parti travailliste et ministre des Affaires religieuses, était sa volonté d'apaiser les diverses querelles.

Il se dit convaincu que « les Femmes du Kotel cherchent avant tout la provocation, à faire du Mur un champ de bataille. On leur a construit un site de remplacement, mais tout le monde fait ce qui lui chante. C'est un scandale majeur, et une grande souffrance. »

Prière à l'Arche de RobinsonUn groupe qui est très satisfait du site alternatif de l'Arche de Robinson est le "mouvement du judaïsme conservateur".[4] Cet été, rapporte Rabbi Ehoud Bandel, président du mouvement massorti en Israël (l'équivalent local du mouvement conservateur), plus de dix groupes de femmes ont visité le site chaque semaine, principalement les lundi et jeudi, quand on lit la Torah. En plus, le mouvement célèbre des offices pour les fêtes ou les jours spéciaux comme le jeûne du 9 Av ou Shavouot.

Ehoud Bandel ne tarit pas d'éloge pour le site, qui est très agréable. « Nous apprécions énormément cet investissement, destiné aux Femmes du Kotel. Ici, personne ne les dérangerait. Nous faisons les prières comme nous le sentons. Le culte est égalitaire, et les femmes lisent la Torah et s'enveloppent du talith. Beaucoup de gens préfèrent célèbrer bar- et bat-mitsvah ici ajoute-t-il cela permet de rester en famille, loin de la mêlée. »

« Pour moi poursuit-il, c'est le Mur occidental. C'est le même mur et les mêmes pierres. »

Dans la comparaison des deux murs, il trouve même quelques avantages au nouveau, en particulier le fait qu'il ait plusieurs niveaux. La nouvelle esplanade est petite, et ne peut accueillir au plus que 40 personnes. Mais on peut descendre au niveau de la rue de l'époque hérodienne. Là, remarque Ehoud Bandel, vous vous trouvez dans la rue de l'époque du temple, et les pierres proviennent du Temple lui-même, et pas seulement du mur.

« Il règne ici une atmosphère sacrée confie-t-il. Nous prions ici le matin en silence, avec le chant des oiseaux. C'est une inspiration religieuse extraordinaire. »

Ehoud Bandel exprime son soutien aux Femmes du Kotel mais remarque « j'ai peine à comprendre comment on peut prier quand tout le monde vous regarde constamment. »

Fermé Shabbath
Cependant, on peut douter de la pleine liberté de culte pour les libéraux sur le nouvel emplacement. Quiconque arrive après 8 heures du matin, explique Ehoud Bandel, doit s'acquitter d'un droit d'entrée. « On nous traite comme des touristes. » De plus, l'esplanade, comme le reste du parc, est fermée au public le samedi. « Tant qu'il faudra payer l'entrée et qu'il sera impossible de prier le Shabbath, je doute que le site puisse réellement être utilisé pour le culte.. » S'il n'avait tenu qu'au judaïsme réformé, le problème aurait été depuis longtemps tranché par la Haute Cour. Le judaïsme conservateur préfère lui des méthodes plus douces. Actuellement, ils négocient et se contentent de faire allusion à des actions judiciaires.

Traditionnellement le représentant du gouvernement qui discute avec les Femmes du Kotel est le secrétaire de cabinet. L'actuel secrétaire, Yisrael Maimon, déclare que, pour commencer, il souhaite d'abord voir comment fonctionne la nouvelle esplanade en semaine. Bientôt, assure-t-il, il abordera la question de l'ouverture le vendredi soir.

« Bien sûr, le caractère archéologique du site impose des contraintes, et la Haute Cour a aussi stipulé que les différents usages du lieu devraient être équilibrés. Mais j'ai l'intention d'ouvrir la discussion pour voir les implications et les solutions possibles. »

Le point de vue divergent du judaïsme réformé
L'esplanade de l'Arche de Robinson est devenue le site du judaïsme libéral du fait du rejet par le judaïsme réformé. Il y a cinq ans, Rabbi Yehoram Mazor, secrétaire du Conseil des rabbins réformés, a publié un article dans lequel il proclame que le Mur occidental, comme le Temple et les sacrifices d'animaux qui y étaient effectués, n'avaient pas leur place dans leurs conceptions théologiques. Entre autres références, Yehoram Mazor citait le défunt professeur Yeshayahou Leibowitz, qui disait que prier au Kotel était devenu un culte idolâtre. La conséquence pratique de cette prise de position était que le mouvement réformé devait cesser de se battre pour pouvoir prier au Kotel.

Selon Yehoram Mazor, ce point de vue a été accepté par presque tous les rabbins réformés en Israël. Des membres représentatifs du mouvement expliquent que même ceux qui rejettent l'argumentation de Yehoram Mazor considèrent que, du fait de l'ambiance hostile à leur encontre, il est préférable de ne pas s'y rendre.

Un des chefs spirituels du mouvement réformé qui préfère ne pas oublier le Kotel comme symbole religieux est Rabbi Ouri Regev, le président de l'Union mondiale du judaïsme progressiste. Mais lui-même reconnaît « qu'il est vrai que le mouvement réformé en Israël a rompu avec le Kotel. Il y a un sentiment profond que nous ne sommes pas chez nous au Kotel, que le Kotel a été accaparé par des éléments qui en ont fait autre chose et qu'il n'est plus le centre spirituel du judaïsme. »

Cependant, les touristes proches du mouvement du judaïsme réformé demeurent attachés au Kotel, qui reste pour eux le symbole de la Terre Sainte. Ouri Regev imaginait que la nouvelle esplanade était pour eux la solution. « Il était possible de faire de cet endroit un centre d'identification de la majorité du judaïsme non orthodoxe. Je pense que la nouvelle esplanade était une bonne idée. »

Mais la direction internationale du mouvement en a décidé autrement. D'après Regev, ils voulaient prier « là où les Juifs imaginent le Mur. Leur sentiment est que la nouvelle esplanade, ce n'est pas le Kotel, le compromis n'en est pas un, et l'alternative n ‘en est pas une. »

« Dans ce contexte, dit-il, j'ai laissé tomber, car je me suis rendu compte que je n'étais pas représentatif. »

Shahar Ilan

© Haaretz pour l'original et Upjf.org, pour la version française.


Notes de la Rédaction d'UPJF.org

[1] Cette année 5765 du calendrier hébraïque est une année embolismique [“augmentée”] qui comprend treize mois lunaires. Le mois Adar est dédoublé, en Adar 1 (du 10 février au 11 mars) et Adar 2 (du 12 mars au 9 avril).

[2] En détruisant le deuxième Temple, en 70 de l'ère commune, les Romains négligèrent le mur de soutènement du côté ouest. Ce vestige est devenu pour les Juifs le lieu le plus sacré. Ils l'appellent le Mur occidental [Ha-Kotel ha-ma‘aravi]. L'émotion qui les y étreint souvent a amené les Gentils à lui attribuer le nom de "Mur des Lamentations".

[3] La nouvelle lune [Rosh Hodesh] était dans l'antiquité un jour de fête, plus particulièrement pour les femmes.

[4] libéral/progressiste/conservateur/réformé : ces qualificatifs des différentes branches du judaïsme non orthodoxe (et non hassidique) ne doivent pas être pris au sens politique.

Mis en ligne le 20 février 2005 sur le site www.upjf.org.