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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

L'antisémitisme au menu du dîner du CRIF Rhône-Alpes
07/12/2004

[color=dark blue]Allocution de Monsieur Marcel AMSALLEM, Président du CRIF Rhône-Alpes

Jeudi 2 décembre 2004

www.crif.org/index02.php?type=action&id=3961&menu=10&sm3=action

Monsieur le Ministre, permettez-moi, en premier lieu, de vous exprimer mes vœux chaleureux de bienvenue à Lyon.

Votre présence en tant que Ministre de l'Education Nationale, ainsi que celle du Garde des Sceaux, confèrent à notre soirée une dimension et une envergure inespérées.

Nous félicitons Monsieur Hervé GAYMARD, qui vient d'être nommé Ministre des Finances et qui aurait dû être présent parmi nous ce soir.

Merci de vous associer à cette rencontre républicaine, que nous considérons désormais comme une tradition et un événement unique de dialogue et d'échanges dans un climat d'amitié et de convivialité.

Puisque l'occasion m'en est donnée, je souhaiterais rendre hommage à mon prédécesseur et ami, Alain Jakubowicz, qui a eu le mérite d'instituer ce grand rendez-vous et qui a su ancrer le CRIF Rhône-Alpes dans le paysage et la vie politique régiona[ux].

Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs, je ne souhaite pas bousculer le principe de ce rendez-vous. C'est pourquoi j'irai droit au but. C'est sans détour que je dois vous redire la déception, le pessimisme et l'inquiétude qui demeurent le lot quotidien des citoyens Juifs de France. Certains vont jusqu'à s'interroger sur leur avenir et celui de leurs enfants dans notre pays. Ce malaise qui persiste s'explique bien sûr par la recrudescence depuis quatre ans des agressions antisémites sur le territoire français.

• Bien que l'ensemble des pouvoirs publics aient pris la mesure du phénomène antisémite ;

• Bien qu'un arsenal législatif des plus répressifs en matière de lutte contre l'antisémitisme ait été mis en place, (je fais ici allusion à la loi Gayssot et la loi Lellouch de février 2003) ;

• Bien que le Président Jacques Chirac lui-même ait dénoncé la menace de l'antisémitisme pour la République en déclarant que «c'est bien la France qui est humiliée sur son sol quand un enfant Juif est obligé de changer de collège pour échapper aux brimades, aux intimidations, aux insultes» ;

• Bien que vous ayez parlé, Monsieur le Ministre, ainsi d'ailleurs que d'autres ministres du gouvernement actuel, de la nécessaire «mobilisation face à l'antisémitisme et au racisme qui salissent le visage de la France» ;

Le constat est clair : nos efforts communs pour lutter contre ce fléau ne donnent toujours pas les résultats espérés. Et cette année, les actes antisémites ont encore augmenté. Ils ont même plus que doublé depuis l'année 2003, en ce qui concerne notre région.

Monsieur le Ministre, vous ne l'ignorez pas, l'une de nos préoccupations majeures concerne la situation de nos enfants dans les établissements scolaires. Les incidents graves se multiplient, se banalisent, contraignant nombre de parents à recourir à l'enseignement privé pour assurer la sécurité, voire… le simple «bien-être» de leurs enfants. Cela est inadmissible.

Depuis l'époque de Vichy, nous ne pensions pas que des enfants puissent être harcelés pour la seule raison qu'ils sont juifs. Or, ces dernières années, bon nombre d'établissements scolaires rencontrent quotidiennement des cas d'antisémitisme sérieux. Ces faits d'une inquiétante gravité n'épargnent en rien notre région et j'éviterai, ce soir, de vous énumérer la lancinante et longue série d'actes odieux qui ont contribué à créer ces désormais célèbres «territoires perdus de la République». Laissez-moi pourtant vous soumettre trois cas qui m'apparaissent révélateurs de la situation sur le terrain.

• Lyon, au Collège Clemenceau : Des collégiens ont été agressés à la sortie de leur établissement par une cinquantaine d'autres élèves. Aucune raison ne nous permet de comprendre cette attaque faite d'insultes antisémites, de crachats et de jets de pierres. Deux victimes de cette agression ont décidé de changer d'établissement.

• Villeurbanne, dans une école primaire : un élève de CM2 jette à la face d'un de ses camarades : «Toi tu n'es ni noir ni blanc ni Français, tu n'es qu'un juif et un cochon», et il ajoute : «Hitler n'a pas fait tout ce qu'il fallait». Où un enfant de 12 ans a-t-il pu entendre de tels propos ! ?

• Caluire, ville supposée tranquille : sortant de leur épreuve du Brevet, deux jeunes filles de 15 ans, identifiées comme juives, sont interpellées par deux autres adolescentes qui leur hurlent «on va tous vous brûler !» « Hitler n'a pas fini son travail». [Volée] de coups de pied, de coups de poing [les jeunes filles sont] menacées d'un coup de couteau ; l'une des deux jeunes filles agressées est revenue, la peur au ventre, pour passer le reste de ses épreuves. L'autre y a renoncé.

Les écoles, Monsieur le Ministre, seraient-elles devenues des lieux à haut risque ?
Trouveront-elles une réponse appropriée pour lutter contre cet antisémitisme qui gangrène l'école de la République ?!

Les enfants, victimes d'agressions parce qu'ils sont juifs, subissent des traumatismes auxquels s'ajoute un sentiment d'injustice. C'est avec amertume qu'ils sont contraints, le plus souvent, et sur les conseils des chefs d'établissement, de quitter leur école pour leur sécurité. Certains apprennent parfois que leurs agresseurs bénéficient de mesures d'indulgence, ou, pire encore, de mesures d'indemnisation. Je fais, bien entendu, allusion à ces deux jeunes agresseurs du collège Montaigne, qui, après avoir frappé et insulté un camarade juif de 11 ans, ont pu réintégrer leur établissement scolaire, excusés et indemnisés par l'Etat. Comme [ce fut le cas pour] beaucoup de ses camarades victimes du même traitement, la famille de l'enfant juif a dû chercher un autre collège.

Monsieur le Ministre, il serait grand temps que les agresseurs antisémites soient conscients qu'ils ne bénéficieront plus d'impunité au détriment de leurs victimes. A cet égard, il devient indispensable qu'une insertion des extraits les plus significatifs de la Loi Lellouch, trouve une place dans tous les règlements intérieurs des lycées et collèges de France. Il devient urgent que toute l'équipe de la vie scolaire puisse également bénéficier de journées de formation sur les démarches à suivre, face à des manifestations de racisme ou d'antisémitisme.

Il est bien connu que les valeurs de l'éducation et de l'étude ont une importance dans la tradition juive. C'est pourquoi nous sommes conscients que la seule répression, aussi nécessaire soit-elle, ne saurait suffire. Il s'agit bien de trouver des solutions éducatives pour répondre à cette maladie qui se déclare de plus en plus précocement. Mais, Monsieur le Ministre, quelles armes avons-nous pour lutter contre l'influence néfaste des adultes en milieu familial ou dans l'entourage de certains jeunes sans repère ? Ces jeunes enfants ou adolescents pour lesquels nous savons que les préceptes fondamentaux, qui leur sont enseignés en instruction civique ou en cours d'Histoire, n'ont aucun impact sur leur perception du monde. Or, seule une véritable prise en compte de notre passé et des devoirs de chacun pourra favoriser le respect des droits des autres. Le droit, par exemple, de ne pas être inquiété pour son origine ou son appartenance religieuse…

Que dire de la Laïcité dans ce contexte ? Où en sommes-nous aujourd'hui ? Vous savez sans doute, Monsieur le Ministre, à quel point la Communauté juive est attachée aux valeurs de la République et tout spécialement à l'un de ses piliers : la Laïcité. Les affaires récentes de voile dans les établissements scolaires ont mis en lumière la situation critique que connaît l'école publique. Cette question a néanmoins permis d'actualiser la réflexion des Français sur l'importance fondamentale du caractère neutre et protégé des établissements scolaires. Toutefois les pouvoirs publics ont le devoir de rester fermes sur cette neutralité spécifique à la société française. Le respect des valeurs républicaines, au sein des établissements scolaires, est un combat permanent. L'école est et devra rester un lieu d'apprentissage de la citoyenneté. La laïcité est le support de toutes nos libertés puisqu'elle permet à chacun de vivre sa différence sans pour autant l'infliger aux autres. Monsieur le Ministre, nous pensons que Laïcité et lutte contre l'antisémitisme sont intimement liées, l'une étant garante de l'autre.

L'apprentissage de la laïcité pose, en effet, des bases communes pour la construction de l'élève, c'est-à-dire du futur citoyen. Elle permet ainsi de lutter plus efficacement contre l'antisémitisme, ou contre tout autre danger idéologique susceptible de nuire à nos valeurs communes. L'un de ces dangers est la difficulté, pour certains professeurs, d'aborder les questions liées au judaïsme et à la Shoah : des cours sur la Shoah, qui sont quelquefois violemment contestés et qui deviennent une source de protestations parmi les élèves ; des élèves qui s'exclament parfois qu'il ne s'agit pas «de la réalité», ou encore qu'ils connaissent «un livre qui dit le contraire».

Nous pensons qu'emmener ces élèves sur les lieux mêmes de l'horreur contribue à lutter contre ces germes du négationnisme. C'est pourquoi nous tenons à rendre hommage à l'initiative du Conseil Général du Rhône qui organise chaque année un voyage à Auschwitz pour les collégiens. Nous saluons également le travail de recherche effectué par le centre de documentation sur la déportation des enfants juifs de Lyon. Il a mis au jour l'histoire de plus de 273 enfants juifs. Ces archives constitueront un outil pédagogique supplémentaire à destination des élèves, qui découvriront ainsi que des enfants issus de leur propre établissement ont été déportés et exécutés dans les camps.

Nous savons, Monsieur le Ministre que vous vous êtes personnellement impliqué et investi afin qu'un DVD, voulu par votre prédécesseur, Mr Luc Ferry, comportant des extraits du film «Shoah» de Claude Lanzman, soit distribué dans tous les lycées de France. Mais je dois vous avouer notre étonnement quand nous avons appris que ces quelque 250 000 DVD s'entassaient, il y a peu encore, dans les placards des rectorats. Pouvez-vous nous donner l'assurance, Monsieur le Ministre, qu'à ce jour, tous ces documents vidéo ont été totalement distribués dans l'ensemble des établissements scolaires et que ces outils pédagogiques sont enfin opérationnels ?

A ce sujet, permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous dire notre inquiétude devant la disparition de l'enseignement de la Shoah du programme de la classe de Terminale. Nous ne croyons pas que déplacer cet enseignement essentiel en fin de 1ère offre une garantie de motivation et d'intérêt suffisant, à un moment où le programme se trouve le plus souvent bousculé.

Dans le même ordre d'idée, le négationnisme qui perdure dans certaines universités lyonnaises préoccupe les représentants des institutions juives régionales que nous sommes. Et puisque vous êtes notre invité d'honneur, ce soir, à Lyon, vous ne serez guère étonné, Monsieur le Ministre, si j'évoque le rapport Rousso. Celui-là même qui avait été commandé par l'un de vos prédécesseurs, Monsieur Lang, et qui a été rendu public très récemment sur le site de votre Ministère. Je dois avouer que l'absence de réactions officielles, de la part du Ministère de l'Education Nationale, nous a laissés quelque peu perplexes. Car je rappelle que ce rapport comporte des informations révélant de sérieux manquements et de graves dysfonctionnements dans ce qu'a été la gestion de l'Université LYON III ; notamment les recrutements d'enseignants sur des critères souvent éloignés des normes universitaires. Peut-être, pourriez-vous nous dire ce soir Monsieur le Ministre, quelle appréciation vous portez sur les conclusions de ce rapport et quelles conséquences pratiques vous êtes prêt à en tirer. J'attire, par ailleurs, votre attention sur les autres affaires de négationnisme qui se sont multipliées et qui ne concernent pas uniquement l'Université de Lyon III…

Quant à l'affaire Gollnish, qui a remis en cause la réalité de la Shoah, je dois dire que, là aussi, nous sommes dans l'attente d'une position plus tranchée de votre part. Certes, votre représentant au plus haut niveau dans l'Académie de Lyon, Monsieur le Recteur Alain Morvan, à qui nous rendons ici le plus vibrant hommage, a entrepris une action déterminée et a su adopter les prises de position les plus courageuses dans cette délicate affaire. Certes, Monsieur Dominique PERBEN, Garde des Sceaux ainsi que le Procureur général, Monsieur Jean-Olivier VIOUT, ici présents, ont demandé que des poursuites soient engagées et ce, malgré les conclusions de l'enquête de la police judiciaire. Nous les en remercions. Cependant, la suspension des fonctions universitaires de Bruno Gollnish prendra malheureusement fin demain. Monsieur le Ministre, le code de l'Education vous donne la possibilité de suspendre un membre du personnel de l'enseignement supérieur pour une durée d'un an. Ne pensez-vous pas que la situation actuelle justifierait le prolongement de la sanction d'un professeur qui se permet de tenir des propos qui contestent un crime contre l'humanité?

L'atmosphère actuelle ne se prête-t-elle d'ailleurs pas à ce genre de propos ? Car n'oublions pas que le numéro deux du Front national s'est cru également autorisé à accuser Israël d' «instrumentaliser la Shoah à des fins financières», en déclarant que cet Etat aurait «des intérêts considérables à nier le débat» sur l'existence des chambres à gaz. Etrangement, cette déclaration mensongère est passée inaperçue dans les médias… Elle n'est, en effet, qu'une accusation de plus contre l'Etat d'Israël. Ces accusations antisionistes participent aujourd'hui d'un phénomène de mode dangereux... Monsieur Jean-Christophe RUFFIN en fait état dans un rapport édifiant qu'il a remis au ministre de l'intérieur le 19 octobre dernier. Il souligne cet «antisionisme radical» qui est véhiculé notamment par l‘ultra-Gauche, mais aussi par certaines organisations «antiracistes».

Nous connaissons ce problème, qui s'est révélé de manière probante en 2001, avec la Conférence de DURBAN, en Afrique du Sud. On commence par comprendre, puis par excuser la lutte armée des Palestiniens, y compris lorsqu'elle vise des civils innocents. Puis, on amalgame cette lutte à des combats auxquels les jeunes sont sensibles : l'alter-mondialisme, l'écologie, la pauvreté dans les pays du Sud. Peu à peu on range du même côté le sionisme et le nazisme, justifiant par là la noblesse du combat.

Ce phénomène, qui légitime, par extension, les actions violentes contre les Juifs, est désormais bien ancré dans notre pays. Il est relayé, en amont, par les prêches de certains imams extrémistes qui appellent à la guerre et au meurtre des Juifs partout où ils se trouvent.

Mesdames et Messieurs, Jean-Christophe RUFFIN a raison de recommander une refonte de la loi, qui pourrait désormais réprimer plus facilement un antisionisme qui dissimule mal la profondeur de ses desseins.

Monsieur le Ministre, il n'est pas concevable, aujourd'hui, de lutter efficacement contre l'antisémitisme dans ses formes nouvelles, sans tout tenter pour rééquilibrer les positions de la France au Proche-Orient. La France doit exercer son influence afin que les manuels scolaires palestiniens enseignent aux enfants que la paix est possible, que la coexistence est nécessaire, plutôt que d'y laisser se déverser la haine d'Israël et des Juifs ainsi que l'apologie du Djihad et du martyre.

Parce que la France est généreuse avec les Palestiniens, elle peut leur faire passer un message fort : ils doivent accepter l'existence, à leurs côtés, de leurs voisins israéliens.

Enfin, Monsieur le Ministre, j'aurais en tant que Président du CRIF Rhône-Alpes, une dernière requête de la plus haute importance à vous soumettre. Vous n'êtes pas sans connaître la diffusion de programmes dignes des poncifs antisémites les plus moyenâgeux, sur la Chaîne de télévision du Hezbollah, Al Manar. Le Premier Ministre avait pu voir, avec effroi, les séquences d'une série mensongère dans laquelle on nous montrait des juifs perpétrant des meurtres rituels. Ces images, qu'il avait qualifiées, lors du dîner du CRIF national, «d'images insupportables à la vue, brûlantes au cœur et révoltantes à la raison» avaient donné lieu à une prise de position conjointe avec le CSA, d'interdire la diffusion d' Al Manar, pouvant être captée, via satellite, par des millions de foyers français.

Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les Députés, nous avons appris avec stupeur que cette chaîne de télévision porteuse de haine venait d'être agréée par le CSA et continuait, depuis, à diffuser son idéologie, une idéologie qui va à l'encontre de nos valeurs.

Où est la cohérence, Monsieur le Ministre, entre la volonté affichée de combattre l'antisémitisme et l'autorisation donnée à un mouvement terroriste et antisémite d'exprimer librement de telles abominations, qui incitent à la haine des juifs ?

Je l'ai évoqué tout à l'heure, les repères fondamentaux, d'ordre civique, moral, social et historique font aujourd'hui défaut à de nombreux jeunes de ce pays. Cette chaîne de télévision, je vous le rappelle, peut être captée par certains d'entre eux, mal informés, mal éduqués, privés de tout repère.

Monsieur le Ministre, nous vous serions reconnaissants de peser de tout votre poids pour que cette chaîne dangereuse ne puisse bénéficier de l'écoute des Français. Nous tenons d'ailleurs à remercier très solennellement Monsieur le Maire de Lyon, Gérard Collomb, d'avoir bien voulu porter sa signature sur la pétition initiée par le Crif.

C'est donc en tant que fils et filles d'Abraham et de Marianne, que, par ma voix, la Communauté juive s'est adressée à vous, ce soir, Monsieur le Ministre. Ses attentes sont nombreuses, mais elles participent [des] grandes questions qui animent aujourd'hui l'ensemble de notre pays.

Merci de répondre à cette espérance.


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[color=dark blue]Discours du ministre François Fillon

Le CRIF organise ce soir à Lyon une rencontre d'une ambition et d'une qualité rares. Elle nous permet de débattre et [de] nous rassembler autour des valeurs républicaines qui nous sont si chères.

Me comprendrez-vous, si je vous dis pourtant que je ne suis pas heureux du discours que je vais prononcer, car il est des sujets sur lesquels je préférerais ne plus jamais avoir à m'exprimer - sinon pour me féliciter de leur disparition. Parmi eux, l'antisémitisme et ses manifestations odieuses qui salissent le visage de la France.

En répondant à l'invitation du CRIF Rhône-Alpes et de son président Marcel Amsallem, je me serais volontiers contenté de partager avec vous les raisons que nous avons de nous réjouir ensemble.

La première d'entre elles, c'est la participation magnifique de la communauté juive à la vie de la France, et à l'installation plus contemporaine de la République. Elle en a compris très tôt l'avenir, intellectuel, politique, social, humaniste. Elle s'en est fait[e] le promoteur, à travers plusieurs de ses fils, juristes, philosophes, serviteurs de l'Etat.

Elle a su, dans le même temps, faire apprécier à tous l'originalité reçue d'une culture plusieurs fois millénaire.
En somme, elle a ainsi contribué à définir le modèle français.

A ce motif de confiance fondé sur le constat d'une communion nationale, j'ajouterai un motif d'espoir : celui que nous offre, peut-être, la nouvelle donne au Proche-Orient pour développer une espérance partagée dans cette région.

Pourtant, mesdames et messieurs, les faits me ramènent, hélas, à des considérations plus sombres. De l'Allemagne nazie à l'URSS de Staline, l'histoire nous a infligé, à l'égard de l'antisémitisme, des leçons d'une violence inouïe.

Si incroyable que cela puisse paraître, ces leçons n'ont pas été toujours pleinement entendues. Aujourd'hui, malgré nous, en France même, l'antisémitisme continue d'exister.

On compte un nombre croissant d'incidents, souvent liés à des revendications identitaires, manifestant un antisémitisme que des provocateurs s'efforcent de raviver là où son emprise est la plus révoltante, c'est-à-dire dans la jeunesse.

Certains sont animés d'un antisionisme exacerbé, dans lequel l'opposition politique s'est pervertie en haine raciale. Cette confusion n'a pas, en France, droit de cité ! Un exemple récent est dans nos esprits : celui de la chaîne Al Manar. Ayant visionné les images diffusées par cette chaîne, le Premier ministre a décidé le renforcement de la législation pour que le Gouvernement retrouve le droit de mettre sans délai un terme à des activités qui constituent une atteinte à l'ordre public, et la mise en place d'un cahier des charges extrêmement contraignant. C'est sur cette base que le CSA vient de demander au Conseil d'Etat l'interdiction de cette chaîne qui a rompu ses engagements, en versant dans une propagande odieuse. Que cette interdiction, que j'estime bien tardive, serve de leçon aux garants de la liberté qui est indissociable de la responsabilité ! La vigilance doit être en aval, pas en amont. Elle doit être aussi Européenne. Le Ministre de la Culture réunit dès la semaine prochaine ses homologues européens chargés de la communication, pour que l'Union Européenne se dote des moyens d'interdire sur son territoire la diffusion de tels programmes.

Des propos sordides ont également été tenus récemment par un homme qui donne une image détestable du milieu universitaire lyonnais. Il a repris un refrain nauséeux que l'on pouvait croire abandonné à jamais. Ses mots ont appelé, de ma part comme de celle de Dominique Perben, une condamnation immédiate et d'une extrême fermeté. J'ai demandé au recteur de l'académie qu'une procédure disciplinaire soit engagée à son encontre dans les plus brefs délais, au sein de l'instance universitaire. Une mesure de suspension provisoire a été prise par le Président de l'université pour «trouble à l'ordre public» et, depuis hier, celle d'une interdiction d'accès à l'université jusqu'à ce que la section disciplinaire se soit prononcée. Je salue, par ailleurs, la décision prise par le procureur général près la Cour d'appel de Lyon, à la demande du Ministère de la Justice, d'engager des poursuites pour «contestation de crimes contre l'humanité». Laissons désormais parler la justice de notre pays, en laquelle je place ma confiance. Nous en tirerons, par la suite, les conséquences qui s'imposent. Quant au rapport Rousso, il est l'occasion pour l'Université Lyon III de sortir d'un passé, qui obscurcit sa réputation.

Mesdames et Messieurs,
La lutte contre l'antisémitisme, tout comme celle contre le racisme, exige une stratégie globale, car ce fléau prend sa source dans les replis sombres de la question nationale.

Lorsque la France doute d'elle-même, lorsque son ascenseur social se bloque, lorsque ses idéaux s'épuisent, alors notre peuple se fige, se soupçonne, se divise.

On ne soulignera jamais assez combien la crise économique et sociale latente, qui nous "paralyse" depuis la fin des années 70, aura désarçonné les rêves de notre pays.

Sous l'autorité de Jacques Chirac, notre action n'a pas d'autre but que de redonner du sens au pacte français, en ressuscitant la confiance de nos concitoyens.

Avec la relance d'une politique de sécurité affirmée, nous cherchons à restaurer un climat de fraternité et de citoyenneté. La violence entraîne la peur, et la peur conduit au repli. Il faut briser ce cycle de l'enfermement autour duquel rodent les idéologies les plus néfastes.

Avec la relance de notre économie, la revalorisation du travail, la réforme des retraites, la modernisation des règles qui régissent le dialogue social, nous ne visons pas uniquement à adapter nos structures, nous cherchons à faire tomber les craintes psychologiques et culturelles. Ces craintes sont celles des vieux pays que le futur effraie. La France ne doit pas être frileuse. Elle a tous les atouts en main pour affronter les défis du XXIe siècle. Désormais, libérons ses audaces, car, c'est dans le mouvement et la projection vers l'avant que notre société renouera avec le sens du bien commun.

Enfin, si nous revisitons, avec le plan de cohésion sociale, les termes de la solidarité, c'est parce que nous sentons que les liens qui nous unissent sont distendus. Savez-vous que dans la France des années 2000, la promotion sociale est moins assurée que dans celle des années 60 ?

Il est paradoxal de constater qu'un des pays occidentaux les plus engagés en matière de solidarité, soit l'un de ceux où cette promotion est la plus faible. Quand des parents pressentent que leurs enfants sont prédestinés à un avenir professionnel ou social moins gratifiant que le leur, alors tout est à craindre. Voilà pourquoi, il faut redessiner les termes de notre socle social.

Enfin, si nous avons réactualisé le principe de laïcité, c'est parce que nous cherchons à ressusciter l'idéal de l'égalité républicaine. La loi sur le voile n'est pas une loi contre les religions. Elle est la loi du respect. L'année dernière, 1 465 cas de jeunes filles voilées avaient été recensés. Aujourd'hui, il ne reste que 9 cas. La France pour tous s'est paisiblement imposée.

Mesdames, Messieurs, Au cœur de l'élan national que nous appelons de nos vœux et donc au centre du combat contre la haine de l'autre, qui est souvent l'ombre de la haine de soi, il y a l'éducation.
Enseigner, c'est éclairer, mais c'est aussi discipliner.

Face à l'antisémitisme, il faut rendre son actualité et sa fermeté à un discours de combat, qui perdurera aussi longtemps que les faits l'exigeront.

En menant ce combat, j'exprime d'abord une révolte personnelle. J'étais à Herrlisheim. J'y ai vu ces stèles brisées et souillées, ces signes infamants, poignant le cœur de honte, ces pierres devant lesquelles on se prend à penser : Que feraient-ils aux vivants ? Je n'ai pas oublié le cimetière d'Herrlisheim ; pas plus que je n'oublierai cette visite au camp d'Auschwitz, en compagnie de Simone Veil.

Dans ce combat, je réponds également à l'appel du Chef de l'Etat, qui, à plusieurs reprises, sut préciser avec force ce que l'antisémitisme avait d'abject.

Je réponds enfin à l'appel d'une communauté nationale qui vous reconnaît comme siens, et qui craint pour elle quand elle craint pour vous, parce qu'elle a compris que les maux qui vous frappent, la frappent.

L'antisémitisme n'est pas le problème de la seule communauté juive. C'est un problème national. C'est l'indicateur avancé de nos dérives, de nos angoisses et de nos violences.

Depuis peu, l'Ecole n'est plus épargnée. A cette menace, je veux vous dire que l'Education nationale réplique avec fermeté.

L'école de la République ne tolère aucune discrimination de race, de sexe, de religion ou de culture. Elle apprend à tous comment vivre ensemble, dans le respect de chacun. Elle sanctionne donc les gestes hostiles, les insultes, les graffitis. Elle met en garde contre les propos les plus infantiles et les plus irréfléchis, car il n'y a pas d'antisémitisme véniel.

Mais cette lutte menée dans l'école en déborde le cadre. Nous sommes dépositaires de la jeunesse de la nation. Nous devons l'armer des valeurs qui guideront sa vie entière.

L'histoire et l'instruction civique sont les premiers vecteurs de ces valeurs. En parlant d'histoire, je pense d'abord à la mémoire tragique de la Seconde Guerre mondiale, cet apologue monstrueux sur l'être humain dont nous n'avons pas fini de méditer la leçon. J'ai reçu récemment Claude Lanzmann. Il souhaitait me voir ; je voulais l'entendre. En accord avec lui, j'ai pris la décision de faire distribuer à tous les lycées de France un exemplaire sur DVD de son film, Shoah. J'ai sensibilisé les recteurs et les chefs d'établissement à l'utilité absolue de diffuser cette œuvre pour éveiller les élèves au travail de mémoire. La distribution de ce film est engagée. Je m'assurerai personnellement qu'elle soit bientôt achevée.

L'enseignement de ces années noires bénéficie, dès à présent, d'un matériel pédagogique abondant, et de ressources de grande qualité, à commencer par celles de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, et du Centre de Documentation Juive Contemporaine. En classe de première, douze heures sont consacrées à resituer la Shoah dans une étude des totalitarismes européens. En classe de terminale, la mémoire du génocide est un thème d'étude privilégié parmi les fondements du monde contemporain.

Etendu sur le primaire, le collège et le lycée, cet enseignement se double d'initiatives qui, parallèles aux cours, en sont les compléments : je veux parler, par exemple, du Concours national de la Résistance et de la déportation. Il rassemblait 38 000 élèves en 2002, il en a réuni[s] plus de 45 000 en 2004. Je veux parler aussi de la Journée européenne de la Mémoire de l'Holocauste, instituée à l'initiative de la France par le Conseil de l'Europe, en octobre 2002, et pour laquelle notre pays a choisi la date hautement symbolique du 27 janvier, jour de la libération d'Auschwitz.

Pleinement engagée, l'Education nationale s'est dotée, au cours des dernières années, d'un dispositif aussi complet que possible.

Toutes les académies proposent, dans le cadre de leur Plan Académique de Formation, une éducation à la citoyenneté. La formation des enseignants, mais aussi des documentalistes, fait ainsi l'objet d'actions conjointes entre les IUFM, les rectorats et le Centre de Documentation Juive Contemporaine. Elle envoie dans nos classes des hommes et des femmes aguerris, aptes à répondre aux principales questions, comme à riposter aux principales remises en cause.

Dans ce combat mené par l'Education nationale, il faut susciter des partenariats. Il faut des synergies, il faut un élan collectif. Les collectivités locales ont notamment vocation à organiser la visite de lieux de mémoire - du plus proche, comme la Maison d'Izieu, au plus lointain. En 2003-2004, le Conseil général des Alpes maritimes, a, par exemple, organisé avec l'académie de Nice une journée de visite au camp d'Auschwitz-Birkenau. Elle a rassemblé 82 collèges, 2600 élèves et plus de 200 enseignants. Depuis trois ans, mille lycéens franciliens ont accompli le même parcours, que des conventions comparables doivent ouvrir aux établissements d'Alsace.

L'Institut Européen en Sciences des Religions a pour sa part ouvert un groupe de travail, au sein duquel des chercheurs communiquent aux enseignants leur réflexion sur la façon d'aborder le fait religieux dans le cadre laïque. La Cellule de Prévention des Dérives Communautaristes y participe. Il débouchera sur des actions de formation. Et je n'oublie pas, à Lyon, le Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation dont les missions sont connues de tous.

Les éditeurs scolaires, quant à eux, ont convenu avec le Ministère d'exercer une vigilance toute particulière sur le contenu des manuels. Ils se sont engagés à prévenir la diffusion de stéréotypes religieux, et à proscrire tout contenu qui pourrait présenter la moindre suggestion antisémite ou raciste.

Les associations, enfin, prennent, dans ces partenariats, la place que leur réserve leur expertise particulière. Certaines interviennent pour relancer le dialogue dans une classe ou dans un établissement qu'un incident douloureux vient de frapper. D'autres savent organiser le témoignage et l'écoute.

Je voudrais, dans ce cadre, souligner la qualité du partenariat mené avec le CRIF. Des rencontres régulières continueront d'être organisées au plus haut niveau, pour faire le point sur l'effet de ces mesures. Elles seront poursuivies. Elles porteront leurs fruits.

A l'évidence, nous sommes engagés dans un travail de longue haleine ! Le fait est que l'antisémitisme, lui, n'attend pas. Nous devons donc gérer le quotidien avec ses urgences. Après avoir expliqué, rappelé, mis en garde, averti… il nous faut aussi surveiller et punir. Les enseignants et les chefs d'établissements peuvent compter sur l'appui de leur ministre qui n'a, en la matière - sachez-le - aucun état d'âme.

Dans la loi d'orientation que je finalise, j'ai d'ailleurs veillé à ce que la lutte contre l'antisémitisme et la violence soit au cœur des règlements intérieurs des établissements.

Cette répression de l'antisémitisme commence par son évaluation. L'Education nationale s'est dotée à cette fin du logiciel SIGNA, qui recense, dans la transparence et l'objectivité, les actes de violence en milieu scolaire avec une exhaustivité chaque mois plus grande. C'est un moyen pour mieux cibler nos actions.

230 actes à motivation antisémite et 1030 actes à motivation raciste ont été signalés depuis janvier 2004, ce qui représente 3% des dossiers. Au regard de notre «tolérance zéro», c'est beaucoup trop - comme vous l'avez souligné.

Ces actes connus, reste - je l'ai dit - à les sanctionner. Vous avez cité, dans votre allocution, trois agressions inacceptables qui se sont déroulées dans des établissements ou à leur proximité. L'institution, sur ces trois affaires, a réagi avec fermeté. 8 commissions disciplinaires se sont réunies et ont procédé à 4 exclusions définitives et à 4 exclusions temporaires. 5 autres commissions ont également statué sur des exclusions courtes allant de 2 à 8 jours.

Face au fléau de l'antisémitisme, la sanction ne supporte pas l'à-peu-près. L'Education nationale applique aux contrevenants les sanctions de plus en plus sévères que prévoit le règlement des établissements. Elle défère les auteurs des faits les plus graves aux forces de l'ordre et à la justice.

Une circulaire interministérielle du 13 septembre précise les dispositifs à mettre en œuvre entre l'Education nationale, l'Intérieur et la Justice. Elle inclut la lutte contre l'antisémitisme et le racisme.

Le protocole d'accord conclu entre le ministère de l'Intérieur et celui de l'Education nationale, le 4 octobre dernier, est, à mon sens, exemplaire. Il met à la disposition de chaque chef d'établissement un référent unique, choisi parmi les forces de l'ordre. Sa réactivité, sa connaissance du terrain en feront un interlocuteur irremplaçable. Dans le strict respect des missions de chacun, les compétences de la police ou de la gendarmerie sont ainsi mises au service de l'école, dans sa lutte contre les actes antisémites, racistes et violents.

Un accord comparable a été passé entre le Rectorat et le Parquet de Paris. Il permettra un traitement instantané des infractions. Vous savez que, dans le cas des délits commis par des adolescents, la rapidité de la sanction conditionne son efficacité. Cet accord devra être généralisé.

Mesdames, Messieurs,
En cette période où s'élabore une nouvelle loi d'orientation sur l'Ecole, le moment est propice au redressement de nos valeurs communes : valeurs de respect, de fraternité, d'unité nationale.

En retraçant les grandes lignes du combat mené à la tête de l'Education nationale contre l'antisémitisme et le racisme, je n'ai pas eu l'impression de parler devant vous, mais bien de parler au-delà de nous.

Mon discours est celui de la communauté nationale ; c'est celui de la France, notre France. Tout homme de conscience doit le reprendre à son compte, car l'antisémitisme est un crime contre l'esprit et contre la loi ; c'est un crime contre la nation.

Nous sommes les membres de la même famille : celle de la France fière, libre et tolérante. La République ne transige pas avec ses adversaires.

Aux côtés du Président de la République et du Premier Ministre, voilà ma ligne de conduite permanente.


© CRIF Rhône-Alpes



Mis en ligne le 07 décembre 2004 sur le site www.upjf.org.