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Princes prétendus et pirates authentiques [Le danger des ONG]
23/09/2005

par Corentin de Salle

Un texte prophétique qui dénonce la nocivité de la stratégie idéologique des Organisations non gouvernementales. En effet, autoproclamées et sans représentation parlementaire, ni même populaire, ces entités se sont imposées par leur lobbying intellectuel véhiculant nombre d'idées subversives, qui prospèrent malheureusement dans le climat ambiant de contestation, partisane et haineuse, du libéralisme économique. Les ONG excellent dans la contestation virulente du système politico-économique qui prévaut en Occident, mais que proposent-elles en échange, sinon des idées, souvent fumeuses ou irréalisables et qui n'ont pas fait leurs preuves sur le terrain ? (Menahem Macina).

Platon, déjà, mettait en garde ses contemporains contre le danger de voir les rênes du gouvernement de la Cité glisser entre les mains d'oligarques. Déplorer la fragilité des institutions démocratiques face aux appétits du monde financier participe d'une vieille tradition intellectuelle. On s'est longtemps inquiété du "mur d'argent" ou des "200 familles". Pour ne rien dire de prétendus "complots" à connotation peu ou prou antisémite. De nos jours, on s'émeut de ce que la souveraineté des États soit concurrencée par les multinationales, Léviathans privés en mesure d'imposer leurs diktats. Comme le pointe un auteur[1], il n'y a qu'une seule chose pire que d'être envahi par les grandes multinationales : c'est de ne pas être envahi par elles. D'où l'insoutenable pression pesant sur les démocraties. Bon nombre de professeurs de sciences humaines vous le diront : ce qu'il faut combattre, c'est la "dictature du marché".

Il n'y a qu'une seule chose pire que d'être envahi par les grandes multinationales : c'est de ne pas être envahi par elles
Nul ne peut nier que les acteurs économiques majeurs disposent de leviers puissants pour défendre, via des lobbys, leurs intérêts au niveau politique. Aucune administration n'est incorruptible et il y aurait beaucoup à dire sur les agissements nomenklaturistes de certaines entreprises privées. Mais gardons à l'esprit que, pour puissants qu'ils soient, ces princes n'ont pas de territoires, leur force résidant précisément dans leur capacité à se déterritorialiser en permanence. Ils ne se soucient pas prioritairement de réformer les valeurs ou changer le mode de vie des intéressés. En effet, ils ne règnent pas sur des sujets : ils doivent séduire des consommateurs. S'il est vrai que la perspective d'attirer des investisseurs incite des États à se défaire de politiques protectionnistes, il faut bien voir que ce mouvement, loin de sangler le joug de la "dictature", entraîne souvent une démocratisation de la société (Mexique, Indonésie, Asie du Sud-Est, etc.) Quand bien même ils auraient des velléités politiques - hasardeuse aventure dont se gardera toujours l'entrepreneur avisé - ces prétendus princes n'en ont pas les moyens. Tout pouvoir, même le plus tyrannique, repose sur un capital de légitimité. Or ce dernier est pratiquement nul dans le cas des entreprises commerciales. Dans l'opinion publique occidentale, les activités lucratives sont, au mieux, considérées avec suspicion. Ici apparaît le vrai talon d'Achille de la puissance économique. On connaît l'instabilité des marchés financiers : une rumeur peut conduire à un crash boursier et un boycott diligenté contre une entreprise peut s'avérer cataclysmique en termes d'emplois, voire conduire à la faillite.

Les altermondialistes l'ont bien compris, eux qui ont déclaré la guerre aux "logos". C'est cela, symétriquement, qui explique la force de frappe des organisations non gouvernementales (ONG). Quoique fonctionnant sur des budgets dérisoires et mobilisant des effectifs lilliputiens, ces entités jouissent d'une légitimité considérable. Une légitimité qui éclipse parfois la légitimité des mandataires élus démocratiquement. Ce n'est pas pour rien que des politiciens PS ou CdH se ruent à Porto Alegre, espérant ainsi que la grâce révolutionnaire de la grand-messe déteigne quelque peu sur leur personne.

On disserte à l'envi sur les ravages de la mondialisation économique mais on n'évalue jamais l'impact, autrement plus significatif, de l'action des ONG sur nos existences
On disserte à l'envi sur les ravages de la mondialisation économique mais on n'évalue jamais l'impact, autrement plus significatif, de l'action des ONG sur nos existences. Contrairement aux entreprises dont nous choisissons d'acheter ou non les produits, les ONG agissent dans un sens que nous n'avons pas orienté et auquel nous ne pouvons nous opposer. Ce qui se joue actuellement à cette échelle, c'est une véritable entreprise de piratage des institutions démocratiques internationales. C'est ce qui ressort de l'ouvrage remarquablement documenté de Marguerite Peeters.[2]

Ne nous méprenons pas. Il est sain que des contre-pouvoirs existent et tout mouvement contestataire d'une certaine ampleur charrie généralement des idées qu'il est bon d'examiner avec intérêt. Plusieurs évolutions des plus positives (nous pensons notamment à la notion de droit d'ingérence) sont à mettre au crédit de l'action des ONG. Il ne s'agit pas ici - ce serait ridicule - de contester la raison d'être des ONG mais de pointer la dérive inquiétante de certaines d'entre elles.

Reprocher, comme on l'entend souvent, au mouvement altermondialiste - mouvement qui s'identifie partiellement à la galaxie ONG sans néanmoins se confondre avec elle - son refus de s'investir sur le plan politique, c'est ignorer que le combat se joue sur un autre front. Ce mouvement ne se contente pas de saboter les sommets et de jeter l'opprobre sur les pays riches mais déploie également une rare activité dans la prise d'assaut des organisations internationales. Théorisant avant l'heure les pratiques de Mussolini, Lénine enseignait déjà le fait qu'une petite minorité très organisée et peu scrupuleuse peut facilement contraindre une foule, une usine, un secteur professionnel à se ranger à ses vues. Ainsi, avant l'ère Thatcher, les syndicats britanniques recouraient fréquemment à la violence et l'intimidation. Entre-temps, ces procédés de piraterie, auxquels il est encore souvent fait recours sous la forme agit-prop (souvenons-nous des sommets de Seattle ou de Gênes) sont devenus à la fois plus policés et plus insidieux.

Imaginons un groupe de plusieurs milliers de personnes manifestant devant une assemblée parlementaire nationale. Imaginons que ce simple acte militant, forcément relayé par les médias, lui vaut, après quelques jours, d'envoyer un ou plusieurs émissaires dans l'enceinte parlementaire, de s'y faire entendre, de proposer des amendements voire d'obtenir un droit de vote, un financement, le droit d'être consulté et même de devenir partie prenante dans la mise en œuvre du texte voté. C'est exactement ce qui se produit dans les grandes conférences onusiennes. La féministe Bela Abzug, s'invitant avec 1 500 femmes au sommet de Rio 1992, est parvenue, en un mini coup d'État, à imposer de cette manière son Women's Caucus comme un partenaire désormais incontournable. Un autre procédé pour pénétrer dans la place consiste à intervenir en amont, lors de la rédaction du texte : c'est cas de l'IPPF (International Planned Parenthood Federation) qui, de mèche avec plusieurs fonctionnaires onusiens, est ainsi devenu un partenaire permanent. L'article 71 de la Charte de l'ONU autorise le Conseil Économique et Social à consulter les ONG. Cela prend d'abord la forme de réunions informelles qui, de plus en plus fréquentes, se muent en "partenariats", puis en "partenariats égalitaires" entre l'ONU, les gouvernements et les ONG. La boucle est bouclée lorsque les États eux-mêmes font appel à l'expertise des ONG, voire en appointent des membres comme délégués à ces conférences, lesquels défendent des positions n'ayant pas fait l'objet d'un débat démocratique à l'interne, positions que les États n'osent plus désavouer par la suite.

Kofi Annan parle - pour s'en réjouir - de la "révolution tranquille" des ONG
Ces actes de piraterie sont validés par un nouveau paradigme traduisant l'émergence d'une "société civile mondiale", à savoir celui de "démocratie participative", plus adapté à la réalité internationale et destiné à supplanter le concept suranné de "démocratie représentative" propre aux États nations. Les ONG seraient plus légitimes que gouvernements et administrations nationales car plus informées, plus expérimentées et donc, plus en phase avec les besoins de la population mondiale qu'elles "représentent" dès lors valablement (quoique à son insu). Kofi Annan parle - pour s'en réjouir - de la "révolution tranquille" des ONG. Les fonctionnaires de l'ONU ont tout avantage à cultiver ces relations qui renforcent son système, accroissent son réseau et alimentent sa culture. D'où un transfert graduel du processus de décision des élus aux bureaucrates et entrepreneurs d'ONG. Car, dans un contexte de "gouvernance mondiale", l'édification d'une démocratie à l'échelle de la planète passe par l'appropriation progressive d'une part croissante des budgets et des pouvoirs des États.

Le même scénario se reproduit à l'échelon européen. Le concept de "démocratie participative" figurait dans le projet de Constitution. Romano Prodi visait à combler le "déficit démocratique" de l'Union. La création artificielle d'une société civile européenne passe par une large politique de subsidiation et une délégation des tâches de DG à ces ONG. Certes, le paradigme est présenté comme "complémentaire" mais cela se traduit aujourd'hui par une colonisation idéologique des institutions européennes par la gauche intellectuelle ainsi qu'en atteste la composition actuelle du consortium d'ONG internationales basées à Bruxelles.

Ce qui se duplique ici, c'est la plateforme idéologique onusienne. Dans ces instances productrices de légitimité, il est même abusif d'invoquer la démocratie participative car seules les ONG adhérant à l'idéologie sont invitées à y prendre part. Fait significatif, le monde des affaires est radicalement exclu du "consensus" (alors même que le contenu de ce dernier s'applique à lui sous forme d'un nombre invraisemblable de guidelines et codes de conduite). En effet, le consensus n'est pas le fruit d'une confrontation mais se dégage graduellement d'une "prise de conscience" d'acteurs "éclairés". Il se caractérise par un antilibéralisme prononcé, un dénigrement de la souveraineté nationale, des valeurs traditionnelles, de l'individualisme, de la concurrence et du profit. Il promeut une forme de panthéisme environnemental de type New Age. Un concept clé est celui du "développement durable" consacré depuis 1986 comme droit de l'homme. À cet égard, les nouveaux droits, individuels et "collectifs", prolifèrent et sont définis par les ONG travaillant à la sensibilisation à ces droits chez les populations du tiers-monde. Ainsi, la mise en en œuvre du "droit à la sécurité alimentaire" ou des "droits sexuels et de reproduction" passe par l'éradication d'un certain nombre de tabous religieux, économiques, culturels et familiaux propres à ces populations. Ces droits ne s'inspirent plus de la conception moderne de l'individu libre et responsable mais s'enracinent dans des besoins évolutifs, renvoyant ainsi à une perception behavioriste de l'homme (sorte de rat de laboratoire) dont droits et besoins sont déterminés par l'agenda collectiviste de l'idéologie onusienne.

Des concepts nébuleux sont devenus des mots d'ordre relayés par nombre d'institutions démocratiques et partis politiques
Évidemment, vu que ces textes n'ont pas toujours force obligatoire, on peut se contenter - beaucoup de gouvernements l'ont fait - de hausser les épaules. Mais ces conférences, agendas et délibérations modèlent les esprits et constituent l'antichambre de la décision politique future. Ce laboratoire idéologique fut négligé durant les années 70 par les États qui ne se sentaient pas menacés par ces élucubrations. Début des années 90, le consensus s'est profilé davantage dans le domaine économique et social. Des concepts nébuleux (développement durable, droits collectifs, démocratie participative, société civile mondiale, mondialisation à visage humain, responsabilité sociale des entreprises, etc.) sont devenus des mots d'ordre relayés par nombre d'institutions démocratiques et partis politiques, traduits dans des instruments normatifs (le Protocole de Kyoto en est le meilleur exemple) alors que le socle idéologique qui les sous-tend n'a jamais été questionné selon les règles du débat démocratique.

Autre illustration : le Tribunal Pénal International (TPI) est la concrétisation d'un projet porté à bout de bras par plusieurs centaines d'ONG. Ses magistrats - probablement compétents - ont été puisés dans ce vaste vivier d'organisations non gouvernementales. Ainsi que le relevait un intellectuel de l'Institut Hayek, l'intégralité de ces juges se situent idéologiquement à gauche, composition qui affecte la représentativité de cette institution. On n'ose imaginer les éditoriaux enflammés, les pétitions incendiaires et prises de position indignées si tous ces juges - voire la moitié ou le quart - avaient été des conservateurs, des libéraux ou de fervents catholiques.

Ces concepts séduisent car ils se revendiquent de la tradition humaniste. Élaborés et véhiculés par des associations non élues et ne devant rendre de compte à personne, ils s'avèrent, à l'examen, foncièrement liberticides. Les idées dangereuses sont malheureusement immortelles.

Une version abrégée de ce texte a été publiée le 31 août 2005 dans La Libre Belgique

[1] Ulrich Beck, Redéfinir le pouvoir à l'âge de la mondialisation : huit thèses, Le Débat (Gallimard), mai 2003, pp. 253-262.
[2] Marguerite A. Peeters, "Hijacking Democracy. The Power Shift to the Unelected", AEI, 2002.

© Atlantis Institute

Corentin de Salle est directeur de l'Atlantis Institute