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Menahem Macina

'Copier les Anglais', Blair et la 'position du missionnaire', M. Macina
14/06/2005

15/06/05

Cela ne s'invente pas. Les journalistes et réalisateurs d'émissions de télévision ne se contentent pas de désapprendre la langue française à une population qui n'en peut mais, ils commettent aussi des bourdes, dont certaines de mauvais goût, telle la suivante – qui procède, d'ailleurs, du laisser-aller linguistique et stylistique général des médias audiovisuels, lequel prend des allures de pandémie. Qu'on en juge.

Ce lundi 13 juin, France2 proposait, dans la série, "Un œil sur la planète", magazine présenté par Thierry Thuillier, une émission - au demeurant, intéressante -, intitulée "Faut-il copier les (sic) Anglais ?". Et voici qu'au détour d'une interviex, les téléspectateurs à l'oreille exercée ont eu la surprise d'entendre ce propos :
« Les Européens, ils n'aiment pas cette position du missionnaire, alors que Blair, lui, il est très à l'aise avec cette position»
A lire cette seule phrase, traduite de l'anglais (en différé, il convient de le préciser), ceux qui ignorent la pudibonderie verbale des Anglo-saxons, lorsqu'ils s'expriment en public sur des personnages publics, penseront sûrement que, par cette expression, l'interviewé faisait allusion aux pratiques sexuelles de Tony. Shocking, isn't ? Dieu merci, ce n'était pas le cas.

Quoique je n'aie pas prêté attention au contexte, ni entendu la phrase en anglais, je ne doute pas un instant que le spécialiste interrogé par l'équipe de Thuillier ait utilisé l'expression bien connue, «missionary position», qui, en l'occurrence, n'avait rien à voir avec l'une des positions décrites par le Kamasoutra. Si le traducteur ou la traductrice de l'équipe de Thuillier avaient fait preuve d'un plus de maîtrise de la langue anglaise et de sens du contexte, ils auraient correctement rendu cette expression par la tournure française - sans ambiguïté, elle - d'«attitude missionnaire», ou, à la rigueur, de «position missionnaire» - et non par celle - coquine autant que grivoise -de «position DU missionnaire».

En effet, par un de ces hasards malicieux de l'histoire des langues, l'expression anglaise "missionary position" désigne aussi bien la position la plus classique de l'accouplement humain, que l'attitude missionnaire de certains dévôts - qu'ils soient simples fidèles, clercs, ou dirigeants politiques. En témoignent les titres suivants, parmi des centaines d'autres :

Jihad education explosive

Missionary position: Mormon elders prepare to take on the world in God's Army
[Position missionnaire : Des dirigeants mormons se préparent à affronter le monde dans l'armée de Dieu].


Ce qui est stigmatisé, dans ces articles, c'est le paternalisme et la prétention, le plus souvent fondés sur des croyances religieuses et morales, dont ont longtemps fait preuve les nations impérialistes et colonialistes, qui lançaient à l'assaut des populations indigènes leurs missionnaires et leurs aventuriers chrétiens, intimement et sincèrement persuadés qu'ils faisaient un don sublime aux "sauvages" qu'ils évangélisaient, en leur apportant (et souvent en leur imposant) les lumières de la foi chrétienne et de la civilisation occidentale. Pour beaucoup des critiques du bellicisme moralisateur des Etats-Unis, l'attitude américaine se fonde, à n'en pas douter, sur cette version moderne de la traditionnelle "position missionnaire", qui inspire la politique et les actions musclées de l'actuel président américain, auquel on pardonne difficilement sa religiosité, jugée ostentatoire, et sa propension à prêcher au monde entier son évangile libérateur et libéral.

Mere Teresa position de missionnaireMais la thèse la plus iconoclaste des quatre contributions évoquées ci-dessus est incontestablement celle dont le titre provocateur figure sur le fac-similé de la couverture (ci-contre) du livre de Christopher Hitchens, The Missionary position. Mother Teresa in Theory and Practice (1995). Deux interviews de l'auteur nous donnent une idée de sa thèse 'politiquement incorrecte'. Celle de Matt Cherry, d'abord, intitulée "Christopher Hitchens On Mother Theresa", pour Free Inquiry Magazine (vol 16/4 automne 1996). Celle de Danny Postel, ensuite, pour Lip Magazine (15 Septembre 1998), intitulée, de manière provocante, "The Missionary Position, Mother Teresa's Crimes Against Humanity" (La Position du Missionnaire. Les crimes de Mère Teresa contre l'humanité), dont je traduis l'extrait suivant.

Tout en se défendant d'«attaquer la religion» et en précisant qu'il ne s'en prend qu'aux travers de «la communauté catholique – ce qui est très différent», Hitchens reconnaît que sa position est «une abomination pour beaucoup de gens». S'ensuit cet échange entre le journaliste et l'auteur.

- Pensez-vous que le titre de votre livre ait pu y contribuer ? Peut-être a–t-il pu dissuader purement et simplement certaines gens de l'ouvrir.

- C'était un risque à courir. Quand j'ai eu l'idée du titre, j'ai estimé que je devais le faire. J'ai été vraiment blessé de ce que quelqu'un l'ait qualifié de "sophomorique" [du niveau d'un élève de deuxième année universitaire], alors qu'il a un triple sens, ce qui n'est pas commun. C'est un jeu de mots à trois niveaux. J'aurais aimé intituler [ce livre] "Vache sacrée" (rire). Mais cela aurait été un jeu de mots à un seul niveau. La "position missionnaire" en a deux.

- Au fait, quelles sont les différentes significations [de l'expression] ?
- Eh bien, il y a la théorie et la pratique du missionnaire – la conception qu'ont les chrétiens de l'évangélisation du monde, dont on sait la longue histoire impérialiste. Il y a la volonté de Mère Teresa d'exercer un contrôle sur la vie sexuelle des pauvres – en d'autres termes, sa certitude que seule la princesse Diana avait le droit de divorcer, que la contraception est inadmissible, etc. Elle a adopté l'attitude la plus extrémiste de tout l'enseignement catholique en matière de sexe et de reproduction, et elle l'a fait dans des pays où il est effectivement possible, si l'Eglise est suffisamment puissante, de frustrer les gens, de leur refuser l'accès à la contraception. [Que dire encore de] son époustouflante conviction que l'avortement est le plus grand danger pour la paix du monde ?

Et Christopher Hitchens de lancer malicieusement, avec un humour très anglo-saxon, à son intervieweur :

- Quant au troisième sens, je l'ai oublié, mais je suis sûr que vos auditeurs s'en souviendront…
Il parlait - on l'aura immédiatement compris - de la fameuse "position DU missionnaire". En effet, à en croire le ou la responsable des Questions-Réponses des Services de Santé de l'Université de Columbia (USA), cette appellation ferait allusion à la pratique des «missionnaires chrétiens» qui, se fondant sur l'enseignement de saint Paul et de saint Augustin, affirmaient aux indigènes «du Nouveau Monde, candidats à la conversion, que les autres positions étaient contre nature».

Ce qui semble corroborer le procès d'intention, fait par Hitchens, à Mère Teresa, mais laisse apparemment intact l'hégémonisme moral à coloration religieuse, que l'on reproche à Bush, Blair et consorts.

Me trompé-je beaucoup en subodorant que ces partisans de la position missionnaire en politique, rêvent d'un moderne saint Augustin, qui affirmerait bien haut que «toute autre position est contre nature» ?


Menahem Macina

© upjf.org



Mis en ligne le 15 juin 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.