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Menahem Macina

Remarquable résilience de Finkielkraut: face à Cypel, il assume ses propos, M. Macina
06/12/2005

Contrairement à ce que l’on pouvait craindre, et pour autant qu’il ressort de la lecture de cette interview, Finkielkraut ne paraît pas du tout perturbé, ni stressé. Ses réponses aux questions – parfois insidieuses – de Cypel – sont d’une grande netteté et d’une remarquable dignité.
27/11/05
 
On peut lire, sur le site du Monde, mise en ligne le 26 novembre, une interview d’Alain Finkielkraut par Sylvain Cypel et Sylvie Kauffmann, sous le titre "Alain Finkielkraut: ’J’assume’". Son contenu me renforce dans ma perception que le philosophe ne renie rien de ses propos, mais qu’il se contente de les recadrer. Il a au moins le bon goût de ne pas revenir sur son haut-le-corps face à la méthode, pour le moins discutable, démontée dans mon article précédent (1), qu’a utilisée le journaliste du Monde en mettant bout à bout des extraits de son interview accordée au journal israélien Haaretz (2), sans la moindre mise en perspective avec l’ensemble des analyses dont ils sont extraits. Comme beaucoup, je me suis offusqué du procédé indigne qui consiste à retourner, comme une arme contre leur auteur, des phrases isolées qui, dans leur contexte, n’avaient absolument pas le caractère raciste qu’on leur a scandaleusement et faussement prêté.
 
 
Quelques extraits :
 
« Comme Occidental confronté à l’ère du vide, je n’ai aucun esprit de supériorité. Mais je suis inquiet devant la montée des nouvelles revendications de mémoires. On demande, quelquefois pour soigner les blessures identitaires, un nouvel enseignement de l’esclavage et de la colonisation. Pourquoi pas ? Sauf que cette demande se formule de plus en plus comme un "droit à la Shoah". Comme si, pour résoudre une terrible compétition des mémoires, il fallait "élargir" la Shoah… »
 
« Bien entendu, les traites négrières sont un crime contre l’humanité. Et oui, il y a une part criminelle dans la colonisation… Mais elle n’était pas que cela, et il devient chaque jour plus difficile de le dire. Quant à l’esclavage, on traite de négationniste quiconque ose rappeler que l’Occident n’en est pas seul responsable, qu’il y a eu des traites internes à l’Afrique et orientales. Si l’Occident a une spécificité, par-delà ses crimes, c’est l’abolitionnisme. Pour ce qui est des Africains auxquels la France n’a fait "que du bien", je parlais des immigrants récents et je les comparais à mon père, déporté par Vichy. Le modèle de la Shoah plane désormais sur toutes les horreurs collectives. Cette concurrence des victimes doit être combattue sans répit. On ne réconciliera pas les Noirs, les juifs et les Arabes sur le dos de la vérité… »
 
« Face à ce grand saccage, la France est divisée en deux partis : celui de la compréhension et celui de l’indignation. Le parti de la compréhension est celui qu’on entend le plus. Certains vont jusqu’à célébrer la multitude insurgée. La plupart veulent décharger les émeutiers de leurs responsabilités en assignant leurs actes à un urbanisme effrayant, à l’isolement, au chômage, aux "provocations" du ministre de l’intérieur, au racisme endémique. Je pense qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre la misère sociale réelle des quartiers et l’incendie des écoles. Pourquoi cet acharnement contre les symboles républicains ? Nous devons admettre qu’un certain nombre de gens vivant en France détestent ce pays. »
 
« Je ne ferai aucune concession au politiquement correct. Chaque jour, les "Guignols de l’info" font jouer à M. Sarkozy le rôle de l’ennemi absolu pour qui tous les Arabes sont des voleurs et les Noirs des racailles. Il clame le contraire, mais c’est ce que les jeunes des banlieues regardent. »
 
« L’antiracisme contemporain est ubuesque. Il m’est reproché de parler de l’origine des émeutiers. Or ceux qui m’accusent sont les mêmes à prôner la lutte contre les discriminations raciales. Si nous n’avions eu affaire qu’à un problème purement social, il serait traité comme tel. »
 
« …une société multiraciale peut être aussi une société multiraciste […] Disons les choses clairement : des Français de souche ont aussi participé aux émeutes, mais le gros était constitué de jeunes d’origine africaine et nord-africaine. Toute généralisation est abusive. Le racisme, c’est la généralisation. Mais, maintenant, l’antiracisme risque de devenir une prophétie autoréalisatrice. »
 
« Il n’y a pas que du rejet. D’une certaine façon, ils [les émeutiers] sont aussi l’avant-garde de ce comportement général de plaignant et d’ayant droit frustré. L’école, c’est le droit au diplôme ; le diplôme, le droit au travail, etc. Il y a là comme un rapport syndical à la réalité, pur produit d’un monde sans repères… »
 
« Il est très difficile, en France, de résister à un discours convenu qui réduit les événements actuels aux seules questions d’inégalités et de discriminations… »
 
« Cette intégration est notre obligation. Mais la solution ne réside pas dans la stigmatisation incessante de notre pays. On n’intégrera jamais des gens qui n’aiment pas la France dans une France qui ne s’aime pas. Et il faut commencer par réhabiliter l’école. Si la langue française ne reconquiert pas ce territoire perdu qu’est le parler des banlieues, alors, oui, la discrimination à l’embauche et au logement s’aggravera. Dire cela est caractérisé aujourd’hui comme du racisme ! »
 
Après avoir clarifié, loyalement et sans rien renier de ses convictions, les malentendus qu’ont pu susciter ses déclarations, et avoir répondu à toutes les objections de Cypel – qui n’a cessé de tenter de le mettre en contradiction avec lui-même en opposant entre eux certains de ses propos -, Finkielkraut conclut l’entretien en ces termes :
 
« Le reste, avec les précisions que j’ai essayé de donner, je l’assume. »
 
 
Dont acte. Heureux de retrouver le philosophe juif français dans toute sa stature courageuse, dont, un instant, j’avais craint – à tort – qu’il ne fût ébranlé, au point de l’amener à se taire dorénavant sur les sujets qui fâchent, en général et sur celui qui a déclenché la tempête actuelle, en particulier.
 
 
Menahem Macina
 
© upjf.org
 
 
Notes
 
(1) "L’art de la castration littéraire : Cypel débite Finkielkraut… au hachoir".
(2) Voir ma traduction française de cette interview : "Quel genre de Français est-ce là ? Interview d’A. Finkielkraut par Haaretz".
 
Notre site a mis en ligne, à propos de cette polémique, les documents suivants :
 
 
Mis en ligne le 27 novembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org