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Menahem Macina

L’art de la castration littéraire : Cypel débite Finkielkraut… au hachoir, M. Macina
06/12/2005

Tout le monde connaît la vieille blague (non cachère !) du pâté aux alouettes. Le client : « Je trouve qu’il a un fort goût de cheval votre pâté d’alouette... » Le charcutier : « Normal, on ne peut pas faire du pâté d’alouette uniquement avec cet oiseau, il en faudrait des milliers. Alors, on le mélange avec du cheval. » Le client : « Ah, bon. Et dans quelle proportion ? » Le charcutier : « Bof, normale : une alouette, un cheval… » A la charcuterie du "Monde", on trouve aussi de l’alouette Finkielkraut. Malheureusement, elle a les allures d’un cheval de Troie introduit dans la cité - convoitée et assiégée - de l’opinion publique.
Sur cette affaire, consulter :
 
"Quel genre de Français est-ce là ? Interview d’A. Finkielkraut par Haaretz".
 
 
26/11/05
 
 
Mise en place du Cheval de Troie
 
 
Dans son article intitulé "La voix « très déviante » d’Alain Finkielkraut au quotidien « Haaretz »", paru dans Le Monde du 23.11.05, Monsieur Sylvain Cypel compose un libelle explosif, mortel pour la réputation du philosophe Alain Finkielkraut, sous la forme d’une micro-anthologie de ses propos - que ce dernier appelle, improprement d’ailleurs, un "puzzle" - dans son interview sur Europe 1 (1).
 
En apparence, il n’y a rien à reprocher au procédé anthologique qu’adopte le journaliste du Monde. En effet, dira-t-on, quoi de plus objectif et de moins contestable que l’exercice qui consiste à citer, verbatim (c’est-à-dire à la lettre), les propos d’un auteur que l’on entend critiquer ? En effet. Sauf que l’adverbe latin "verbatim" suppose l’intégrité du propos rapporté, et non son ’saucissonnage’ violemment disproportionné (un cheval, une alouette), qui ampute systématiquement le contexte dans lequel il s’insérait, procédé qui revient souvent à attribuer à l’auteur des sentiments qui lui sont étrangers. Et c’est bien ce que fait Cypel, comme on pourra en juger par l’essai de déconstruction de sa micro-anthologie, que je propose ci-après.
 
Tout d’abord, une précision statistique. L’interview, parue en anglais dans le journal israélien Haaretz, représente 8 pages A4, commentaires des journalistes inclus, 6 pages, sans ces commentaires, et 5 sans les questions des journalistes ; alors que l’anthologie de Cypel représente moins d’une page (2).
 
En termes de nombre de lignes et de mot, l’examen comparatif des propos de Finkielkraut - tels qu’ils figurent dans la traduction française de l’interwiew accordée à Haaretz et dans la micro anthologie du Monde, donne les résultats suivants :
 
Interview : 264 lignes, 3396 mots 
Anthologie de Cypel : 30 lignes, 437 mots.
Soit un rapport de 1 par 8.
 
Ce premier constat – statistique - est déjà accablant pour l’honnêteté du procédé journalistique ici critiqué. Le second – contextuel - l’est plus encore, comme on va le voir.
 
 
 
Déconstruction de la machine subversive
 
 
Ci-après, les propos de Finkielkraut sont cités, verbatim et intégralement, tels qu’ils sont rapportés dans la micro-anthologie de Cypel, Le même traitement est appliqué aux mêmes propos de Finkielkraut, mais, cette fois, réinsérés dans leur contexte (3), cité in extenso. Plutôt que d’accabler nos internautes de nos commentaires, nous avons laissé les textes, ainsi mis en parallèle, parler d’eux-mêmes. Le seul indice fourni ici consiste en la mise en italiques et en grasses des propos de Finkielkraut cités par Cypel, dans le contexte de son interview par les journalistes de Haaretz.
AF selon Cypel (dans sa micro-anthologie du Monde) :
 
"On a peur du langage de vérité. Pour des raisons nobles, on préfère dire "jeunes" que "noirs" ou "arabes".
 
AF verbatim (dans la traduction de ses propos au journal Haaretz) [La question était : "Pensez-vous que la source de la haine envers l’Occident, chez les Français qui participent à ces émeutes, est dans la religion, dans l’islam ?" Et la réponse d’AF est autrement plus nuancée que ne le laisse penser cette citation laconique.] :
 
Il faut être clair à ce propos. C’est une question très difficile et nous devons nous efforcer de conserver un langage de vérité. On a tendance à avoir peur du langage de vérité, pour de ’nobles’ motifs. On préfère dire "jeunes", plutôt que "noirs", ou "Arabes". Mais on ne peut sacrifier la vérité, si nobles que soient les motifs. Nous devons également éviter les généralisations : il ne s’agit pas des noirs ni des Arabes dans leur ensemble, mais d’une partie des noirs et des Arabes. Et, bien sûr, la religion - non pas en tant que religion, mais en tant qu’ancrage de l’identité, si vous voulez - joue un rôle. La religion, telle qu’elle apparaît sur Internet et sur les chaînes de télévision arabes, sert d’ancrage à l’identité de certains de ces jeunes.
 
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AF selon Cypel :
 
"Eux et ceux qui les justifient disent que cela provient de la fracture coloniale".
 
AF verbatim :
 
Pourquoi certaines parties du monde arabo-musulman ont-elles déclaré la guerre à l’Occident ? La république est la version française de l’Europe. Eux et ceux qui les justifient disent que cela provient de la fracture coloniale. D’accord, mais il ne faut pas oublier que l’intégration des travailleurs arabes en France, à l’époque du pouvoir colonial, était beaucoup plus simple. En d’autres termes, c’est une haine à retardement, une haine rétrospective. Nous sommes témoins d’une radicalisation islamique - dont il faut rendre compte dans sa totalité avant de s’en prendre au cas français -, d’une culture qui, au lieu de traiter ses problèmes, cherche un coupable extérieur. Il est plus facile de trouver un coupable extérieur. Il est tentant de se dire que la France vous néglige et de dire "donne-moi ! donne-moi !" Cela n’a jamais marché comme cela pour personne. Cela ne peut pas marcher.
 
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AF selon Cypel :
 
"Le principal porte-parole de cette théologie, c’est Dieudonné, qui est le vrai patron de l’antisémitisme, et non le Front national. Mais au lieu de combattre son discours, on fait précisément ce qu’il demande : on change l’enseignement de l’histoire coloniale et de l’esclavage. Désormais, on enseigne qu’ils furent uniquement négatifs, et non que le projet colonial entendait éduquer et amener la culture aux sauvages." 
 
AF verbatim :
 
Aux Etats-Unis aussi, nous sommes témoins de l’islamisation des noirs. C’est Lewis Farrakhan, en Amérique, qui a affirmé pour la première fois que les Juifs avaient joué un rôle central dans la genèse de l’esclavagisme. Et le principal porte-parole de cette théologie, en France, aujourd’hui, c’est Dieudonné. Aujourd’hui, c’est lui le véritable leader de l’antisémitisme en France, et non le Front National de Le Pen. Mais, en France, au lieu de combattre ce genre de propos, on fait exactement ce qu’il demande : changer l’enseignement de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’esclavage dans les écoles. Actuellement, on enseigne l’histoire coloniale comme une histoire uniquement négative. On n’enseigne plus que l’entreprise coloniale avait aussi pour but d’éduquer, d’apporter la civilisation aux sauvages. On n’en parle que comme d’une tentative d’exploitation, de domination, et de pillage. Mais que veut, en fait, Dieudonné ? Il veut un ’Holocauste’ pour les Arabes et pour les noirs aussi. Mais si vous voulez mettre l’Holocauste et l’esclavage sur le même plan, vous devez mentir. Parce que [l’esclavage] n’était pas un Holocauste. Et [l’Holocauste] n’était pas un crime contre l’humanité parce que ce n’était pas seulement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. C’est également vrai pour l’esclavage. Il a commencé bien avant l’Occident. En fait, ce qui met l’Occident à part, s’agissant d’esclavage, c’est qu’il en a été l’abolisseur. L’abolition de l’esclavage est un acte européen et américain. Cette vérité concernant l’esclavage ne peut être enseignée dans les écoles.
 
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AF selon Cypel :
 
"Ils disent : "Je ne suis pas français, je vis en France et en plus ma situation économique est difficile." Mais personne ne les retient ici de force."
 
AF verbatim : [La question posée a AF était : "Beaucoup de jeunes disent que le problème est qu’ils ne se sentent pas Français, que la France ne les considère pas comme des Français."]
 
Le problème est qu’il faut qu’ils se considèrent eux-mêmes comme des Français. Si les immigrants disent "les Français", quand ils parlent des blancs, alors, nous sommes perdus. Si leur identité se trouve quelque part ailleurs et qu’ils ne sont en France que par intérêt, alors nous sommes perdus. Je dois reconnaître que les Juifs aussi commencent à utiliser cette expression. Je les entends dire "les Français", et je ne peux pas le supporter. Je leur dis : "Si, pour vous, la France est affaire d’utilité et que votre identité est le judaïsme, alors soyez honnêtes avec vous-mêmes, vous avez Israël". C’est effectivement un très grand problème : nous vivons dans une société post-nationale, dans laquelle, pour tout le monde, l’Etat est seulement affaire d’utilité, une grande compagnie d’assurance. Il s’agit là d’une évolution très grave. Mais, s’ils ont une carte d’identité française, ils sont Français et s’ils n’en ont pas, ils ont le droit de s’en aller. Ils disent : "Je ne suis pas Français, je vis en France et, de plus, je suis dans une situation économique difficile". Personne ne les retient de force ici. Et c’est précisément là que commence le mensonge. Parce que, s’ils étaient victimes de l’exclusion et de la pauvreté, ils iraient ailleurs. Mais ils savent très bien que, partout ailleurs, et en particulier dans les pays d’où ils sont venus, leur situation serait encore pire, en matière de droits et d’opportunités.
 
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AF selon Cypel :
 
"Que veulent-ils ? "C’est simple : l’argent, les marques et, parfois, les filles."
 
AF verbatim :
 
Revenons un moment à la schule [l’école, en yiddish] Quand vos parents vous envoient à l’école, est-ce pour trouver un travail ? Moi, on m’a envoyé à l’école pour apprendre. La culture et l’éducation ont une justification par elles-mêmes. On va à l’école pour apprendre. Tel est le but de l’école. Et ces gens qui détruisent des écoles, que disent-ils, en fait ? Leur message n’est pas un appel à l’aide, ou une exigence de plus d’écoles ou de meilleures écoles. C’est la volonté de liquider les intermédiaires entre eux et les objets de leurs désirs. Et quels sont les objets de leurs désirs ? C’est simple : l’argent, les marques, parfois les filles. Et c’est quelque chose dont notre société est, sans conteste, responsable. Parce qu’ils veulent tout immédiatement, et ce qu’ils veulent, n’est que l’idéal de la société de consommation. C’est ce qu’ils voient à la télévision.
 
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AF selon Cypel :
 
"Certes, il existe des Français racistes, qui n’aiment pas les Arabes et les Noirs". "Ils les aimeront encore moins en prenant conscience de combien ceux-ci les haïssent (...)  Imaginons que vous gérez un restaurant. Un jeune vous demande un emploi. Il a l’accent des banlieues. C’est simple : vous ne l’engagerez pas, c’est impossible." Voilà, "des propos de bon sens’, on leur préfère le mythe du ’racisme français’".
 
AF verbatim :
 
Bien sûr que la discrimination existe. Et il y a certainement des Français racistes. Des Français qui n’aiment pas les Arabes, ni les noirs. Et ils les aimeront encore moins quand ils sauront à quel point ils sont haïs par eux. Aussi, cette discrimination ne va-t-elle faire que s’amplifier, pour tout ce qui a trait au logement et au travail. Imaginez que vous dirigez un restaurant, que vous êtes antiraciste, que vous pensez que tous les hommes sont égaux, et qu’en plus, vous êtes Juif. En d’autres termes, parler d’inégalité entre les races vous pose problème. Et imaginez qu’un jeune homme des banlieues entre et vous demande de l’engager comme serveur. Il parle comme on parle dans les banlieues. Vous ne lui donnerez pas l’emploi. Vous ne l’engagerez pas, tout simplement parce que c’est impossible. Il doit vous représenter, et cela exige de la discipline, de la politesse et une certaine manière de parler. Et je peux vous dire que des Français blancs qui imitent les codes de comportement des banlieues - cela existe - se heurteront exactement au même problème. La seule manière de combattre la discrimination est de revenir aux conditions requises, à une éducation sérieuse. C’est le seul moyen. Mais cela aussi, il vous est interdit de le dire. Je ne le peux pas. C’est du bon sens, mais on préfère mettre en avant le mythe du "racisme français". C’est malhonnête.
 
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AF selon Cypel :
 
"L’antiracisme sera au XXIe siècle ce que fut le communisme au XXe."
 
AF verbatim :

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement de "guerre permanente contre le racisme", mais la nature de cet antiracisme doit faire l’objet d’un discernement. Tout à l’heure, j’ai entendu, à la radio, quelqu’un qui s’opposait à la décision du ministre de l’Intérieur, [Nicolas] Sarkozy, d’expulser quiconque n’a pas la citoyenneté française et a été arrêté pour avoir participé aux émeutes. Et qu’a dit [ce quelqu’un] ? Que c’était de l’"épuration ethnique". Durant la guerre en Yougoslavie, j’ai combattu contre l’épuration ethnique des musulmans en Bosnie. Aucune organisation musulmane française ne s’est jointe à nous. Ils ne se sont remués que pour soutenir les Palestiniens. Et maintenant, on parle d’épuration ethnique ? Il n’y a pas eu un seul mort pendant ces émeutes, en fait, si, il y en a eu deux, mais c’était un accident. On ne les poursuivait pas, mais ils se sont enfuis et cachés dans un transformateur électrique, malgré les panneaux d’avertissement, qui étaient énormes. Mais je pense que la noble idée de "la guerre contre le racisme" se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le vingt-et-unième siècle, ce qu’a été le communisme pour le vingtième. Aujourd’hui, les Juifs sont attaqués au nom du discours antiraciste : la barrière de séparation, "sionisme égale racisme".
 
 
"Finkielkraut a fait des excuses ! Finkielkraut a fait des excuses !"
 
La rumeur circule, triomphante, de site à site, de blogue à blogue, de GSM à GSM, de SMS à SMS, de bouche à oreille, enfin…
  • « Il s’est couché ! », maugréent, rageurs, les très-à-droite qui n’étaient pas fâchés qu’une personnalité aussi médiatisée "casse du bougnoule", même si ce n’est "qu’avec des mots".
  • «C’était bien la peine de faire autant de bruit pour s’aplatir ensuite comme une crêpe », ronchonnent les braves gens, qu’avaient choqués les saccages, et que le "coup de karcher intellectuel" du philosophe avait un peu requinqués, à la manière de celui, plus martial, de Sarkozy.
  • « Ce sont les islamistes qui vont être contents », sifflent les tribuns de la nuisance congénitale de l’islam, « ils ont fait reculer une grande pointure intellectuelle. La "racaille" ne va plus se sentir p…er. Plus personne n’osera appeler un chat un chat, dorénavant ».
Cet échantillon de réactions - qui témoignent davantage des phobies de ceux et celles qui les émettent que de la réalité des choses - sont cependant révélatrices d’une perception assez répandue dans certaines couches de l’opinion, et qui est loin d’être totalement fausse, selon laquelle il y a des sujets tabous, et que, au nom du respect de l’honneur des minorités issues de l’immigration arabo-musulmane, les procès d’opinion vont se multiplier de manière exponentielle, en France.
 
Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que ceux et celles qui s’imaginent que Finkielkraut est venu à résipiscence et qu’il s’est excusé d’avoir dit ce qu’il a dit - et même martelé -, au cours de l’interview accordée à Haaretz, se trompent. Pour mieux s’en persuader, un retour au texte de l’interview cruelle du philosophe par Jean-Pierre Elkabach, sur Europe 1, ne sera pas inutile.
J.-P. E. : … Alors, ce matin, Alain Finkielkraut, ici, qu’est-ce que vous dites aux Français d’origine africaine et maghrébine, qui se sentent blessés et insultés par vos propos?

A. F. : Je leur dis que je déteste autant qu’eux le personnage né de ce puzzle [de l’article du Monde], que je ne lui serrerais pas la main. Je leur dis que je ne pense pas comme lui [...]
 
J.-P. E. : Est-ce que vous leur dites : "je retire une partie des propos, sinon mon analyse, que…

A. F. : Jean-Pierre Elkabach, je ne peux pas faire une autocritique d’un assemblage où je ne me reconnais pas
 
Ces propos prouvent, à mon avis, que Finkielkraut n’a pas craqué. Il ne s’est pas dédit. Il a récusé fermement l’image que donne de lui et de sa pensée ce qu’il appelle (improprement, je le rappelle) le "puzzle" du journal Le Monde.
 
Je crois que la déconstruction à laquelle j’ai soumis, ci-dessus, ce que le philosophe appelle, avec plus de justesse, « un assemblage », et dans lequel, affirme-t-il, il ne « se reconnaît pas », lui donne pleinement raison. Il n’a pas à faire d’autocritique pour cet assemblage-là.
 
Mais le vrai problème n’est pas là. Comme dans le cas des chansons syncopées du folklore sud-américain – aux rythmes trop subtils pour les Français, qui les massacrent plus qu’ils ne les dansent -, ce n’est pas la version originale du discours de Finkielkraut qui restera dans les mémoires, mais son ersatz tronqué, qui se retient facilement, la version cypellienne qui condamne sans retour le philosophe.
« La leçon politique c’est qu’en effet, je ne dois plus donner d’interview… », promet (imprudemment) un  Finkielkraut, "honteux et confus, jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus".
Mais l’enjeu désormais n’est plus là. Pour s’être aventuré, "vêtu de probité candide et de lin blanc", sur un terrain qu’il connaît mal, et pour avoir voulu, en toute bonne foi, s’élever au-dessus de la mêlée et appeler les choses par leur nom, le philosophe est devenu un pigeon d’argile, et tout le monde, ou presque, lui tire déjà dessus, sans que (sauf erreur) aucune grande voix ne s’élève tant dans la communauté juive que dans le monde intellectuel en général, pour le défendre.
 
Et c’est en vain qu’il répétera à qui veut l’entendre, comme il l’a fait face au cruel homme de médias qui l’a mis sur le gril :
« ...je n’entretiens aucune haine. Je répète que je n’ai aucun rapport avec le personnage que dessine ce puzzle [celui de la micro-anthologie du Monde]. Ce personnage, je le déteste comme tout le monde. »
Mais précisément, Alain Finkielkraut, c’est ce personnage-là que des dizaines de milliers de gens, voire davantage, vont "détester" : les uns par vindicte, les autres par conformisme, ou pour ne pas partager son sort de proscrit !
 
A la place de Finkielkraut, je n’aurais pas recouru à la comparaison de la « tunique de Nessus », qu’il affirme être « obligé d’habiter ». Lorsqu’on connaît l’histoire fabuleuse du suicide par le feu du héros mythique Hercule, que son épouse avait persuadé de revêtir la tunique, empoisonnée par le sang du centaure Nessus qu’il avait tué, et qui lui causait d’intolérables souffrances, on se garde de tenter le diable de la sorte. Car si les dieux de la mythologie - convoquée par le philosophe, à des fins littéraires – le prenaient au mot, nous assisterions, épouvantés autant qu’attristés, à la consomption intérieure d’un être - plus fragile qu’il n’y paraît, tragique même, et déjà torturé par nature.
 
En tout état de cause, la responsabilité du Monde et de son journaliste, Sylvain Cypel, apparaît, d’ores et déjà, comme accablante. Le "puzzle" du journaliste, ou mieux le tissu de sa micro-anthologie de passages de l’interview de Finkielkraut colle déjà à la conscience du philosophe comme une tunique de Nessus, et pourrait bien la brûler à mort.
 
Je ne dis pas que Cypel a voulu consciemment causer ce dommage incommensurable. Je crois simplement qu’il ne s’y serait pas pris d’une autre manière s’il avait réellement voulu "se faire" Finkielkraut – "le brûler", en quelque sorte.
 
Menahem Macina
 
© upjf.org
 
 
Notes
 
(1) Voir  "Finkielkraut dans la fosse aux lions des médias: une triste palinodie extorquée !".
(2) On pourra objecter – et Cypel n’y manquera sans doute pas – que l’espace accordé aux chroniques des journalistes par leur média étant ce qu’il est, c’est-à-dire fort restreint, aucun d’entre eux ne peut citer in extenso, ni même avec un contexte suffisant, les propos qu’il entend critiquer. C’est vrai. Mais, dans ce cas, rien n’empêche un journaliste – c’est même recommandé par la profession – de procéder à une analyse textuelle digne de ce nom, en renvoyant les lecteurs aux propos de l’auteur dans l’interview elle-même, qui figure sur Internet. Bien entendu, c’est un exercice beaucoup plus difficile et exigeant que celui qui consiste à donner l’impression de reportage objectif en citant exclusivement les propos de l’interviewé, sans les mettre en perspective, ce qui est, à proprement parler, la tâche – et l’art - d’un journaliste professionnel.
(3) Voir "Quel genre de Français est-ce là ? Interview d’A. Finkielkraut par Haaretz".
 
 
Mis en ligne le 26 novembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org