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Israël (Société - mentalités)

Il n’y a pas eu de guerre civile, Nathan Sharansky
23/09/2005

"...le désengagement fit apparaître un autre front. Une frontière invisible mais très tangible se dressa, non pas entre les soldats et les habitants de Goush Katif, mais entre ceux qui compatissaient au déchirement provoqué par le désengagement et ceux qui n’y compatissaient pas. Pour ces derniers, Goush Katif ne faisait pas partie de leur monde. Cette bataille atroce entre ces deux camps est apparue sur les pages de quelques-uns de nos journaux, et au podium de la Knesset. Dans les rues du pays l’on entendit également des commentaires du genre : «Ils l’ont bien mérité !», ou «Je me sens plus proche des Palestiniens que de ces fous de colons !»..."

Jerusalem Post, 9 septembre 2005

 
Traduction française : Antoinette Brémond pour Un écho d’Israël.
 
La guerre civile prophétisée par le Premier ministre Ariel Sharon, dans les pages du New York Times, n’a pas eu lieu. Et cela parce qu’une guerre civile nécessite deux camps opposés luttant l’un contre l’autre, se haïssant, et, de plus, convaincus que leur survie dépend de l’anéantissement de l’autre.
 
Ces deux derniers mois, j’ai passé beaucoup de temps à Goush Katif, aussi bien avec les familles avant leur évacuation qu’avec les soldats et les officiers. Je n’ai pas vu là-bas, même dans les moments les plus éprouvants et tragiques, deux camps ennemis, les soldats procédant à l’évacuation d’un part, et les civils évacués d’autre part.
 
Les habitants de Goush Katif et l’armée appartiennent à un même camp : ce sont tous des citoyens israéliens placés dans une situation difficile, éprouvante, à la limite de leurs forces. Ce n’était donc pas une guerre entre deux camps.
Pendant le retrait, on a pu voir, à la télévision, beaucoup de scènes tragiques, les évacués résistant jusqu’au bout. Mais, en revanche, d’autres moments tout aussi impressionnants ne furent pas relatés par les médias [1].

La caméra n’était pas là lorsque ensemble ils étaient à la prière de Minha (prière de l’après-midi) ou lorsqu’ils jouaient au volley-ball de part et d’autre de la frontière de Kfar Maïmon. Les médias ne montrèrent pas non plus les soldats arrivant les premiers pour présenter leurs condoléances à une famille lors de la semaine traditionnelle de deuil ; ils pleuraient trois générations à Goush Katif et la disparition prochaine d’une réalisation agricole et spirituelle unique dans les sables de Gaza.
 
Les journalistes n’assistèrent pas non plus à la leçon où un père de famille commenta la Tora devant ses enfants et des soldats qui, d’abord timidement puis plus hardiment, les avaient rejoints. A la fin de l’étude tous, les larmes aux yeux, se demandèrent quels étaient les sentiments de nos patriarches Abraham et Isaac lorsque les puits qu’ils avaient creusés furent bouchés. La presse ne montra pas non plus l’officier allant de porte en porte dans les maisons où habitaient ses propres soldats originaires de Goush Katif et s’excusant personnellemnt de la souffrance que l’armée israélienne imposait aux familles.
 
Les reporters ont également manqué les prières du dernier shabbat dans les magnifiques synagogues du Goush Katif, en particulier la prière pour l’Etat chantée les larmes aux yeux. Dans cette prière, Israël est désigné comme « le commencement de notre rédemption spirituelle », et l’on demande à Dieu de bénir les responsables de l’Etat, ministres et conseillers. Ainsi ils priaient pour leur gouvernement qui envoyait l’armée détruire leur « monde » construit par leur travail, leur rêve, et au prix de leur sang.
 
Le plus frappant peut-être fut le dialogue entre les tandems des journalistes israéliens sur les trois principales chaînes de la télévision israélienne. L’un était à Goush Katif, l’autre au studio à Jérusalem. Au fur et à mesure que le temps passait, ces deux journalistes professionnels, habitués à travailler ensemble, commencèrent à parler deux langages différents. Le reporter du studio continuait à utiliser des clichés sur le danger que constituaient les colons. Celui qui avait passé deux semaines sur place voyait dans les habitants, non plus des colons, mais des hommes et des femmes traversant une tragédie personnelle difficile à imaginer.
 
En général le désengagement a été défini comme un conflit entre le pouvoir démocratique et les « colons fanatiques sans respect pour la loi. » Il est évident qu’il y a eu des actes de violence et de protestation exagérés, en marge du conflit. Mais les responsables du Conseil des implantations de Judée-Samarie et de Gaza, d’un part, les officiers de l’armée et de la police, d’autre part, firent tout leur possible pour s’assurer que, malgré la souffrance, cela reste le « combat » d’un seul front : Ceux qui faisaient respecter les décisions du Gouvernement, et ceux qui protestaient, jouaient le jeu de la démocratie.
 
Cependant, le désengagement fit apparaître un autre front. Une frontière invisible mais très tangible se dressa, non pas entre les soldats et les habitants de Goush Katif, mais entre ceux qui compatissaient au déchirement provoqué par le désengagement et ceux qui n’y compatissaient pas. Pour ces derniers, Goush Katif ne faisait pas partie de leur monde. Cette bataille atroce entre ces deux camps est apparue sur les pages de quelques-uns de nos journaux, et au podium de la Knesset. Dans les rues du pays l’on entendit également des commentaires du genre : « Ils l’ont bien mérité ! », ou « Je me sens plus proche des Palestiniens que de ces fous de colons ! »
 
Nos sages nous racontent l’histoire, d’un bébé né avec deux têtes, qui fut amené au roi Salomon pour savoir s’il fallait le considérer comme étant un ou deux enfants. Le roi ordonna de verser quelques gouttes d’eau chaude sur l’une des têtes. Si l’autre tête réagit en pleurant l’enfant à deux têtes sera considéré comme étant un seul être vivant, s’il ne pleure pas, ce sera le signe qu’il y a deux enfants. Pour ce roi sage, participer à la souffrance d’un autre est le meilleur signe d’unité.
 
Toujours est-il que, comme dans toutes les tragédies, ce qui s’est passé à Goush Katif n’a pas seulement fait apparaître nos faiblesses et nos angoisses, mais a fait naître également un grand espoir : le « panim el panim », la possibilité du « face à face ». Quelques mois avant le désengagement, des milliers d’habitants de Goush Katif et leurs amis sont allés frapper aux portes de plus de 100 000 maisons de Kyriat Shemona, Netanya, Tel Aviv, Haïfa et Beersheva pour expliquer la raison de leur opposition à ce plan. La moitié des portes se sont ouvertes, et ce fut alors l’occasion de partager, d’écouter, de dialoguer, de créer des liens avec des gens de toures tendances.
 
Paradoxalement, le désengagement lui-même fut un temps de « face à face », d’une intensité jamais atteinte jusque-là. N’attendons pas d’autres tragédies de cet ordre pour poursuivre un dialogue semblable.
Depuis qu’il existe, le mouvement de droite de Goush Emounin (le Bloc de la Foi) croit qu’il doit aller de l’avant, construire et s’étendre sans tenir compte des autres qui, pensent-ils, comprendront plus tard. En fait, la nation n’a pas suivi ce mouvement. Il faut donc maintenant construire des ponts entre les deux camps, les religieux extrémistes et les autres.
 
Pour cela, le processus du « face à face » doit être encouragé et même devenir l’activité principale de notre sionisme. Comme nous l’avons déjà dit, le NON à la guerre civile que d’aucuns craignaient, c’est le OUI au fait que nous sommes UN..., un seul camp, sauf peut-être pour les indifférents à la souffrance de leurs concitoyens. Nous devons donc continuer à frapper aux portes des uns et des autres pour faire tomber les murs d’ignorance et d’indifférence. D’une part, cela nous rendra plus forts contre nos ennemis, mais surtout cela nous permettra d’aborder les nombreux défis auxquels notre société va devoir s’affronter.
 
Nathan Sharansky
 
© The Jerusalem Post
 
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Remarque de la Rédaction d’upjf.org
 
[1] Il faut toutefois signaler à son honneur – une fois n’est pas coutume – l’excellent reportage sur le désengagement de Gaza, réalisé par pour l’émission  "Envoyé spécial", de France 2, le 8 septembre. L’équipe de M. N’Guyen suit un groupe de soldates chargées d’évacuer les colons d’une implantation. Les larmes des soldates et celles des colons se mêlent. Ce visage d’Israël et de son armée, quasiment jamais montré dans les médias, mérite appréciation. Comme il fallait s’y attendre, les réactions à ce reportage ont été très contrastées. On peut en lire quelques échantillons sur le forum d’"Envoyé Spécial".
 
 
Mis en ligne le 23 septembre 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org