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Menahem Macina

Et si Arafat nous avait fait le coup du fauteuil roulant& M. Macina
03/11/2004

BILLET D’HUMEUR


Je sais : vous allez me dire que j’ai une nette tendance à la paranoïa. Dans le meilleur des cas, vous m’assurerez que je regretterai de n’avoir pas su attendre, comme tout le monde, les résultats des analyses de l’état de santé de Yasser Arafat, avant de risquer le ridicule de pronostics à la Nostradamus. Et vous avez raison. Mais c’est plus fort que moi, il faut que je prophétise ! – Malsain ? Sans doute. Mais qui est parfaitement sain en ces temps d’insanité ?

Autant l’avouer d’emblée : je ne crois pas au sérieux de la maladie médiatisée d’Arafat.

Pour tout vous dire, je suis sûr qu’il est tout sauf en danger de mort. Malade ? Mmouais, à peu près comme bon nombre de septuagénaires-et-demi dans le monde, qui, parvenus, comme Arafat, à l’âge canonique de 75 ans, se paient le luxe chronique de petits malaises cacochymes, qui mettent leur entourage en émoi, non par sollicitude – hélas ! – mais à cause de la succession, quand le bonhomme au déclin a du pouvoir et... des biens. Et Arafat a justement l’un et l’autre - bien ou mal acquis, d’ailleurs, mais cela n’a guère d’importance ?

Quant aux malaises, il en a, ce vieux renard. Le plus visible est un tremblement spasmodique des lèvres, à allure parkinsonienne. Mais le pape le bat nettement sur ce terrain-là, quoique, chez le pontife, ce soit la main qui ’parkinsonne’. Si c’est cela qui inquiète la presse, qu’elle se rassure, on ne meurt pas, ordinairement, de la maladie de Parkinson, même si, à la longue, elle entraîne un délabrement des fonctions motrices et un certain désordre intellectuel. En tout cas, on n’en meurt pas subitement.

A propos de subitement. C’est précisément la survenue ’subite’ de cette mystérieuse affection arafatienne qui a éveillé mes soupçons. Après tout, il y a belle lurette qu’Arafat est délabré. (Je ne parle pas de son état mental, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !)

Moi, ce qui m’inquiète, ce n’est pas l’état d’Arafat, c’est celui des médias (et un peu aussi, je l’avoue, celui d’un certain Chef d’Etat… Mais passons...)

Enfin, quoi ! On n’a pas fait tout ce tralala autour de personnalités autrement reluisantes et d’une tout autre envergure que ce ’malade’ ingambe, jovial et distributeur frénétique de bisous lors de son transfert aérien. D’ailleurs, regardez-le : est-ce qu’il a l’air de quelqu’un qu’il faut hospitaliser en urgence ?





Alors, cette histoire de transfert d’un Arafat prétendument en fin de vie, cancéreux, leucémique, etc., franchement, ça ne m’a pas convaincu.

Mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le coup du fauteuil roulant ! Et tout ça à cause de ma manie des associations d’idées.

Quand j’ai vu Arafat sur sa chaise roulante, j’ai immédiatement pensé à Pinochet, dispensé de procès par la vertueuse Angleterre, qui l’avait renvoyé dans son pays, début mars 2000, parce que les experts avaient diagnostiqué, chez l’encombrant inculpé, "de graves lésions cérébrales et des pertes de mémoire conséquentes". Il faut dire que, devant l’inefficacité de ses dérobades judiciaires, l’ex-tortionnaire chilien avait pris le parti de jouer la semi-démence et l’incapacité motrice, et que c’est en fauteuil roulant qu’il avait fini par comparaître, l’air savamment hébété, sûr du succès de sa manoeuvre.




Et de fait, cela avait fonctionné – avec pas mal de raison d’Etat, bien sûr, car le Foreign Office y avait mis du sien. Mais qu’importe la manière, Pinochet l’avait échappé belle, et il était libre ! Etait-ce l’air du pays, ou un miracle dû aux ferventes neuvaines de ses supporters catholiques ? Toujours est-il qu’à peine débarqué de son avion, en fauteuil roulant, l’ex-inculpé, que le monde avait vu, durant des mois, prostré et l’air absent, comme si son procès ne le concernait pas, se dresse, comme Lazare hors du tombeau, l’oeil vif et le port de tête altier, pour saluer l’armée au grand complet, qui lui rend les honneurs. Et ce paralysé - cérébralement sénile, à en croire les experts médicaux qui avaient largement contribué à sa levée d’écrou -, de marcher, péniblement, certes, mais de marcher tout de même, en s’appuyant alternativement sur sa canne et sur un aide de camp, pour aller donner l’accolade à plusieurs personnalités venues assister au retour de l’assassin-prodigue. On n’a – hélas ! - de ce ’miracle’ historique, que le fort mauvais cliché que voici :




Pour être honnête, il convient de rappeler que ni Arafat, ni Pinochet n’ont l’apanage de la technique du fauteuil roulant.

Deux ans plus tard, en 2002, un certain Maurice Papon, ex-tortionnaire vichyssois, de sinistre mémoire, fera le même numéro avec succès. Suite à ses évanouissements sporadiques et à ses comparutions en chaise roulante, il fut renvoyé dans ses foyers, pour raison de santé. Et c’est ragaillardi, d’un pas martial et la mine assurée, que des centaines de témoins, aussi stupéfaits que scandalisés, l’ont vu sortir de prison.

Plus près de nous, l’an dernier, l’obscur comparse présumé des accusés du procès Dutroux, en Belgique, comparaissait, lui aussi, en chaise roulante, durant quelques audiences, pour cause de "problèmes cardiaques".

Alors, quand je lis, dans les derniers bulletins de santé d’Arafat, que "l’examen clinique […] et les premières analyses ont [...] permis d’éliminer la leucémie", et que "l’état du président est stable et bon...", la maudite association d’idées, évoquée plus haut et que j’avais chassée, revient, comme le naturel, c’est-à-dire au galop.

Et maintenant, traitez-moi de tous les noms si vous le voulez, mais je ne puis m’empêcher de soupçonner le vieux roublard d’Arafat d’avoir concocté ce moyen machiavélique d’échapper à la Mouqata, dans laquelle il s’est reclus volontairement depuis quelque trois ans (1).

Je dis "machiavélique", parce qu’il sait, le bougre, que l’humanitaire est la nouvelle religion de l’Europe déchristianisée, le droit qui rend la gauche folle et tétanise la droite, le bas-ventre de l’Occident, le sexe mou qu’il suffit de titiller pour qu’il recouvre sa verdeur écologique…

Alors, voilà le scénario que ma cervelle échauffée prête à Arafat. Un avenir proche dira si j’ai tout faux et si je dois, à mon tour - mais à bon escient cette fois -, être poussé en fauteuil roulant vers le plus proche asile pour dérangés du bulbe.

Mon avis est donc qu’Arafat, las de jouer les assiégés, et surtout, conscient que sa cote de popularité internationale est à l’étiage, a décidé de frapper un grand coup, en jouant son va-tout. Sortir de la Mouqata pour parcourir à nouveau le monde, en toute liberté et arrogance, comme il le faisait encore avant la deuxième Intifada, telle était désormais son obsession. Mais comment la réaliser sans perdre la face, en étant obligé de demander la permission aux Israéliens honnis ? Car, s’il peut, depuis 2002, et contrairement aux bobards, circuler librement dans les territoires palestiniens - même s’il refuse d’user de cette faculté -, par contre, tout voyage hors des territoires, et surtout à destination de l’étranger, est soumis à autorisation spéciale du gouvernement israélien. Et Arafat préfère mourir que de la lui demander.

C’est alors qu’a germé, dans sa cervelle fertile en roueries, la stratégie du fauteuil roulant. Et c’est ainsi qu’il a pu filer, au nez et à la barbe d’un Israël piégé par le droit humanitaire et contraint, afin de ne pas passer, une fois de plus, pour un barbare, de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et même de garantir au chef-terroriste un retour sans encombres dans son fief.

Jusque-là, le plan a fonctionné à merveille. Mais combien de temps le vieux bonhomme pourra-t-il tirer sur cette ficelle fragile ? Car, s’il est indéniable qu’il n’a pas la forme olympique et que sa santé n’est pas des plus brillantes, il y a gros à parier qu’aucune maladie grave ne menace son existence, à court terme. Il lui faudra donc, un jour ou l’autre, trouver une issue honorable à son propre bluff.

C’est là qu’il faut se souvenir du cas Pinochet. Rappelons-nous que, dans un rapport qui figure encore sur son site Internet, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) jugeait sévèrement "la procédure choisie par le Ministre Britannique de l’intérieur, Monsieur Jack Straw, empreinte d’opacité et qui l’a conduit à se déclarer «enclin» à libérer le Général Pinochet pour raisons humanitaires sans dévoiler le contenu du dossier médical." Le rapport estimait qu’"une telle procédure, diligentée par le seul pouvoir exécutif, non contradictoire, était marquée par le sceau de la suspicion d’éventuels intérêts économiques et politiques inacceptables au regard de l’importance de l’enjeu que représente le cas du Général Pinochet, non seulement pour les familles des victimes, mais aussi dans le cadre de la lutte contre l’impunité." La FIDH "demand[ait] aux gouvernements français, espagnol, belge et suisse de permettre aux familles des victimes d’avoir accès de manière officielle au contenu du dossier médical afin que, précisément, plus aucune ambiguïté ne subsiste sur la possibilité, pour le Général Pinochet ,d’être jugé en Espagne."

On sait que jamais l’accès à ce dossier ne fut autorisé, et qu’à ce jour, malgré une volonté affichée de juger l’ex-dictateur, ce dernier est toujours libre. Et il y a gros à parier qu’il ne mourra pas en prison.

Certes, dira-t-on, mais Arafat n’est pas Pinochet. Il ne fait pas l’objet d’un mandat international d’amener - qui, d’ailleurs, ne serait pas exécutable, puisque, en tant que Chef de l’Autorité Palestinienne, Arafat exerce des prérogatives qui l’apparentent à un chef d’Etat, ce qui lui permet d’être couvert par l’immunité diplomatique.

Il n’empêche. Une fois les examens médicaux achevés, et quand il sera établi que les jours du raïs ne sont pas en danger immédiat (même si, comme il faut s’y attendre, les communiqués seront suffisamment abscons pour laisser soupçonner le pire - ou qu’il a frôlé le pire - tout en s’extasiant sur l’amélioration rapide et inattendue de l’état de santé du ’malade’…), Arafat devra décider de la direction qu’il prendra.

Plusieurs destinations s’offrent à lui. Entre autres, la Tunisie - son fief politique de longue date, et le siège de l’OLP jusqu’à ce jour, où il dispose d’une solide base stratégique et probablement financière. Il peut aussi se rendre dans un pays arabe où il est encore persona grata, et y séjourner quelque temps. Enfin, il peut revenir en Palestine. C’est incontestablement cette dernière option qui a sa faveur. Mais il se pourrait qu’il prenne son temps avant de faire son ’come back’, selon qu’il aura décidé de céder le pouvoir, en toute liberté, à un successeur de son choix, en sortant par la grande porte, ou de le garder encore.

Ce qui est sûr, c’est que son immense cagnotte personnelle - estimée à plus ou moins deux milliards de dollars (grâce, entre autres, aux largesses de l’Europe) - lui permet de se payer de longues vacances et des croisières de luxe, et surtout de se venger de la frustration de son long jeûne en matière de visites de chefs d’Etat. On sait, en effet, qu’Israël a largement réussi à isoler diplomatiquement le raïs, et que les dirigeants et responsables politiques mondiaux font de plus en plus rarement le voyage de Ramallah. Maintenant que le vieux baroudeur a un pied en Europe, attendons-nous à ce qu’il le lève prestement, pour courir de réceptions en réceptions officielles, offertes par des chefs d’Etat européens - pas fâchés, somme toute, de donner un coup de pied en vache aux Etats-Unis, qui snobent outrageusement leur «cher Arafat» -, en invitant exprès le ’miraculé’, réchappé - Dieu sait comment – d’une mystérieuse maladie.

Et ne me demandez surtout pas si je connais la prochaine manoeuvre de cet homme imprévisible. Très franchement, je pense qu’Arafat lui-même l’ignore.

Il agira, comme il l’a toujours fait : en suivant son instinct de survie politique. Son rafiot, drossé sur les récifs par maintes tempêtes, ne serait plus en mesure d’affronter la haute mer, mais il peut caboter encore quelques années sans que son capitaine ait de comptes à rendre à qui que ce soit, ni de soucis à se faire pour son avenir personnel.

Ce qui est sûr, c’est qu’une fois de plus, le vieux malin nous a tous pris à contre-pied, et qu’en nous faisant le coup du fauteuil roulant, il a bien roulé son monde.

Menahem Macina

© upjf.org


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1) Contrairement au ’bobard’, universellement colporté et massivement cru, de l’enfermement dans la Mouqata, sur ordre du gouvernement israélien, sur lequel je reviendrai ultérieurement.


Mis en ligne le 03 novembre 2004 sur le site www.upjf.org.