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Islam

Dossier : Un siècle religieux. Islam : Théologie, Michel Gurfinkiel
24/05/2002

Valeurs Actuelles n° 3395 paru le 21 Décembre 2001

[Texte communiqué par Norbert Lipzyc, avec le commentaire suivant : "On aurait aimé voir ce genre d’analyses plus largement répandues dans les médias. Il décrit comment l’Islam a été kidnappé par une hérésie, et condamne la non-intervention des gouvernements d’Occident pour n’être pas intervenus et n’avoir pas empêché sa diffusion en Europe. Cette hérésie mène systématiquement au terrorisme et nous n’avons pas fini d’en souffrir."]

Le vrai visage d’une religion. Italien par son père, syrien par sa mère, le cheik imam Abdul Hadi Palazzi dirige le Centre culturel de la communauté islamique de Rome. C’est l’une des plus grandes autorités sunnites d’Europe.


L’islam est en pleine ascension. Mais trop souvent sous une forme extrémiste…

IMAM PALAZZI : L’islam contemporain vit une tragédie. Il a été kidnappé par une hérésie née voici trois siècles dans le désert du Nejd, le wahhabisme, aujourd’hui au pouvoir en Arabie saoudite, et par ses nombreuses variantes, des Frères musulmans (al-Ikhwan al-Muslimun) aux confréries dites “islamistes”. L’islam connaît sans doute actuellement un essor numérique et géographique, mais il subit en même temps une profonde décadence interne, au moins dans son cœur historique : le monde arabe et les autres pays du Proche et du Moyen-Orient. Son salut viendra peut-être de la périphérie : des islams d’Afrique ou d’Extrême-Orient, ou d’un nouvel islam en gestation dans les pays pluralistes et multiculturels d’Occident, en Europe et en Amérique.

En quoi le wahhabisme et l’islamisme sont-ils hérétiques ?
Lors de leur apparition, les wahhabites ont été rejetés avec horreur par la quasi-totalité des autorités musulmanes, et combattus par les pouvoirs musulmans légitimes, notamment le sultan-calife ottoman. En raison de leur doctrine : ils rejetaient la Sunna, la tradition séculaire de l’islam, au profit d’une lecture littéraliste du Coran. Et en raison de leurs actes : ils se livraient, sous couvert de religion, aux pires excès, du saccage des lieux saints, notamment à La Mecque et Médine, au massacre de populations musulmanes entières, femmes et enfants compris. Ce rejet du wahhabisme a persisté jusqu’à notre époque, tant qu’il s’est trouvé des chefs religieux capables de s’exprimer à ce sujet. Les clones modernes du wahhabisme, qu’il s’agisse des Frères musulmans, du néo-wahhabiste Oussama ben Laden, des taliban, ou des autres réseaux dits islamistes, ne se différencient du wahhabisme proprement dit qu’en formulant un projet politique de domination mondiale, analogue en bien des points au fascisme et au communisme, et en mettant en place, comme leurs modèles totalitaires européens, des réseaux hiérarchisés de militants professionnels.

Comment expliquer que ces hérétiques aient pris le pouvoir dans une partie importante du monde musulman ?

Ils se sont imposés par la force et la terreur : soit en renversant les pouvoirs musulmans établis, soit en les faisant chanter. Au fur et à mesure qu’ils consolidaient leur emprise sur des pays musulmans, leurs ressources financières s’accroissaient, et donc leur capacité de subvertir d’autres pays ou communautés. Je dois ajouter que les Occidentaux portent également leur part de responsabilité. Ignorants en matière islamique, les Britanniques – et plus tard les Américains – ont cru que les wahhabites et les islamistes n’étaient que des musulmans conservateurs, “intégristes”, et les ont soutenus avec l’idée de s’appuyer sur eux en retour. En 1991, l’Amérique a fait la guerre du Golfe pour sauver l’indépendance du Koweït et à plus long terme celle de l’Arabie saoudite. L’émir du Koweït les a remerciés en accordant un énorme soutien financier au mouvement islamiste et terroriste Hamas, puis en participant à la création, à Lugano, du Nada Management Group, c’est-à-dire du holding de Ben Laden. J’espère que les événements du 11 septembre ont ouvert les yeux des dirigeants de Washington.

Où peut-on encore trouver des musulmans orthodoxes ?

Dans la plupart des pays arabes, l’islam sunnite orthodoxe a été remplacé par un mélange instable d’islamisme et de nationalisme arabe non-religieux. Dans d’autres pays, comme le Pakistan, il a été marginalisé par le wahhabisme. En ce XVe siècle de l’hégire, il survit surtout dans des pays périphériques, en Afrique noire, en Inde, en Indonésie, en Malaisie, dans l’ancienne Asie centrale soviétique. Le critère, c’est l’affiliation des docteurs de la loi coranique, des oulémas. Là où les wahhabites et les islamistes sont l’exception plutôt que la règle, l’islam est encore authentique. Là où ils sont la règle plutôt que l’exception, l’hérésie a gagné. Une bataille cruciale est en train de se dérouler à cet égard. Elle concerne les matrices intellectuelles de l’islam, les séminaires théologiques. Dans le monde arabe, en Europe et en Amérique du Nord, ils sont aujourd’hui financés et donc contrôlés par les Saoudiens d’abord, par les Frères musulmans ou d’autres confréries islamistes ensuite.

La guerre sainte est-elle la finalité de l’islam ?

La “guerre sainte”, comme vous dites, n’est pas un concept musulman, mais chrétien, dont les croisades ont été l’application la plus célèbre. L’islam parle seulement de djihad, c’est-à-dire d’effort vers le bien. La littérature islamique classique range dans cette catégorie des actes aussi différents que le pèlerinage à La Mecque pour les femmes, la nécessité de prendre soin de ses parents âgés ou le perfectionnement éthique. C’est seulement par extension que le djihad recouvre également la guerre juste. Mais cette guerre, à son tour, n’est pas nécessairement menée dans le seul intérêt des musulmans : selon le Coran, elle peut être décrétée « pour protéger les mosquées, les synagogues, les églises et les monastères », ou même en vue de repousser un envahisseur, même musulman. Dans le langage politique d’aujourd’hui, elle peut parfaitement s’appliquer à une guerre menée pour la défense des droits de l’homme.

Un musulman peut-il accepter l’existence d’Israël ?

Rien, dans l’islam sunnite orthodoxe, ne s’oppose à l’existence de cet Etat. En tout cas, rien dans la période actuelle, qui a commencé avec la disparition du sultanat-califat ottoman, et qui ne s’achèvera que lors de l’arrivée de l’imam al-Mahdi, c’est-à-dire du Messie.

En 1919, l’émir Fayçal, chef de la famille hachémite, docteur de la Loi et musulman pieux, avait approuvé la déclaration Balfour, signé un pacte d’amitié avec l’Organisation sioniste, et félicité les immigrants juifs pour leur “retour” dans la patrie de leurs ancêtres. Ce sont les Britanniques qui ont créé de toutes pièces un conflit judéo-musulman, en trahissant Fayçal et en favorisant sottement à sa place le soi-disant mufti de Jérusalem, Amin El-Husseini.

L’idée selon laquelle les musulmans auraient un devoir particulier envers la “Palestine arabe” n’est pas plus fondée. D’abord parce que la notion même de Palestine est étrangère à la littérature islamique orthodoxe, qui ne connaît que le Bilad as-Sham, une entité comprenant les Etats du Liban, de Syrie, d’Israël et de Jordanie. Et ensuite parce qu’un pays, arabe ou non, n’a pas d’existence en soi : ce n’est qu’une circonscription territoriale et politique, établie dans l’intérêt de ses habitants, pour l’administration de la justice et du bien. Dans la mesure du possible, un musulman souhaitera que cette circonscription soit dirigée par des musulmans pieux. Mais entre un pouvoir non-musulman juste et respectueux de l’islam, et un pouvoir musulman hérétique, injuste et oppresseur, il doit préférer le premier. A supposer qu’une obligation de remplacer l’Etat juif par un Etat palestinien musulman soit actuellement en vigueur, la même obligation serait valable a fortiori pour la Syrie, puisqu’elle est dirigée par des alaouites, considérés par les sunnites comme des renégats polythéistes, donc bien plus infidèles que les juifs monothéistes…

La démocratie est-elle compatible avec l’islam orthodoxe ?
Depuis la dissolution du califat, les musulmans ont le devoir, autant que possible, de vivre dans un Etat qui ne pratique pas l’oppression, assure la justice et protège l’islam et les religions révélées. La démocratie occidentale est le régime qui se rapproche le plus de cette définition. Des régimes à la fois démocratiques et musulmans fonctionnent déjà dans certains pays. Les droits politiques, sociaux et religieux des non-musulmans, Indiens hindouistes et Chinois bouddhistes, sont parfaitement garantis dans la Malaisie musulmane, par exemple, alors que dans mon propre pays, l’Italie, les droits des musulmans sont définis par une loi restrictive de 1929, édictée par Mussolini, aux termes de laquelle l’islam, le bouddhisme et le christianisme orthodoxe ne sont que des “cultes autorisés”, c’est-à-dire tolérés. Un musulman vivant dans un pays démocratique doit accepter la loi civile tant qu’elle ne le contraint pas à violer la loi religieuse, la charia. Par exemple, il peut se résigner à une loi autorisant l’homosexualité ou d’autres comportements sexuels interdits par le Coran tant qu’il ne sera pas lui-même contraint de les pratiquer. En sens inverse, il doit renoncer à des pratiques permises par la charia mais interdites par le gouvernement démocratique, comme la polygamie. Je ne pense pas que la situation soit tellement différente pour les fidèles d’autres religions, notamment les catholiques et les juifs.

Les gouvernements occidentaux doivent-ils jouer un rôle dans la désignation des chefs religieux musulmans ?

Du point de vue musulman, un pouvoir légitime, musulman ou non-musulman, a le droit et même le devoir de désigner les chefs religieux et les éducateurs de la communauté islamique, du moment qu’il les choisit parmi des hommes pieux et savants. C’est donc aux gouvernements occidentaux qu’il faut renvoyer la question, compte tenu de la séparation des Eglises et de l’Etat, ou de toute autre considération de ce type. Voulez-vous un islam compatible avec la démocratie et avec les droits de l’homme ? Si la réponse est oui, choisissez les responsables musulmans en conséquence.

Michel Gurfinkiel