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Menahem Macina

Cannes honore un ersatz du 7ème Art: l'art de la haine, M. Macina
25/05/2004

25/05/04



© Photo: Pascal Guyot / AFP)



Décidément le film Fahrenheit Nine Eleven, de Michael Moore, ne relève pas du Septième Art. Il ressortit plutôt à un genre qui n'a pas encore de nom - peut-être parce qu'il est 'innommable'. Pour ma part, je propose de créer une sous-catégorie du Septième Art, qui s'appellerait le 'Hate-Art', en français : 'Art de la Haine'.

Non que j'ose prétendre – moi, le béotien en art cinématographique – qu'il n'y a pas place, dans le cinéma, pour des films politiques. Il y en a eu d'excellents, je pense surtout aux chefs-d'oeuvre de Costa-Gavras – Z, et Etat de siège. Ces deux réalisations véhiculaient un message politique très fort - voire séditieux, aux yeux de certains -, et leur couleur politique était clairement affichée ; mais c'était du grand art, et ils restent des chefs-d'oeuvre que le temps n'altère guère.

Des satires et des critiques violentes du pouvoir politique américain et de la CIA ont également été portées à l'écran, avec plus ou moins de bonheur - tels les films consacrés à Richard Nixon, ou encore à l'affaire Kennedy, pour ne citer que ceux-là…

Mais lorsque un scénario est entièrement axé sur le dénigrement, le plus violent et le plus racoleur qui soit, d'un Président des Etats-Unis, dont Moore ne fait pas mystère qu'il le hait de toutes les fibres de son être, on ne peut plus, à mon sens, parler d'art cinématographique, mais d'art de la haine.

Rappelons que Michael Moore lui-même présente son film comme "une chronique des quatre années de la présidence de George W. Bush", de son élection "volée" à la guerre en Irak, en passant par les attentats du 11 septembre et les liens troubles du "clan" Bush avec la famille Ben Laden. Ce que confirment ses propos, extraits d'une interview accordée à Samuel Douhaire, et parus dans le journal Libération du 19 mai, sous le titre "La gauche américaine a-t-elle donc renoncé à séduire?" :

"Si ce film pouvait faire que notre pays soit de nouveau aux mains du peuple, je ne serais pas malheureux… On a menti au peuple américain au cours de ces quatre dernières années. Et pourquoi, après le formidable élan de sympathie du monde entier pour les Etats-Unis à la suite du 11 septembre, apparaissons-nous aujourd'hui comme le peuple le plus cruel sur terre ? Comment cela a-t-il pu arriver aussi vite ? "

Pour comprendre ces attaques disproportionnées, il faut connaître le credo idéologique maladif de Moore. De son propre aveu, il estime, en effet, que, depuis le 11 septembre 2001, le Président Bush et son entourage de faucons entretiennent, volontairement et machiavéliquement, un climat de peur et de psychose, qui annihile tous les réflexes de bon sens de la population américaine et permet aux pires va-t'en-guerre, du type Rumsfeld, d'entraîner non seulement les Etats-Unis, mais même le monde, dans des aventures militaristes et hégémoniques dangereuses, de surcroît dépourvues de bases légales, et imposées à la communauté internationale à coups de mensonges d'Etat.

Curieusement, si l'on a parlé d'abondance du contenu du film - que très peu de gens ont vu, d'ailleurs -, on n'a guère, pour autant que je sache, prêté attention à son titre. Je n'ai pas lu toutes les critiques, tant s'en faut, et je n'oserai donc pas affirmer que personne ne l'a souligné avant moi : mais il semble que la clé secrète du film de Moore réside dans son titre. En effet, il est curieusement consonant avec celui d'un roman de fiction, paru en 1952 - soit un demi-siècle auparavant -, mais toujours en vente dans des éditions bon marché. Il s'intitulait précisément, Fahrenheit 451.



© «Un monde à lire».


L'intrigue du livre de Ray Bradbury, est simple, voire simpliste. En voici le résumé, tel qu'il figure dans une fiche de lecture :

"Dans un Etat totalitaire d'un futur indéterminé, les livres, considérés comme un fléau pour l'humanité, sont interdits et brûlés. Ce sont les pompiers qui se chargent de cette besogne, qu'ils accomplissent avec beaucoup de dévotion. Montag est l'un des pompiers les plus chevronnés de son escouade. Un soir, en rentrant chez lui, il est abordé par une jolie voisine, Clarisse, qui lui pose des questions existentielles. Au début, Montag la juge un peu farfelue, mais la pertinence des propos de la jeune fille va peu à peu semer le doute dans son esprit resté trop longtemps passif… Montag, après avoir découvert la bibliothèque d'une vieille dame, assiste à une scène horrible. La vieille dame refuse de quitter sa maison et se fait brûler avec ses livres. C'était une amie de Clarisse. Montag se met à lire en cachette. Sa femme le dénonce. Il doit brûler sa propre maison. Il retourne le lance-flammes contre le capitaine des pompiers et prend la fuite. Il se cache dans une forêt où se sont rassemblés les "hommes-livres" (ou libres). Ils apprennent par coeur les livres avant de les détruire. Montag retrouve Clarisse parmi eux. Il va commencer à apprendre un livre."

Pour se convaincre de la parenté idéologique – discrète, mais non moins vraisemblable, me semble-t-il - entre les deux oeuvres, il suffit de parcourir la recension, rédigée en 1953 par François Brooks, et intitulée, elle aussi, "Fahrenheit 451".

On y lit, entre autres :

"L'auteur avait 25 ans à l'époque des bombardements atomiques du Japon, et ce thème dramatique constitue la toile de fond de son livre... Bradbury tente d'expliquer, au moyen de son roman, ce qu'on pourrait appeler le 'mécanisme psychique collectif qui installe les conditions sociales propices au déclenchement de l'anéantissement du genre humain'"

La cible principale de Bradbury est – déjà alors - la télévision ; ce que Brooks résume ainsi :

"Il explique par l'absurde d'une société pro-TV et anti-livres que l'endormissement provoqué par l'arrivée massive de ce média va détruire la connaissance et instaurer un état de guerre effectif, latent et cyclique… Bradbury explique les effets néfastes du ' boob tube' [stupidité cathodique. (NDLR d'upjf.org)]".

Difficile de ne pas voir un parallèle de cet état d'esprit dans l'extrait suivant d'une interview récente de M. Moore :

"…j'en ai assez des âneries qu'on nous livre à longueur de journée à la télévision. Arrêtez de regarder les journaux locaux, car ils sont nuls. Les humains savent quelle est la différence entre la fiction et la non-fiction, les fous ne savent pas, je ne sais pas quoi faire pour nous protéger des fous, il y en aura toujours, mais les infos… ce qui se passe avant ou après, on vous dit que c'est une histoire inventée, mais à l'heure des infos, le média arrive et vous dit : 'maintenant on va vous dire la vérité, la vraie vérité, ce n'est pas de la fiction, c'est ce qui se passe vraiment…' "

Enfin, toujours selon Brooks,

"C'est dans la bouche du sage Granger que Bradbury met sa conclusion : 'Et gardez toujours cette idée en tête : vous n'avez aucune importance. Vous n'êtes rien du tout. Un jour, il se peut que ce que nous transportons rende service à quelqu'un. Mais même quand nous avions accès aux livres, nous n'avons pas su en profiter. Nous avons continué à insulter les morts. Nous avons continué à cracher sur les tombes de tous les malheureux morts avant nous.

Difficile également de ne pas voir un parallèle entre les intentions sous-jacentes de l'auteur du roman Fahrenheit 451 et celles du réalisateur du film Fahrenheit 9/11, et de ne pas percevoir, dans le bref extrait mélodramatique de la conférence de presse de Michael Moore (cité ici, de mémoire), un écho des deux dernières assertions du sage Granger, rapportées ci-dessus :

"Si mon film peut contribuer à une prise de conscience du peuple américain, alors nos soldats tombés en Irak ne seront pas morts en vain."

* *
*


Dieu merci, dans le concert louangeur de la meute des thuriféraires béats de Moore, se fait entendre une dissonance courageuse et bienvenue, même si elle risque d'être - je le crains - unique en son genre. Je veux parler de la chronique que Jean-Luc Wachthausen, du Figaro, a consacrée, le 24 mai, sous le titre : "Michael Moore inaugure la palme politique", à la distinction attribuée au réalisateur américain. On peut y lire, entre autres jugements, acérés tout autant que fondés :

"Cannes aura été jusqu'au bout un véritable forum politique, de Sarajevo à l'Afghanistan, de la Maison-Blanche au Moyen-Orient, laissant de côté les bons sentiments ou les bonnes intentions pour opter vers un radicalisme affiché qui plonge le cinéma non plus dans le domaine subversif de l'art, mais dans celui, plus irrationnel, de l'engagement moral entre le bien et le mal, le faux et le vrai, l'ombre et la lumière…"

Le chroniqueur du Figaro, dénonce encore :

"un palmarès qui voit la victoire d'un croisé anti-Bush, sûr de la justesse de son combat et tout aussi dangereux que l'ennemi qu'il dénonce, dans la mesure où il se croit investi d'une mission : 'Convaincre les électeurs américains de renvoyer chez lui l'homme le plus bête qui ait jamais participé à la course à la présidence'."

Et Jean-Luc Wachthausen de donner, en ces termes, l'estocade à cette oeuvre surfaite :

"Du coup, la presse américaine - qui n'a pas manqué de critiquer les facilités, les raccourcis et les faiblesses de ce docu-réquisitoire sans débat contradictoire -, a posé la bonne question : Moore et son film de propagande auront-ils, oui ou non, la peau de George W. Bush ? Pour le reste, il y a de quoi être surpris par les déclarations du président [du Jury de Cannes] Tarantino qui y voit un 'grand film', alors qu'il est constitué, en grande partie, d'images TV recyclées. Si le cinéma est encore un art, Fahrenheit a tout de l'art de la grossière manipulation d'images…"


Je ne puis que souscrire à ce jugement, qui corrobore le mien,

sur ce morceau d'anthologie de l'Art de la Haine.



Menahem Macina

© upjf.org


Mis en ligne le 26 mai 2004 sur le site www.upjf.org