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Islam

Le Coran est-il sioniste ? Anne-Marie Delcambre
10/05/2005

www.primo-europe.org/documents.php?numdoc=Do-651222055

Paris, le 12 février 2005

Le 22 janvier 2005, le poète marocain Abdelkader Amlou lançait une véritable bombe en faisant paraître un article intitulé : « Appel aux musulmans. Quand le Coran est sioniste… »

N’était-ce pas, de sa part, pure provocation des Juifs, surtout quand on sait ce que représente Israël pour la plupart d’entre eux, pratiquants ou laïcs ?

Mais cette explication n’était guère plausible étant donné qu’Abdelkader Amlou est membre du conseil de l’AFEMO(1).

Alors, fallait-il croire ce qu’écrit Abdelkader Amlou ?

Le docteur André Nahum, auquel je me suis empressée d’envoyer l’article, a immédiatement estimé qu’il fallait rendre hommage à la bonne volonté d’Abdelkader Amlou et même le féliciter, « car il faut un courage réel pour s’exprimer ainsi ».

En apparence, Abdelkader Amlou semble dénoncer une injustice : « Les islamistes, qui prétendent être attachés au texte saint, le Coran, adoptent encore des attitudes hostiles et méprisantes envers Israël. Ce paradoxe doit être sérieusement examiné. Personne n’ignore que, depuis ses premières lueurs, le mouvement sioniste, puis l’État d’Israël ne cessent d’être ciblés (sic) par des fatwas qui font appel à la destruction. »

Comment le docteur André Nahum, qui a vécu en Afrique du Nord(2), ne serait-il pas séduit et conquis par cette voix arabe qui défend le sionisme ? « Les voix arabo-musulmanes qui s’expriment dans le sens de la paix et de la tolérance sont trop rares », écrit-il. C’est pourquoi il rend hommage au poète marocain « qui est allé chercher dans les textes des arguments pour mettre un terme à une haine qui ne donne aucun signe d’essoufflement. »

Abdelkader Amlou n’a effectivement pas ménagé ses efforts pour prouver que le Coran parle abondamment des fils d’Israël.

670 versets sur plus de 6 200 évoquent les fils d’Israël, souligne-t-il, soit plus de 10,6%, et ces versets sont dispersés dans près de 26 sourates sur 114, soit 22,8% des sourates.
Comment ne pas être impressionné par une telle précision mathématique ? Mais il y a mieux et plus fort : « le Coran est clair en ce qui concerne la promesse de donner la terre sainte aux fils d’Israël. Il suffit de lire du verset 20 au verset 26 de la sourate n° 5 (la Table)(3) pour se rendre compte de cette vérité. La promesse est donnée par Allah, et personne n’a contesté ce qui est relatif à la foi. »(4)

Et Abdelkader Amlou cite les versets 20 et 21 de la sourate 5 sans en omettre une ligne.

  • Verset 20 : « Souvenez-vous quand Moïse dit à son peuple : "Ô mon peuple ! Rappelez-vous le bienfait d’Allah envers vous, lorsqu’Il a désigné parmi vous des prophètes. Et Il a fait de vous des rois et Il vous a donné ce qu’Il n’avait donné à nul autre au monde". »
  • Verset 21 : « Ô mon peuple, entrez dans la Terre sainte qu’Allah vous a prescrite. Et ne revenez point sur vos pas (en refusant de combattre) car vous retourneriez perdants ».
Mais curieusement Abdelkader Amlou, qui conseille au lecteur de lire du verset 20 au verset 26 de la sourate 5, ne va citer que ces deux versets. On peut légitimement penser qu’il écrit un court article et que les versets suivants sont identiques et aussi favorables aux Fils d’Israël. Pourquoi alors alourdir le texte par une énumération de versets ? Or les versets 25 et 26 sont loin d’être aussi gentils pour les Fils d’Israël :

  • Verset 28/25 : « Seigneur ! dit Moïse, je ne réponds que de moi et de mon frère. Sépare-nous donc de ce peuple pervers. »
  • Verset 29/26 : « Le Seigneur répondit : cette terre est interdite aux Fils d’Israël. Durant quarante années, ils erreront dans le pays. Ne te désole point pour ce peuple pervers (fâsiqîna). »
Notre poète marocain, qui semble vraiment bien connaître le Coran, renvoie d’autre part à la sourate 17, Versets 2 à 8, pour affirmer Israël comme vérité coranique et appeler les musulmans à rejeter « leurs traditions haineuses envers Israël. » Là encore, l’érudit musulman ne cite pas les textes - manque de place sans doute ? - mais c’est vraiment dommage pour le lecteur. La sourate 17 est intitulée "Le Voyage Nocturne" ((Al-‘Isrâ’) ou "les Fils d’Israël" ( Banû Isrâ’il). Le verset 4 est clair : « Nous avons décrété envers les Fils d’Israël, dans l’Écriture "vous sèmerez, certes, le scandale, deux fois sur terre, et vous serez d’une grande superbe". »(5)

On reste perplexe devant la façon de procéder d’Abdelkader Amlou. Veut-il cacher ce qui affaiblirait nettement sa démonstration ? Faut-il parler de regard hémiplégique(6), de paralysie de la moitié du regard, cette moitié de regard qui le rend incapable de voir que, si l’on parle effectivement et abondamment des Fils d’Israël, c’est aussi pour rappeler qu’ils ont rompu leur alliance avec Dieu, se sont comportés en impies, en pervers, en menteurs, en faussaires, refusant leurs prophètes, faussant et dénaturant leurs Écritures, au point que Dieu, excédé, est amené à leur dire - sourate 7, verset 166 : « Soyez des singes abjects » (dégoûtants), en arabe « qiradatan khâsi’îna ». Il est cependant tout à fait remarquable, mais à la réflexion nullement étonnant, qu’Abdelkader Amlou parle, dans son article, des Fils d’Israël et non pas des Juifs. De même qu’Abraham (Ibrahîm), Moïse (Mûsâ), et les autres prophètes, sont devenus, dans le Coran, des prophètes "purement" musulmans, purifiés des fautes de leur peuple, séparés des erreurs de leurs adeptes, de même que la "vraie" Torah, pour le Coran, c’est celle qui existait avant que les Juifs ne la falsifient ! L’Israël justifié par le Coran est un Israël musulman, et les vrais fils d’Israël sont les croyants musulmans !

Le sionisme qu’Abdelkader Amlou justifie, en se fondant légitimement sur le Coran, est un sionisme musulman et non pas un sionisme visant la restauration d’un État juif en Palestine.(7) Et c’est là la profonde ambiguïté de cet article, qui dépossède le sionisme de sa véritable identité, l’identité juive(8), et procède à un amalgame fondé sur le Coran. Cela aboutit à retirer au sionisme sa spécificité, sa judéité et sa fierté, en le faisant rentrer dans la logique coranique, replaçant, en fait, les Juifs d’Israël dans le statut de dhimmis(9). Ce n’est peut-être pas ce que veut Abdelkader Amlou, mais appeler les musulmans à revenir au Coran pour accepter Israël et le sionisme, c’est, en fait, autoriser les musulmans à déposséder, une fois encore, les Juifs actuels de ce dont ils sont le plus fiers, avec l’aval du Coran et dans un désir certainement sincère de faire admettre Israël par le monde arabo-musulman.

Mais faire accepter Israël religieusement, c’est le vider, l’évider de son passé juif. C’est, à long terme, justifier l’éviction des Juifs d’Israël et leur remplacement par les vrais fils d’Israël, les croyants musulmans, les nouveaux sionistes du nouvel Israël.

Dans le dernier paragraphe de son article et dans un français heurté, Abdelkader Amlou écrit « Nous savons bien que les islamistes et les laïcs se divergent (sic) idéologiquement mais ils se convergent (sic) facilement lorsqu’il s’agit d’Israël. Qu’ils répondent ou non à cet appel, Israël est le fait accompli, le mot prononcé par Allah. »

L’article d’Abdelkader Amlou est un appel aux musulmans pour qu’ils reconnaissent religieusement Israël. Ce que devrait faire le poète marocain, c’est lancer un second appel à ses frères musulmans pour qu’ils examinent les versets polémiques qui stigmatisent les Juifs. J’attends avec impatience un article de lui qui fasse acte de repentance pour les textes judéophobes du Coran.

Alors je croirai possibles de nouvelles attitudes qui ne soient pas assujetties à la "littéralité des textes saints", mais qui respectent les droits de tous, sans distinction, qu’ils soient juifs, chrétiens, musulmans ou athées.

Il ne s’agirait plus de vérité coranique, mais de vérité humaine tout simplement.


© Anne-Marie Delcambre


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Notes

(1) Association Francophone d’Études du Moyen-Orient, qui a son siège à Toulouse ; elle fut créée en 2004.
(2) André Nahum a exercé la médecine en Tunisie. Il anime maintenant une émission intitulée "l’étoile et le jasmin", sur Radio judaïques FM, que l’on peut suivre également sur www.judaiquesfm.com.
(3) Chaque sourate (chapitre) du Coran porte un titre. La sourate 2 est intitulée "La Vache", la sourate 4 "Les Femmes", la sourate 5 "La Table servie", etc.
(4) Pourtant, Abdelkader Amlou cite un contradicteur qui le met mal à l’aise. C’est Ibn Hazm, qu’il appelle Ibn Hazem, un juriste musulman du XIe siècle, l’illustre représentant de l’école juridique zâhirite (voir Enquêtes sur l’islam, Editions Desclée de Brouwer, p. 96, notre chapitre "La figure phare du juriste théologien Ibn Hazm de Cordoue".
(5) Dans les versets 6 et 7 de la sourate 17, il y a l’allusion à une seconde destruction du Temple de Jérusalem.
(6) Voir le livre de l’iranien Daryush Shayegan, paru en 1989, qui s’intitule "Le regard mutilé", avec, comme sous-titre : "Schizophrénie culturelle : pays traditionnels face à la modernité".
(7) Abdelkader Amlou se sent obligé de parler de la célèbre polémique d’Ibn Hazm avec Ibn Naghrilla, où le juriste musulman andalou du XIe siècle souligne que « la promesse est un mensonge juif. Il est de leurs mensonges que Dieu leur a promis de leur donner en possession la terre sainte. » (Traduction de Abdelkader Amlou)
(8) Voir, dans Enquêtes sur l’islam, notre chapitre 4 : "Le changement d’identité des personnages bibliques dans le Coran (exemples d’Abraham et de Jésus)" p. 44 (Éditions Desclée de Brouwer, 2004).
(9) Statut de protégés qu’avaient Juifs et chrétiens en terre d’Islam, moyennant le paiement de deux impôts, la capitation (djizya) et un impôt foncier sur les terres (kharaj).

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Mis en ligne le 10 mai 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.