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La religion aux Etats-Unis, Anne-Catherine Fouillet
29/12/2004

Mai 2004

www.glacis.org/release_2004_5/french/P2.html

Depuis l'élection de George W.Bush à la Présidence des Etats-Unis, la colère contre sa piété affichée monte dans une partie de l'opinion française, et aussi, mais dans une moindre mesure, en Allemagne. La France n'est pas seulement une république laïque - ce qui est la meilleure chose au monde -, elle est aussi "laïcarde", avec tout ce que cela comporte de sectarisme.

Des idéologues sont aux aguets pour bouffer du curé partout où il se manifeste, encore et encore. A Bruxelles, ils refusent que soit mentionné dans la Constitution européenne le fait historique de la genèse de l'Europe dans les milieux chrétiens. Comble d'ironie, ces pourfendeurs de l'Amérique croyante et de son exécutif chrétien ne se rendent même pas compte à quel point ils sont influencés par leurs racines, dans une France catholique, racines qui les poussent à voir comme une secte tout ce qui ne l'est pas. A part les Luthériens, qu'ils considèrent comme des opposants à Rome, ils ont vite fait de ridiculiser et d'ostraciser, par ignorance, toutes les branches du protestantisme. Calvin est un nom quasi inconnu aujourd'hui. Et ne parlons pas de Zwingly. En France la théologie est devenue une discipline quasi méconnue qui s'étudierait uniquement à "la Catho", une des facultés de Théologie de Paris, alors que d'autres centres universitaires forment des théologiens. La répercussion de l'inculture religieuse des médias et des néocommunistes - qui n'ont pas récupéré de l'effondrement de l'idéologie nietzschéo-marxiste de "la mort de Dieu" et de "la religion, opium du peuple" - est immense sur la population de l'Hexagone.

Ce sont les mouvements issus de la Réforme qui en font le plus les frais. Interrogés, 92 % des adultes entre 25 et 55 ans ne voient aucune différence entre les différentes fractions. Ils ne situent pas bien non plus les Anglicans, même si le mot évoque parfois l'Angleterre. Alors, Méthodistes, Baptistes ou Episcopaliens, pour eux, c'est la même chose : des gens bizarres qui dansent dans des hangars transformés en églises, en écoutant un arnaqueur qui leur vend "sa soupe".70% de jeunes entre 12 et 25 ans croient que les Presbytériens sont les gens qui vont au presbytère - quand ils savent ce qu'est ce dernier. Dans ce contexte, comment l'Amérique toute entière ne serait-elle pas perçue comme une nation bigote, pourvue d'un Président illuminé ?

L'Amérique, pluraliste aussi en religion

Le pluralisme religieux existe aux Etats-Unis. Il est consubstantiel aux trois cultures qui forment la nation depuis sa conquête et sa création : amérindienne, européenne et africaine. Les différents courants religieux présents dans ces trois régions se retrouvent tous sur le continent américain. La religion dominante est le protestantisme, dans lequel de multiples tendances se retrouvent ou se déchirent le plus démocratiquement du monde, au sein d'un état laïque dans lequel le Président est élu démocratiquement par les citoyens, tous les quatre ans. Ce qui suffit à démentir le titre et le contenu d'un ouvrage de Lewis H. Lapham - un de ces journalistes américains qui se font une gloire de fustiger leur pays -, intitulé "Le Djihad américain". En France, Lewis H. Lapham s'exprime par le canal du Monde diplomatique, dans lequel il raille George W. Bush en écrivant : "une grande lumière est apparue au président… ", et assassine John Ashcroft, le ministre de la Justice, en dénonçant "le règne punitif de la vertu, que le ministère de la Justice, le Congrès et la Cour suprême imposent actuellement à la société américaine".

Jusqu'à preuve du contraire, G.W Bush n'est pas venu au pouvoir, comme le furent nos rois de France, par succession monarchique de droit divin, mais par la voie des urnes, qui est beaucoup moins impénétrable, et pour une durée nettement plus courte, susceptible de n'être renouvelée que deux fois, dans un pays où la laïcité est inscrite dans le Premier Amendement de la Constitution. Et ce, contrairement aux 'Républiques' islamistes, où le droit constitutionnel et le droit commun sont soumis aux exigences religieuses, ce qui porte un nom : "charia". Cela n'a donc aucun sens, d'une façon générale, de comparer George W.Bush à Ben Laden, ou de parler des Américains comme de Croisés des temps modernes, et des membres du Pentagone, comme de Chamans.

90% des Américains se disent croyants. 48% pratiquent leur culte au moins une fois par semaine. 80% pensent qu'ils sont responsables de leur foi et qu'ils doivent la "gérer"dans un pays où toutes les religions sont représentées, ce sont des activistes de leur foi. Ces chiffres dérangent, en France. Question : pourquoi ? Parce que, dans notre pays, une élite qui s'est élue elle-même à coup de prestations médiatiques et qui est persuadée que croire en Dieu est une aliénation, s'autorise à dicter à chacun, dans le monde entier, ce qu'il doit penser en son âme et conscience. L'expression religieuse, dans bon nombre de pays d'Europe, est intériorisée, voire anémiée. Cela semble suffire à autoriser une minorité de Français, perchés sur le devant de la scène, journalistes et sociologues, à critiquer une nation qui s'exprime régulièrement dans les églises, mais aussi dans des stades, transformés, pour l'occasion, en paroisse. Les Américains ont écrit sur leur monnaie "In God we trust" [Nous avons confiance en Dieu]. C'est leur droit le plus strict, cela n'a jamais entravé notre liberté d'imprimer autre chose sur la nôtre. Et pourquoi n'éviterions-nous pas de projeter sur une autre nation nos rapports conflictuels entre liberté religieuse et république ?


Le fondamentalisme américain

Le fondamentalisme américain existe, mais il ne menace pas la démocratie. Quand des partisans musclés de la lutte contre l'avortement se font violents, ils sont jugés et punis comme quiconque enfreint la loi. Ce fondamentalisme est propre au protestantisme, et est issu d'un courant, né entre 1910 et 1915, qui refuse la théologie moderniste, à savoir un mélange de dogme traditionnel et d'interprétation métaphorique des Ecritures. Cette position s'exprime dans une douzaine de manifestes datés de cette époque - "The " Fondamentals" : A Testimony to the Truth" [1]. Il s'agit de la défense de points fondamentaux de la théologie chrétienne, entre autres : interprétation littérale de la Bible "parole inspirée de Dieu", divinité de Jésus, naissance virginale, péché originel, salut par le sang de la croix. Ceux qui refusèrent ces textes gardèrent le nom de protestants, ceux qui l'acceptèrent devinrent "évangéliques". A l'origine, cette mouvance fondamentaliste n'a pas formé une religion séparée, mais s'est attelée à pénétrer chaque fraction existante au travers d'une association créée en 1919, la World Christian Fundamentals Association. En 1925, lors du procès Scopes, dit "procès du singe", les fondamentalistes obtiennent la condamnation d'un professeur de biologie, favorable à la théorie de l'évolution des espèces. Elle fut annulée pour vice de forme, mais ce groupe militant s'est discrédité, et il est raillé par les médias, qui dénoncent son incapacité à concilier science et religion. Aujourd'hui, bien des gens réticents à la thèse de Darwin [évolutionnisme] se consolent en pensant que, si l'homme descend du singe, c'est peut-être le plan de Dieu…

Regroupés derrière le presbytérien J. Grescham Machen, les fondamentalistes font sécession. Ils seront, disent-ils, les "vrais chrétiens", et s'institutionnalisent en Congrégations, avec leurs propres écoles, universités, camps de vacances, radio, etc.

Ce durcissement n'est pas du goût de tous les fondamentalistes. Certains sont plus modérés que d'autres. Ce qui compte, pour eux, c'est, avant tout, la conversion au Christ, la lecture quotidienne de la bible et l'engagement social. Ils créent une voie médiane entre fondamentalisme et théologie libérale. Deux institutions voient le jour. La première est l'Alliance évangélique universelle, la seconde est la National Association of Evangelicals.


Entre Graham et New Age

Ce recentrage va profiter à un jeune homme qui se destine à la prédication, Billy Graham, qui propose une théologie simplifiée, plus douce à vivre moralement et matériellement, dans les années difficiles de l'après guerre. Son message spirituel est galvanisé par le climat né de la Guerre Froide, et caractérisé par son aversion pour le communisme et son corollaire obligé, l'athéisme. Graham est baptiste. Il prône le rapprochement œcuménique avec les catholiques, ce qui le fait haïr des fondamentalistes. Et, comme le souligne si justement Sébastien Fath, chercheur au CNRS et auteur de deux livres très intéressants, "Billy Graham, pape protestant ?", et "Les Protestants" : "Si tous les fondamentalismes protestants sont évangéliques, tous les protestants évangéliques ne sont pas fondamentalistes". C'est en 1986, après une longue discussion avec Billy Graham chez ses parents, que George W. Bush prit conscience qu'il était passé jusqu'à ce jour à côté de quelque chose d'important dans sa vie, l'attention à sa vie spirituelle. Il décida, du jour au lendemain, au moment précis du fameux cap de la quarantaine, de changer de vie. Il renonça, comme disent les marins dans les ports, à "bourlinguer". En particulier, il arrêta l'alcool et affirme qu'à ce jour, il n'en a jamais repris une goutte. Pour autant, il n'y a pas de quoi faire de lui un ayatollah ascétique et puritain.

Dans les années 60/70, la libéralisation des mœurs, les grandes manifestations contre la guerre du Vietnam, ainsi que le LSD, ont brassé les foules et les idées. Les corps aussi, avec un leitmotiv : "faire l'amour, pas la guerre". Et aussi s'occuper de soi, être son propre maître, y compris dans sa vie intérieure. L'Amérique s'est ouverte à une nouvelle immigration venue d'Asie, où les gourous de toutes sortes sont légion. C'est la mode indienne, les dévots de Krishna font sonner leurs grelots, dans des tuniques safran, distribuent des gâteaux à la rose, les pratiques occultes tiennent le haut du pavé et envahissent les campus, le Zen se fait fort de tout gérer sans stress, bref, c'est l'explosion d'une mystique populaire et apparemment bon enfant. Apparemment seulement, car tous ceux qui s'adonnent à ce qui va devenir le "New Age" [nouvel âge] ne reviennent pas sains et saufs des voyages avec des drogues psychédéliques ou des valeurs dévalorisées en l'espace de quelques jours. Le New Age ne se présente pas comme une religion et ne nie pas Dieu. Il véhicule la thèse que Dieu existe, un Dieu impersonnel non distinct de l'univers qu'il aurait pourtant créé.

Dans son livre, "Unmasking the New Age" [Le Nouvel Âge démasqué, Douglas Groothuis, philosophe et théologien américain le définit ainsi : "Il n'y a, en dernière analyse, pas de différence entre Dieu, une personne, une carotte ou un rocher. Ce sont autant de parties d'une réalité unique. Tout ce qui semble différencier des entités individuelles comme Pierre et Paul, ou comme Pierre et un arbre, ou comme Paul et Dieu, est apparent et non réel". C'est cette non-différenciation qui permet aux adeptes de voir Dieu partout, puisque tout est Dieu. Cela s'appelle le panthéisme. L'homme se prend pour Dieu, seul compte son "développement personnel". Jésus n'est qu'un être "réalisé" parmi d'autres, Bouddha, Mahomet et Gandhi. Est-il nécessaire de préciser que cette mouvance, qui s'infiltre dans toutes les couches de la société américaine et dans tous les domaines, médecine, politique, science et psychologie, inquiète les églises chrétiennes et les incite à resserrer les rangs autour de la doctrine ? Avec la montée du New Age jusque dans les entreprises, où des employés arrivent avec un cristal à déposer sur leur bureau pour éloigner les mauvaises ondes, un certain fondamentalisme ne peut que refaire surface ou se renforcer.

Il n'y a pourtant pas de quoi désespérer, les Américains n'ont pas le choix qu'entre les inconditionnels de gris-gris et les défenseurs d'un dogme calcifié. Tout au long de leur histoire, ils ont su adapter ou remettre en cause leurs croyances et ainsi vivifier leur foi. Il est utile de noter que les détracteurs systématiques de Bush junior confondent Washington et Salem, alors que c'est eux qui font la chasse aux sorcières parmi les croyants, les traitant d'obscurantistes, insensibles au siècle des Lumières. Certains vont même jusqu'à excuser les fondamentalistes musulmans, en se souvenant que les chrétiens, eux aussi, ont eu leur Inquisition et leurs bûchers. Ce qui est vrai, mais, à cette époque, lesdits chrétiens, et ce n'est pas une excuse, n'avaient toutefois pas les moyens de communication - et donc d'éducation - en matière religieuse et philosophique, que les citoyens du monde ont aujourd'hui. Ben Laden est issu, comme bien des terroristes, de milieux lettrés, aisés, ayant accès à la culture, et il n'a pas l'excuse de l'illettrisme. A l'instar, d'ailleurs, de la plupart des candidats au suicide, qu'il envoie, sous forme de bombes "inhumaines", tuer des innocents. Il est vraiment choquant, dans ces conditions, de renvoyer dos à dos George W. Bush et Ben Laden, de même que la démocratie en Amérique et le régime de la charia.

Anne-Catherine Fouillet *

© glacis.org



* Journaliste free lance, traductrice, 49 ans, baccalauréat, école de journalisme. Principaux postes dans la profession : reporter, grand-reporter et rédactrice en chef adjointe dans la presse écrite (La Vie Française), reporter à la télévision (La Cinq), rédactrice sur la deuxième chaîne publique allemande(ZDF). Ses qualités professionnelles et pédagogiques lui ont valu d'être sélectionnée par le Ministère français des Affaires Etrangères pour trois missions à l'étranger, dans le cadre du journalisme francophone (Cambodge, Syrie et Bande de Gaza). Elle figure sur une liste d'experts en communication de l'Union Européenne.



Note de la Rédaction d'upjf.org

[1] On trouvera une 'vulgate' du fondamentaliste dans le témoignage de Patrice Petel, "Voici donc qui je suis du point de vue théologique" (www.geocities.com/patricepetel/moitheologique). Voir aussi, du même : www.geocities.com/patricepetel/Barnabas.html


Mis en ligne le 29 décembre 2004 sur le site www.upjf.org.