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Menahem Macina

L’équité a-t-elle cours au CNRS, quand il s’agit d’Israël ? M. Macina
17/01/2005

17/01/05

Quand un chercheur du CNRS faisait l’apologie du crime, M. Macina


Les articles de politique vieillissent mal – c’est un fait bien connu, surtout ceux qui traitent de politique étrangère. Il arrive même que leurs rides s’attachent à leurs auteurs comme autant de stigmates intellectuels et idéologiques, dont certains demeurent indélébiles. Il suffira, pour illustrer ces affirmations – audacieuses, je l’avoue -, de donner un bref coup de projecteur sur un article de Jean François Legrain, chercheur au CNRS, publié en 1994 dans Libération (1). C’est la stigmatisation d’un autre texte du même auteur, paru aujourd’hui dans la rubrique «Libres Opinions» du Figaro (2), qui a attiré mon attention sur ce que Jean-Philippe Katz, qui critique les propos du chercheur (3), décrit comme l’expression de «sa haine anti-israélienne au moment des accords d’Oslo».

J’ai donc décidé de vérifier la pertinence ou l’irrecevabilité de cette affirmation tranchée, en suivant, pas à pas, la pensée de ce chantre du philo-arabisme, telle qu’il l’exprime, avec ses propres mots, dans son article de 1994, intitulé "Feu[e] la Palestine laïque et démocratique" (4).

▪ «A n’avoir que l’expression "processus de paix" à la bouche […] on en vient à adopter le discours du vainqueur, d’Israël, et, bien évidemment, de son mentor américain. Et l’on se refuse de considérer que ce processus est vécu par une part sans cesse grandissante du peuple palestinien et des peuples arabes comme une reddition imposée dans l’humiliation au mépris des notions les plus élémentaires du droit des peuples.»

L’auteur ne dit pas quelle expression il prône, en lieu et place de celle de "processus de paix". Il ne précise pas davantage les raisons pour lesquelles "ce processus est vécu… comme une reddition imposée dans l’humiliation". Comme dans le discours radical palestinien, d’avant Oslo, et d’après l’échec d’Oslo, rien de bon ne peut venir de la partie israélienne, à laquelle on enjoint d’en passer, sans discuter, par les volontés négationnistes et nihilistes de l’identité juive israélienne, qui sont celles des pays arabes en général, et de l’OLP, en particulier.

▪ «C’est à un peuple spolié de la majeure partie de sa terre au profit d’un peuple et d’un État exogènes que l’on a demandé de reconnaître le droit du spoliateur à l’avoir spolié

«Spolié de la majeure partie de sa terre» : Est-il utile de préciser que quand le Plan de partage de la Palestine fut adopté, il n’existait pas d’entité palestinienne ? Ce ’chercheur’, adopte, sans «chercher» à la critiquer, la thèse révisionniste palestinienne qui consiste à présenter les faits antérieurs comme si le contexte actuel existait déjà dans le passé.
«Exogène». Selon les dictionnaires, ce terme caractérise celui «qui provient de l’extérieur». Pas exactement étranger - trop politique et pas assez pénalisant. L’exogène, c’est, l’intrus principiel, le type qui n’est pas du coin (comme dans les vieux westerns) et qui n’en sera jamais, celui qui n’a aucun titre à être là, et encore moins à se mêler des affaires des autres. On hait l’Israélien parce qu’il vient d’ailleurs… Comme Arafat, l’Egyptien, et tant de «Palestiniens» d’origine arabe (Liban, Syrie, Jordanie, Irak, Arabie Saoudite, etc.). A ce compte, tous les Français d’origine maghrébine sont des «exogènes».
On admirera le raccourci de Legrain : la négociation israélo-palestinienne, revient à demander au «peuple spolié» de reconnaître le droit du spoliateur («Etat exogène») à l’avoir spolié.



[Citation de Maxime Rodinson, que Legrain reprend explicitement à son compte] : «"La formation de l’État d’Israël sur la terre palestinienne est l’aboutissement d’un processus qui s’insère parfaitement dans le grand mouvement d’expansion européo-américain des 19e et 20e siècle[s] pour peupler ou dominer économiquement et politiquement les autres peuples [...] Il s’agit là de faits. Pour ce qui est des termes, il me semble que celui de processus colonial convient fort bien".»

On a là tous les ingrédients d’une relecture marxiste de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient, selon une grille anti-impérialiste et anti-colonialiste.

Et puisque l’auteur affirme qu’"il s’agit là des faits", demandons-lui s’il est prêt à tenir compte des autres faits suivants (5):

A l’opposé du colonialisme, le sionisme représente le mouvement de libération nationale du peuple juif. Et cela pour au moins trois raisons :
  • Contrairement aux pieds-noirs d’Algérie, par exemple, les immigrants juifs qui ont fondé Israël n’avaient pas de métropole. Dans leurs pays d’origine, la plupart d’entre eux n’étaient pas des citoyens à part entière. Récemment encore, en Union soviétique, leur passeport indiquait une nationalité juive en tant que telle. Venus d’Europe centrale ou des pays arabes, les immigrants juifs n’ont pas d’autre pays qu’Israël.
  • A l’inverse du colonialisme, le sionisme en Palestine ne visait pas à l’exploitation de la main-d’oeuvre indigène mais au contraire au développement d’une économie indépendante.
  • Enfin, le sionisme ne considère pas l’installation en Israël comme la conquête d’un territoire étranger mais comme le retour d’un peuple sur sa terre d’origine.
A quoi on peut ajouter «le fait, incontestable, que les Israéliens ont enrichi la région en y amenant tout ce qu’ils possédaient, ainsi que leur savoir-faire et leur intelligence, alors que le colonialisme visait d’abord (ou au moins également) à prélever les ressources des territoires colonisés pour enrichir le lieu d’origine des colonisateurs.»
(6)

▪ «Rabin, lui, réassoit la présence coloniale d’Israël. Et c’est la communauté internationale tout entière, asservie aux Etats-Unis, qui aujourd’hui défend l’oppression du colonisateur

Même phraséologie que ci-dessus, mais aggravée d’une stigmatisation qui, avec le recul du temps apparaît comme ironique : celle d’une personnalité-clé des accords d’Oslo. On sait, en effet, avec quelle emphase Arafat a célébré «my friend» Rabin, faisant de lui, post-mortem, une véritable "icône" de la paix. Quant à l’anti-américanisme flagrant de cette phrase d’anthologie, elle prouve que la pathologie anti-américaine actuelle n’est pas nouvelle. En outre, elle nous invite à nous demander sur quel "Chemin de Damas" la «communauté internationale», a eu la vision de la Palestine crucifiée, qui a fait de l’«asservie aux Etats-Unis» qu’elle était, et «qui défendait l’oppression du colonisateur», le champion de la lutte contre la «présence coloniale d’Israël».

▪ «l’Autorité palestinienne a de facto été réduite à un état de quasi-virtualité par quatre années de coups de boutoir israéliens, américains et autres

Prenons note : ce n’est pas le terrorisme palestinien qui a causé à l’Autorité Palestinienne les dommages que déplore notre chercheur marxiste de service, mais les «coups de boutoir» des méchants : Israël, les Américains, et les «autres». Quels autres ? Mais voyons, le «grand mouvement d’expansion européo-américain des 19e et 20e siècle[s] pour peupler ou dominer économiquement et politiquement les autres peuples».


Mais le discours idéologique le plus stupéfiant, et surtout le plus inquiétant, est celui-ci :

▪ «Lorsque l’État-FLN [en Algérie] a révélé son caractère d’État[-]rapine, la France n’a ni dénoncé sa solidarité avec un pouvoir honni ni dénoncé la curée contre ces islamistes accusés de vouloir tuer la démocratie […] La France, alors, s’est officiellement interdit tout dialogue avec le FIS, participant ainsi à la politique de diabolisation du parti pourtant devenu majoritaire; acquiesçant à l’incarcération de son leadership historique, elle a permis que les énergies de la base se trouvent maintenant confisquées par les plus radicaux.»

Discours aussi subtil qu’alambiqué. Pourtant, réduit à sa plus simple expression, il dit bien ce qu’il veut dire. Le Front Islamique du Salut (FIS) – tristement célèbre par ses massacres indiscriminés, le plus souvent de victimes innocentes – n’est devenu sanguinaire, QUE parce que le pouvoir algérien l’a «diabolisé», a «incarcéré ses dirigeants historiques». C’est donc la faute du gouvernement en place si les énergies de la base se [sont] trouv[ées]… confisquées par les plus radicaux.» Depuis, cette inversion subversive des responsabilités a fait florès. Les coupables, les responsables des massacres, ce sont les pouvoirs établis – les politiques, l’armée, la police et les différents niveaux de pouvoir - qui refusent de dessaisir l’Etat de ses prérogatives. C’est pourquoi l’outsider massacre, jusqu’à ce que l’autorité en place admette enfin que se défendre et sévir ne sert à rien, sinon à aggraver et à pérenniser la terreur.

▪ «Sommes-nous en train d’adopter la même politique en Palestine: acquiescer passivement ou activement à la transformation des leaderships historiques en mercenaires du "nouvel ordre mondial" contre leur propre peuple? Et du même coup faire de l’islamisme, poussé dans ses retranchements les plus radicaux et les plus totalitaires, le seul recours pour un peuple écrasé? Et l’on s’indignera alors, que tel ou tel expert d’une ONG envoyé à Gaza par la "générosité" internationale soit égorgé par des "fanatiques" qui auront eu l’indécence de faire de leur dignité leur drapeau jusque dans l’horreur, seul lieu qui leur soit abandonné

Pour ceux qui n’auraient pas encore compris l’enjeu de cette dialectique du sang, l’auteur de cette analyse pseudo-scientifique jette le masque. Sa question n’est que rhétorique. Le parallèle a valeur de démonstration. L’OLP joue le rôle du FIS, l’islamisme ne massacre que parce que les Palestiniens – «un peuple écrasé» est «poussé dans ses retranchements les plus radicaux et les plus totalitaires». Et si un malheureux «expert d’une ONG» est égorgé, c’est que les «"fanatiques"» (notez les guillemets !), poussés à bout, ont fait «de leur dignité, leur drapeau jusque dans l’horreur, seul lieu qui leur soit abandonné» ! ». Pour Jean-François Legrain, les dirigeants des pays dans lesquels sévit la terreur sont les vrais (voire les seuls) responsables de ces horreurs, transformés qu’ils sont (par qui, par quoi ? – on ne vous le dira pas) «en mercenaires du "nouvel ordre mondial" contre leur propre peuple». Message de cette véritable apologie du crime : "Exploités de tous les pays, unissez-vous !" contre le "nouvel ordre mondial", le capital international, la globalisation, la marchandisation de la société, et leurs suppôts : en tête, l’Amérique, le Grand Satan, et son ombre naine : Israël, le Petit Satan.

▪ «Mais avant d’en arriver à de telles extrémités, les Palestiniens se seront copieusement entretués grâce aux armes obligeamment fournies à toutes les parties depuis le 13 septembre. Le sociocide, inauguré des décennies auparavant, sera alors presque achevé.»

Il est toujours risqué de vaticiner. Sur ce point, comme sur d’autres, ce chercheur du CNRS dessert la bonne réputation de son institution de recherche. Non seulement «les Palestiniens [NE] se sont [PAS] copieusement entretués», mais les «armes [qu’on leur a] obligeamment fournies» ont été utilisées, contre les Israéliens - dont une grande majorité de civils, femmes, vieillards et enfants innocents. Le «sociocide» palestinien annoncé à tort n’est pas seulement un ridicule néologisme, c’est d’abord un mensonge, puis une erreur sur la victime, enfin un terme inapproprié. En effet, c’est d’un suicide sociétal qu’il convient de parler en ce qui concerne les Palestiniens. Au point que la seule expression juste - employée, à leur propos, par cet apologiste de la haine pour de faux motifs – qu’il soit possible d’entériner est celle de «peuple écrasé». Car écrasé, oui, il l’est : par la corruption, le cynisme et l’impuissance politique de ses dirigeants.


Conclusion

Parvenu au terme de cette brève analyse, il m’incombe de donner mon avis, comme je l’annonçais à son début, sur la pertinence ou l’irrecevabilité du jugement de Jean-Philippe Katz, qui voit une «haine anti-israélienne» dans les propos de Jean-François Legrain. Après examen, j’opte pour l’irrecevabilité d’une haine consciente. Il me semble, en effet, que les jugements formulés par le chercheur du CNRS, tant sur Israël que sur ses alliés – dont surtout les Etats-Unis, procèdent davantage d’un parti pris idéologico-politique, engendré par une conviction intellectuelle, que d’une incitation volontaire à la haine. Mais il est difficile de nier qu’ils induisent de la haine envers le groupe humain, systématiquement mis au pilori, quelles que soient les intentions qui président à ce véritable lynchage médiatique.

Ce qui est sûr, c’est que nombre de lecteurs de tels textes ne sortiront pas indemnes des répercussions de leur contenu vénéneux. On est donc fondé à s’interroger sur la bonne foi, censée présider aux analyses de cette nature, dont le caractère dénigrant et destructeur pourrait être mortel pour les membres du peuple qui en est l’objet.

Un acte d’accusation, aussi unilatéral et implacable que celui qui vient d’être passé en revue, ne plaide guère en faveur de l’objectivité et du sens des responsabilités de son auteur. En effet, on est en droit d’attendre autre chose d’un chercheur, qui n’est pas payé sur les deniers publics pour détruire ni semer la zizanie, mais pour mener, avec équité et impartialité les études et les enquêtes qu’il lui incombe d’exécuter ou de diligenter.

Aussi, sans jeter, comme on dit, l’enfant avec l’eau du bain - car il est bien évident que tous les travaux du CNRS ne descendent pas à ce niveau de partialité -, on me permettra tout de même, au terme de cette réflexion, de poser la question suivante :

L’équité a-t-elle cours au CNRS, quand il s’agit d’Israël ?


Menahem Macina

© upjf.org


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Notes

(1) "Feu[e] la Palestine laïque et démocratique".
(2) "Gaza-Jéricho, un accord contre la paix", paru dans Libération du 7 mars 1994. Legrain en a conservé l’intégralité dans ses pages personnelles.
(3) Voir, J.-Ph. Katz, "Un chercheur du CNRS explique la violence anti-israélienne".
(4) Référence en note (1), ci-dessus. Les mises en couleur rouge des textes sont le fait de la Rédaction d’upjf.org.
(5) Extrait d’un manifeste intitulé « Contre l’antisionisme, pour la paix, collectif », paru dans Le Figaro du 23/03/2002, et déjà cité sur notre site. Voir : "Autodéfense médiatique face à ceux qui déshonorent les mots pour déshonorer les idées", Note *.
(6) Nous devons cet ajout à Alain Jean-Mairet, dont nos internautes connaissent le talent de traducteur et les contributions pertinentes, qu’on peut lire sur son site personnel.

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Mis en ligne le 17 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.