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Christianisme

"L'Eglise catholique et le peuple juif", Père J. Dujardin
27/09/2003

26/09/03

Jean Dujardin, L'Eglise catholique et le peuple juif. Un autre regard.
Collection "Diaspora" dirigée par Roger Errera. Editeur : Calmann Lévy, Paris. 563 pages, dont 128 d'Annexes, Notes et Index. Prix public : 28 euros. Peut être commandé par Amazon :
www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2702134017/qid=1064693727/sr=1-1/ref=sr_1_0_1/171-7824091-9408204




[Nous recommandons également la brève mais pertinente recension de J.-P. Allali sur le site du CRIF : www.crif.org/index02.php?type=Lectures&id=1877&menu=51&sm9=lectures]


Présentation du livre par l'éditeur


La Shoah a laissé l'Église catholique et les chrétiens sans voix. De ce silence naîtront les interrogations de la conscience chrétienne et, à travers un long cheminement, à partir de Vatican II, un nouveau regard sur le peuple juif. Pourquoi ce changement historique? Comment se traduit-il? Que signifie-t-il? Pour le comprendre, Jean Dujardin examine sans complaisance quelques moments-clés des relations entre Juifs et chrétiens : la séparation initiale, qui ne fut ni immédiate ni perçue comme telle ; le lien entre les siècles d'antijudaïsme chrétien et l'antisémitisme moderne ; l'attitude de Pie XII pendant la guerre, qui, au-delà de celle du Pape, renvoie à celle de l'Église tout entière ; le retour du peuple juif sur la terre d'Israël ; et plus près de nous, l'affaire du carmel d'Auschwitz, affrontement de deux mémoires. L'enseignement de l'Église envers les Juifs et le judaïsme a changé au fur et à mesure. L'auteur analyse les étapes de la rupture avec le passé et interroge les textes : déclaration conciliaire de 1965, document épiscopal français de 1973, textes romains de 1975, 1985 et 1998, accord de 1993 entre le Saint-Siège et Israël, déclaration de repentante de Drancy en 1997, enfin, en 2000, le geste historique de Jean-Paul II devant le Mur des Lamentations, à Jérusalem. L'existence juive interroge la conscience chrétienne. Acteur, témoin et historien de ce dialogue nécessaire et difficile, le père Dujardin en marque les acquis et les limites, en donnant la parole à tous ceux qui en sont les artisans et les auteurs.


L'auteur vu par l'éditeur

Né en 1936, Jean Dujardin est devenu oratorien après des études de philosophie, de théologie et d'histoire. Il a été Supérieur général de l'Oratoire de France, de 1984 à 1999. Secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme de 1987 à 1999, il est aujourd'hui expert auprès de ce comité. Il est l'auteur de nombreux écrits consacrés au judaïsme

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A titre tout à fait exceptionnel, les éditions Calmann-Lévy ont autorisé notre site à mettre en ligne les 11 pages de l'Introduction de l'ouvrage. Qu'elles en soient remerciées. Nous mettons en garde nos internautes sur le fait que cette autorisation est exclusive et n'autorise nullement quiconque à reproduire et à diffuser ce texte, de quelque manière que ce soit, sans autorisation expresse de l'éditeur susnommé.

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Introduction


POURQUOI CET ESSAI ?




Le contraste entre la prière pour les Juifs dans la liturgie du Vendredi saint de l'Église catholique, en vigueur jusqu'en 1959, et une photographie du pape Jean-Paul II diffusée par toutes les télévisions du monde entier illustrent, de manière saisissante, l'interrogation qui traverse tout ce livre. Jusqu'à cette date, en effet, et cela depuis le VIIe siècle, les fidèles étaient invités à prier ainsi : «Prions pour les Juifs perfides […]». La prière développait ensuite ce jugement sans appel : «Dieu tout-puissant et éternel qui n'exclus pas même la perfidie juive de ta miséricorde exauce nos prières que nous t'adressons pour ce peuple». Les mots perfidis et perfidiam, que l'on trouve dans le texte latin de cette prière, signifient littéralement foi déviée. En les traduisant par perfides» et «perfidie», les missels en français joignaient à la fois une disqualification théologique et une disqualification morale, ce qui rendait le jugement encore plus sévère. Il faut remarquer que cette traduction se rencontre cependant dans le latin courant. Le texte d'aujourd'hui montre l'ampleur du changement : «Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier, qu'ils progressent dans l'amour de son nom et la fidélité de son alliance.» Mais l'image du 23 mars 2000, plus que le texte, souvent écouté de manière distraite, a frappé les cœurs. Ce jour-là, à Jérusalem le pape Jean-Paul II déposait dans un interstice du Mur, haut lieu de la prière pour le peuple juif, la demande de pardon qu'il venait de prononcer solennellement le 12 mars précédent à Saint-Pierre de Rome. Geste tellement inouï qu'il a surpris et parfois choqué les chrétiens du monde entier, qui ne comprenaient pas et acceptaient mal cette démarche de repentance collective. Mais il a surtout bouleversé le cœur des Juifs. On en mesurait encore l'effet sur la télévision israélienne lorsqu'elle présentait la démarche du pape en arrière-fond des informations, quelques semaines après. Et comme le disait une amie israélienne, ce pape, on l'aime, parce qu'on sent qu'il nous aime. Réaction sentimentale sans doute mais qui exprime le bouleversement des cœurs. Par ce geste, le pape rejetait d'une façon solennelle l'enseignement du mépris – selon l'expression célèbre de Jules Isaac.

Le geste de Jean-Paul II est tout un symbole. Que s'est-il donc passé entre ces deux temps de l'histoire dans les relations entre l'Église catholique et le peuple juif?

Ce livre ne prétend pas en faire un récit complet, ni en donner une explication définitive. Il n'est qu'une tentative provisoire et partielle pour comprendre cette «révolution». Il faut cependant nous expliquer sur sa genèse. Au point de départ, il est avant tout le fruit d'une aventure personnelle. Originaire d'une région de France où il y avait peu ou pas de Juifs, j'ai reçu dans mon enfance les images négatives qui affectaient alors la catéchèse, la prédication et la liturgie de l'Église catholique à l'égard des Juifs ; je n'en ai gardé aucun souvenir précis, et je dois à ma famille de n'avoir jamais conforté cette vision par les préjugés antisémites les plus classiques surtout pendant la Seconde Guerre mondiale.

Comment alors en suis-je venu à prendre conscience de ce problème? C'est d'abord essentiellement le fruit de circonstances et de rencontres, qui ont stimulé ma réflexion personnelle. En 1961, à la veille du concile, au cours de mes études théologiques, j'ai participé, avec quelques étudiants, à un long voyage d'étude-pèlerinage au Proche-Orient, qui nous a conduits, à travers la Syrie et la Jordanie, du Liban en Israël pour un mois. Au cours de ce séjour, il était proposé, comme souvent alors, un stage d'une semaine en kibboutz. Intéressé par le dialogue œcuménique, j'ai choisi un kibboutz religieux. J'y ai découvert, avec une certaine admiration, la vie quotidienne d'une communauté religieuse où la prière marquait chaque instant important de la journée ; j'y ai vécu un shabbat, et comme tous les autres étudiants, j'ai revêtu des vêtements de fête qu'on nous avait prêtés pour être en harmonie avec tous et ne pas choquer les enfants. J'ai découvert un judaïsme vivant, des hommes et des femmes qui se posaient des questions essentielles et qui acceptaient de confronter leurs pratiques religieuses aux exigences de la vie moderne. Ce judaïsme-là, je ne le connaissais pas : pour le chrétien que j'étais, le judaïsme était une religion dépassée. En un sens, et c'est très important pour comprendre la démarche de ce livre, la rencontre et l'expérience ont précédé la réflexion théologique. Quelques années plus tard, chargé d'enseigner l'histoire contemporaine en classes terminales, au collège Saint-Martin-de-France, à Pontoise, et à ce titre, d'enseigner ce qu'on n'appelait pas encore la Shoah, je me suis trouvé confronté à la négation de l'extermination. C'était le moment où éclatait l'affaire Faurisson, ce professeur lyonnais qui niait l'existence des chambres à gaz. J'ai été stupéfait ; et au-delà de l'information qu'il me fallait trouver pour asseoir mes connaissances, j'ai voulu comprendre la portée d'un débat, qui m'est vite apparu plus idéologique qu'historique. Le petit livre d'Alain Finkielkraut, L'Avenir d'une négation, m'a conforté dans cette conviction et, par la suite, a orienté mes lectures sur les textes nazis eux-mêmes. De là est née une nouvelle interrogation sur les causes profondes de la volonté exterminatrice des nazis. Une interprétation inattendue dans la mesure où elle faisait apparaître des mobiles anti-éthiques et antireligieux. Elle suscite encore d'innombrables questions dont ce livre est l'écho. Elle reste décisive dans l'approche de ce que, comme chrétiens, nous appelons «le mystère d'Israël». Je sais qu'elle n'est pas partagée par tous les historiens, mais il me semble pouvoir affirmer qu'elle se trouve dans les textes et qu'elle interpelle d'un autre point de vue ma foi chrétienne. Elle est à l'origine - elle n'en est pas pour autant le fondement - du changement de regard de l'Église sur le peuple juif, comme j'essaierai de le montrer par la suite. Le questionnement qui en est résulté est loin d'être épuisé. Nous ne pouvons que l'amorcer. C'est un questionnement difficile car il remet en cause, non pas la foi chrétienne comme telle, mais beaucoup de ses formulations et de nombreuses expressions de la piété. J'ose penser qu'il n'y a pas un seul domaine de la réflexion théologique qui ne sera pas affecté par ce nouveau regard de l'Église. Mais cela est loin d'être perçu et accepté aujourd'hui, car c'est un bouleversement radical et les événements actuels du Proche-Orient n'en favorisent pas la prise de conscience.

Dans la suite de mon cheminement personnel, vivant dans la proximité d'hommes pour qui ce nouveau regard revêtait une portée décisive, j'ai été appelé à prendre part à leur travail. Depuis près de vingt-cinq ans, je participe aux réunions du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme. Appelé à en devenir le secrétaire de 1987 à 1999, j'ai été mêlé à de fréquentes rencontres, suscitées le plus souvent par des événements qui venaient sinon totalement bloquer, du moins assombrir les perspectives d'un dialogue encore balbutiant, ce qui a stimulé ma réflexion. On en trouvera le récit dans plusieurs chapitres de ce livre.

Je suis surpris et même bouleversé par le chemin parcouru en quelques années. Certes, au regard des questions théologiques, les progrès peuvent sembler minces, mais nous verrons plus loin qu'il ne faut pas s'en étonner, que c'est même une caractéristique normale du dialogue judéo-chrétien. Il fallait d'abord nous «reconnaître», en quelque sorte, après une très, une trop longue histoire semée d'embûches, d'incompréhensions et de tragiques persécutions. Le poids de ces faits sur les mémoires et leur prise en compte sont un élément capital de l'effort qui nous est demandé si l'on veut entrer en vérité en dialogue.

Le cheminement personnel que je viens de retracer brièvement explique les développements de ce livre. Ils n'offrent pas une histoire continue pour comprendre le déroulement des cinquante dernières années de relations entre l'Église et le judaïsme, même si y sont rapportés des épisodes historiques très importants. Ce n'est pas un ouvrage systématique où l'on présenterait les résultats théologiques du dialogue. C'est un essai où histoire et théologie se rencontrent sans pour autant se confondre dans leur méthode. Il n'est pas davantage le fruit d'une réflexion, en quelque sorte gratuite, appelée par le besoin d'approfondir une thèse. Aucune recherche, aucune étude antérieure ne m'y avait préparé a priori. Il est le fruit presque fortuit des circonstances, ou plutôt d'événements qui ont affecté les relations entre Juifs et chrétiens. Cela est d'une importance capitale. Historien de formation, orienté par mon travail vers l'histoire contemporaine, je suis, de ce fait, toujours porté à prêter une attention particulière aux événements, non seulement pour tenter de mieux les comprendre et de mieux les expliquer, d'en saisir, sinon le sens, hors de portée pour l'historien qui n'a rien d'un prophète, mais du moins l'orientation ; d'en dévoiler, devant nos yeux trop habitués et nos consciences endormies, le questionnement. «L'événement sera notre maître intérieur » disait Emmanuel Mounier. Je fais mienne cette réflexion de Paul Ricœur : «Nous banalisons facilement la notion d'événement et en manquons la fécondité en nous arrêtant à l'équation : rupture égale irruption de l'autre. Ce n'est pas faux mais réducteur. En effet, au niveau même de l'éthique du proche, il nous faut dédoubler l'événement de ce qui fait irruption et l'avènement de sa réception. C'est cet avènement qui nous conduit plus loin que le moment du dérangement.» (1)

Fort de cette remarque, s'est renforcée une conviction qui m'a été suggérée à l'époque où je commençais des études d'histoire après avoir fait de la théologie. Elle était provocante et stimulante : La réflexion théologique, disait mon interlocuteur, se développe, ou à partir de la confrontation avec la philosophie, c'est-à-dire avec l'univers des idées et de la culture, ou à partir des événements de l'histoire qui affectent la vie humaine, celle des individus, celle des peuples, celle des sociétés. Je suis frappé depuis longtemps par ce fait que la théologie de la Rédemption, qui n'a pas hésité à se confronter avec ceux qu'on appelle les maîtres du soupçon : Nietzsche, Freud et Marx, ne s'est pas confrontée à la Shoah, alors que cet événement pose des questions autrement plus redoutables. Une telle confrontation des événements et de la pensée se situe dans le droit-fil de la manière biblique de nous révéler la Parole de Dieu. La Révélation, en effet, n'est pas le fruit d'un développement «systémique», elle se manifeste au cœur d'une histoire. C'est l'histoire d'un peuple appelé, constitué par Dieu, à qui Dieu parle, c'est l'histoire elle-même qui devient «Révélation». Ce peuple vit au cœur du monde, il s'affronte à des événements qui le perturbent ou le dépassent et dont il lui faut trouver le sens pour demeurer fidèle à sa vocation et entendre la Parole de Dieu. C'est pourquoi Dieu l'invite sans cesse à «faire mémoire», non pas seulement à se souvenir, mais à relire les événements de son passé et à y découvrir le sens de l'histoire présente. Il y entend alors une Parole de Dieu qu'il n'avait pas ou mal entendue. Par cet acte de mémoire, il approfondit le sens de la parole que Dieu lui adresse et à quoi elle l'engage. Accepter une telle confrontation, ce n'est pas dire que l'élaboration théologique est superflue, mais qu'elle est d'abord le fruit d'une méditation sur l'histoire et non le résultat de déductions systématiques de principes. Les relations entre Juifs et chrétiens sont à envisager par rapport à l'Histoire du Salut. Dès lors, comment les événements ne nous interrogeraient-ils pas ? La systématisation théologique viendra en son temps, elle s'ébauche déjà dans l'enseignement de l'Église, elle se conforte par une lecture en commun des textes et donc par une confrontation des herméneutiques. Mais l'histoire n'en sera jamais absente, puisque précisément la Révélation est historique.

La prière elle-même ne peut rester étrangère à une intelligence des événements, personnels ou collectifs, comme le montre à l'évidence le livre des Psaumes. Dès lors, le croyant, surtout si son regard de foi et sa responsabilité en sont modifiés, est amené à intérioriser les horizons nouveaux qu'il découvre. «Il ne peut pas ne pas les prier, il ne s'agit pas seulement d'une élévation de l'esprit [...] mais d'une intelligence des événements dans lesquels, en vérité, nous lisons et éprouvons la présence de Dieu. De ce fait, aucune évasion pour se tenir devant Dieu ; c'est la réalité quotidienne avec ses problèmes, ses tensions, ses conflits qui est le lieu de la communion, de la conversation avec Dieu.» (2)

Mais l'attention aux faits, puisque ce sont eux qui ont guidé ma réflexion, est-elle suffisante pour établir les fondements d'un dialogue qui doit affronter tôt ou tard les questions religieuses qui nous divisent et aborder le contenu de la foi et des pratiques de chacun? Une étude trop centrée sur les événements ne nous fait-elle pas courir le risque grave de la dispersion, en passant d'un événement à un autre? Dans la perspective de Paul Ricœur et dans celle de la prière que je viens d'évoquer, cela n'est pas concevable, mais pour y parvenir, il faut précisément s'y attacher par l'étude et par la prière.

À la vérité, comme on a pu le voir à travers mon propre itinéraire, je n'ai pas fait entièrement le choix de cette méthode de réflexion. La responsabilité qui m'a été confiée m'a obligé à regarder de près, souvent à me confronter à des faits ou à des questions qui sont les points de départ des divers chapitres de ce livre. Je les ai nécessairement reçus et vécus à partir de cette expérience. Pour ne pas être dominé par ce qu'ils avaient de circonstanciel, d'anecdotique en apparence, il fallait les analyser, les comprendre et les méditer.

Les relations elles-mêmes entre Juifs et chrétiens sont d'abord – et j'y reviendrai ultérieurement – le fruit d'une histoire, histoire d'une déchirure à l'origine, histoire parsemée d'événements douloureux jusqu'à la période présente. Les événements d'aujourd'hui appartiennent toujours à l'Histoire. Sont-ils les premiers signes d'une réconciliation possible? À cette question, l'historien n'a aucune compétence pour répondre. Mais le croyant peut s'y ouvrir parce qu'il sait, dans la foi, que son Seigneur est le maître de l'Histoire : «L'ère nouvelle du dialogue commence avec l'extermination, comme la rupture a commencé avec la croix du Christ» (3), écrit l'un de ceux qui en ont sans doute le mieux mesuré la portée. Si cette observation est vraie, comment n'interpellerait-elle pas le croyant ?

Le débat entre Juifs et chrétiens, s'il doit consister dans la seule confrontation de difficultés essentiellement religieuses et théologiques, risque vite d'apparaître insurmontable. Mais il n'est pas seulement un débat d'idées. Les concepts religieux ou théologiques qui opposent Juifs et chrétiens s'inscrivent, eux aussi, dans une histoire. Cette histoire a toujours pesé et pèse encore sur chacun d'eux de diverses manières. On ne peut pas écarter l'hypothèse qu'elle ait pu les influencer dans la vision ou la compréhension que chacun a de l'autre, car l'histoire de la pensée juive, comme de la pensée chrétienne, est aussi une histoire culturelle. Est-ce à dire que les contenus ne sont que le fruit des aléas de l'histoire? Évidemment non. Mais cette interaction plus que probable nous oblige à mieux prendre en compte une réalité que les manuels de théologie ont parfois oubliée dans leur présentation systématique. Il faut donc connaître cette histoire, en mesurer le poids et oser en regarder les aspects les plus délicats avec plus de recul, sinon de sérénité.

Les chrétiens - et parmi eux les catholiques en particulier -, du fait d'un corpus dogmatique fort et cohérent, peuvent cependant soulever une question qui les trouble : le Christ a accompli les Écritures. L'Église, qui est son corps, séparée du peuple juif depuis près de vingt siècles, peut-elle encore découvrir quelque chose? Le renouvellement risque d'apparaître comme infidèle aux multiples pensées dont les Pères de l'Église se sont faits les témoins à l'encontre du peuple juif. Cette question, qui touche au concept théologique de Tradition, a été l'un des obstacles majeurs de la réflexion au concile Vatican II, nous aurons l'occasion d'y revenir longuement. Pour l'instant, il nous paraît indispensable de préciser ceci : comme chrétiens, nous croyons fermement que «Tout» nous est révélé en Christ. Mais que signifie ce «Tout» ? Il signifie essentiellement, pour nous chrétiens, que la profondeur de l'amour du Père pour l'homme a été pleinement révélée et accomplie en Christ. Ce Salut en Christ n'est pas achevé dans l'histoire de l'humanité, dans le temps de l'Église. D'une certaine manière, nous sommes dans le temps de l'inaccompli. Et c'est peut-être ce que la redécouverte de la vocation juive nous oblige davantage à prendre en compte. Comme nous aurons l'occasion de le redire, l'Église inaugure le Royaume de Dieu, elle n'est pas le Royaume. Comme histoire de l'humanité, le Royaume croît à travers des événements dont il nous revient de déchiffrer le sens pour précisément nous conformer davantage au dessein de Dieu. Je comprends, dans cette perspective, la parole surprenante de saint Paul : «Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son corps qui est l'Église.» (4). C'est dans cette vision du salut, déjà accompli en Espérance, mais qui se développe au cœur de l'histoire, que j'ai tenté de penser et d'écrire ce livre, avec beaucoup d'hésitation, tant le sujet est difficile.

Une précision cependant : tous les événements qui ont jalonné les relations entre Juifs et chrétiens, depuis le concile Vatican II, n'ont pas été abordés, non pas parce qu'ils ont manqué d'intérêt, mais parce que certains doivent demeurer encore dans une certaine discrétion. Ceux dont il est question dans ce livre sont connus de l'opinion publique. Il est donc légitime que celle-ci puisse accéder à une meilleure compréhension de ce qui a pu la surprendre ou lui apparaître souvent comme des faits divers ou des querelles dépassées.

Ce faisant, leur présentation, leur analyse, les questions qu'ils soulèvent ne prétendent pas être le contenu du dialogue entre Juifs et chrétiens à venir. Ils n'en sont que les préliminaires, l'approche nécessaire. Mais j'ose penser que l'attitude spirituelle qu'ils ont engendrée, les méthodes de réflexion déployées éclaireront cependant les chemins qui s'ouvrent devant nous : «Ô abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur? Qui en fut jamais le conseiller? Ou bien qui l'a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour? Car tout est de lui et par lui et pour lui. À lui soit la gloire éternellement ! Amen.» (5) Cette exclamation de l'apôtre Paul dans la lettre aux Romains est sans cesse présente à mon intelligence et ma prière. Elle l'a été très particulièrement au cours de ce travail. Le lecteur la rencontrera souvent. Qu'il veuille bien y reconnaître le signe, non seulement de mon action de grâces personnelle au Christ, à travers la parole de l'apôtre, mais la source d'une réflexion qui se veut toujours ouverte.

Ces considérations préliminaires expliquent le plan du livre. Il comprend trois parties : la première concerne la Shoah. Cela peut surprendre. N'était-il pas préférable de respecter la chronologie et de commencer par la rupture des origines? Or, comme le lecteur le constatera, ce sont les réflexions historiques sur la Shoah qui retiennent d'abord l'attention. Ce n'est pas un hasard. Cet événement a été un choc décisif pour les consciences chrétiennes, même si ce choc n'est pas encore perçu comme tel, faute d'une réflexion suffisante. Il a été le point de départ d'un questionnement moral et théologique. C'est cet événement, pour prendre un exemple, qui nous incite à une nouvelle réflexion sur la séparation des origines. Si, en effet, c'est la Shoah, en tant qu'événement, qui nous a vraiment remis en présence les uns des autres, Juifs et chrétiens, il est de la plus haute importance de comprendre, dans la même perspective, quels sont les événements qui ont présidé à la séparation initiale.

Cependant, ce livre n'a pas renoncé à toute démarche chronologique, comme cela apparaît dans la deuxième partie intitulée «Pour une approche renouvelée de quelques points litigieux». Mais je précise que cette deuxième partie n'a pas la prétention d'étudier toutes les étapes historiques qu'il faudrait envisager. Elle n'évoque pas la période des Pères, si importante, ni l'histoire du Moyen Âge, ni celle de l'Ancien Régime jusqu'à la Révolution française. Ce n'est pas que ces moments d'histoire n'aient rien à nous dévoiler, c'est simplement avouer les limites d'un travail qui n'a nullement la prétention d'être exhaustif. De nombreux écrits les ont déjà étudiés. Aux spécialistes de ces périodes de poursuivre le travail.

La troisième partie concerne l'enseignement de l'Église catholique depuis Vatican II. Elle s'efforce d'en présenter la synthèse, elle étudie ensuite les conditions du dialogue et son état actuel, elle s'interroge enfin sur ses conséquences et sa portée par rapport au dialogue interreligieux, par rapport à l'à-venir.

Une précision encore : plusieurs chapitres de ce livre ont fait l'objet d'échanges, de conférences, d'une première rédaction plus ou moins élaborée, de publications partielles. Dans ce livre, ils ont été repris, modifiés, retravaillés, développés. Cela démontre l'interférence constante entre la vie dans son déploiement événementiel et la réflexion qu'elle suscite. Comme tel, j'espère qu'il apportera sa «pierre» à un édifice qui n'en est encore qu'au début de sa construction.


Remerciements

Il me reste une tâche particulièrement agréable à accomplir avant de laisser ce livre aux lecteurs : celle de remercier toutes celles et tous ceux qui, à des titres divers, m'ont aidé dans sa lente élaboration. Ces remerciements s'adressent en premier lieu à ceux et celles avec qui j'ai travaillé pendant tant d'années au sein du Comité épiscopal, et en premier lieu au P. B Dupuy o.p., mon prédécesseur dans la fonction de secrétaire. Sa connaissance si profonde des questions juives et chrétiennes, son questionnement rigoureux et exigeant m'ont été un stimulant permanent.

Je dois aussi adresser mes remerciements à celles qui ont assuré tour à tour le travail ingrat de secrétariat : Mmes Véronique Perrin, Jacqueline Seïté, Françoise de Gourville, au P. François Monfort et à M. Bruno Charmet pour leur relecture attentive et minutieuse du manuscrit. Mais je dois aussi exprimer, plus spécialement encore, mes remerciements à Mme Viviane Chammah-Abela. Son mémoire de maîtrise d'histoire sur le Carmel d'Auschwitz la rendait particulièrement attentive au projet et au contenu de ce livre, et sans son infinie patience, sans son amitié, sans le temps précieux qu'elle a consacré à la recherche documentaire, sans celui qu'elle a passé à reprendre, corriger, mettre en forme l'ensemble du manuscrit, sans la liberté qu'elle a prise de m'interroger lorsque des passages lui semblaient obscurs, ce livre n'aurait pas vu le jour. C'est lui dire la profondeur de mon merci.

À M. Roger Errera enfin, directeur de la collection Diaspora, je tiens à exprimer toute ma gratitude. Il y a déjà de nombreuses années qu'il m'a sollicité d'écrire ce livre. Il en a suivi patiemment et minutieusement l'élaboration, il l'a lu et relu avec une exigence toujours empreinte de bienveillance. Sans son aide constante et patiente, ce travail n'aurait sans doute pas vu le jour. C'est lui dire tout ce que je lui dois.



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Notes de l'Introduction


(1) N. Frogneux, F. Mies (éd.), Emmanuel Lévinas et l'histoire, Le Cerf-Presses Universitaires de Namur, 1998, p. 307.

(2) Préface de M.-D. Chenu dans P. Dabosville, Les Evénements et la prière, C.L.D., 1982, p. 7.

(3) P. Dabosville, Foi et Culture dans l'Eglise aujourd'hui, Fayard-Mame, 1979, p. 442.

(4) Col [Epître aux Colossiens] 1, 24 b.

(5) Rom [Epître aux Romains] 11, 33-36 citant Is [Isaïe] 40, 13 ; Jb 41, 3.


© Calmann-Lévy

Reproduction interdite.

Mis en ligne le 27 septembre 2003 sur le site www.upjf.org