Debriefing.org
Google
Administration
Accueil
Tous les articles
Imprimer
Envoyer
S’inscrire
Nous contacter

Informations, documents, analysesDebriefing.org
Etats du monde
Etats-Unis

Millénarisme: l’extraordinaire succès de ’Left Behind’ aux USA, J.-F. Mayer
07/03/2005

Religioscope: religion.info/french/articles/article_120.shtml

10 novembre 2004

Une série inspirée du scénario de l’Apocalypse, tel que l’interprètent certains milieux protestants américains, a connu, ces dernières années, des succès de vente inespérés aux Etats-Unis. Les volumes de "Left Behind" sont en vente dans toutes les librairies. Même si l’éditeur suscite actuellement l’irritation des auteurs de ce roman religieux: il s’apprête à publier un autre ouvrage de fiction qui propose une approche diamétralement opposée du livre biblique de l’Apocalypse.


Il existe une traduction française de quelques-uns des volumes de Left Behind, mais on ne la trouve que dans quelques librairies évangéliques: le contraste entre le succès de la série aux Etats-Unis et son absence d’impact en Europe est révélateur de différences considérables entre les contextes culturels américain et européen.

Dans la traduction française, le premier volume du best-seller de Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins est intitulé Les Survivants de l’Apocalypse (Nîmes, Ed. Vida, 1999). Comme les volumes qui le suivent, celui-ci est rédigé véritablement à la façon d’un roman américain, de lecture facile, avec un suspense. Le premier chapitre se déroule dans un avion - et fait entrer en scène, à travers la rêverie d’un grand reporter sur des événements auxquels il a récemment assisté, la situation tendue au Proche-Orient et le rôle attribué, selon les courants religieux auxquels appartiennent LaHaye et Jenkins, à l’Etat d’Israël, perçu dans une continuité biblique.

Et voici que, dans cet avion, le drame éclate: subitement, on se rend compte que plus d’une centaine de passagers ont purement et simplement disparu. Seuls restent leurs vêtements, leurs affaires, leurs chaussures! Et l’on découvre bientôt que cela s’est produit partout, au même moment, dans le monde entier. Ainsi est décrit ce que cette école théologique chrétienne décrit comme "l’enlèvement" (rapture): avant la "grande tribulation" apocalyptique et les terribles événements qui l’accompagneront, les vrais croyants seront enlevés au ciel.

Dans les chapitres suivants, la suite du scénario se met en place, y compris l’apparition de l’Antéchrist, personnage aussi redoutable que séduisant, un politicien roumain, qui assume son rôle maléfique dans le cadre des Nations Unies. Les livres suivants décrivent les sept années de la "grande tribulation", durant lesquelles ceux qui trouvent tardivement le chemin de la foi et décident d’accepter le Christ comme Sauveur coopèrent contre l’Antéchrist dans le cadre de l’Armée de la Tribulation.


Les sources bibliques de Left Behind

Il n’est pas possible de comprendre ce roman sans quelques notions sommaires sur la Bible et l’Apocalypse. Dernier livre de la Bible, l’Apocalypse décrit, dans un langage flamboyant, des événements qui ont, depuis longtemps, enflammé les imaginations de certains lecteurs. S’appuyant sur ce livre ainsi que sur d’autres passages bibliques - notamment dans le livre de Daniel, un ouvrage qui appartient pour les chrétiens à l’Ancien Testament - des auteurs ont essayé de déchiffrer le message sur les temps de la fin et de déterminer plus ou moins précisément à quelle époque ceux-ci pourraient se produire.

Au fil des siècles, des auteurs chrétiens ont proposé des lectures aussi bien littérales que symboliques des événements décrits dans l’Apocalypse. Pour ceux qui en proposent une interprétation littérale, leur motivation n’est pas simplement un morbide intérêt pour de grandes catastrophes: ces événements attendus préludent, en effet, selon eux, à une ère riche en bénédictions pour les croyants : le millénium.

A l’origine, le mot millénium renvoie à une période de mille ans, annoncée dans le livre de l’Apocalypse et qui se situe entre la bataille d’Armaguédon et le Jugement Dernier à la fin des temps. Nous lisons, au chapitre XX de l’Apocalypse, les versets suivants:

"Et je vis un ange descendant du ciel, ayant la clef de l’Abîme et une grande chaîne dans sa main. Et il saisit le dragon, le serpent ancien qui est le diable et Satan, et le lia pour mille ans; et il le jeta dans l’abîme et l’enferma; et il mit un sceau sur lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis; après cela, il faut qu’il soit délié pour un peu de temps. Et je vis des trônes, et ils étaient assis dessus, et le jugement leur fut donné; et les âmes de ceux qui avaient été décapités pour le témoignage de Jésus, et pour la parole de Dieu; et ceux qui n’avaient pas rendu hommage à la bête ni à son image, et qui n’avaient pas reçu la marque sur leur front et sur leur main; et ils vécurent et régnèrent avec le Christ mille ans: le reste des morts ne vécut pas jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis. C’est ici la première résurrection. Bienheureux et saint celui qui a part à la première résurrection; sur eux la seconde mort n’a point de pouvoir; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et du Christ, et ils régneront avec lui mille ans."

Ensuite, Satan recouvre la liberté durant une courte période, avant d’être finalement vaincu pour toujours - c’est alors que vient le Jugement Dernier, la véritable fin de l’histoire. Le millénium se situe donc encore dans l’histoire, puisque Satan tentera de reprendre l’offensive à la fin des mille ans. Cependant, ce n’est plus entièrement l’histoire profane, puisque c’est le Christ qui règne sur la terre durant ces mille ans. C’est donc une ère de justice, durant laquelle le mal et tout ce qui afflige l’humanité n’a plus droit de cité. Une réponse à toutes les aspirations de l’homme à un monde meilleur. Au sens large, le terme de millénarisme est appliqué également à des mouvements en dehors de la tradition chrétienne, qui aspirent à un renversement surnaturel et radical des conditions du monde actuel.

Les chrétiens ne sont, de loin, pas tous millénaristes - les interprétations de l’Apocalypse étant très variées - et, parmi les millénaristes, il existe également des lectures différentes de ces événements cruciaux.

La série Left Behind porte la marque des courants "dispensationalistes", qui met l’accent sur des "dispensations" (époques) successives dans les relations entre Dieu et l’humanité. Sans pouvoir entrer ici dans les détails de cette interprétation, systématisée par certains auteurs dès le XIXe siècle, le Christ devait instaurer son royaume, le refus des juifs ne l’a pas permis et le millénium a été retardé. La dispensation dans laquelle nous vivons, celle de l’Eglise, est une grande parenthèse, avant la reprise du cours des événements et l’accomplissement de toutes les prophéties apocalyptiques, puisque seuls les événements prédits dans les trois premiers chapitres de l’Apocalypse, spécifiquement adressés à l’Eglise, ont déjà connu leur réalisation. Céleste et non terrestre, l’Eglise a été la dépositaire, mais non le sujet de la prophétie : hors de question, donc, de comprendre les textes bibliques se référant à Israël dans un sens spiritualisé, comme s’appliquant à l’Eglise. Le Christ viendra donc recueillir les justes ("l’enlèvement") sans se manifester alors au monde entier. Puis surviendront, en l’absence de l’Eglise, les différents événements prédits dans l’Apocalypse, et le Christ reviendra à la fin de la période de tribulation, pour établir bientôt le règne de mille ans, étroitement associé au destin d’Israël, puisque la dispensation de l’Eglise est close et que la marche des événements prophétiques a repris son cours.

Nous ne pouvons évidemment que résumer très grossièrement, dans le cadre de cet article, mais cela donne une idée du contexte pour les lecteurs de Religioscope qui ne sont pas familiers avec ces courants. Inutile de préciser que, au sein même du "dispensationalisme", les interprétations peuvent varier sur différents points.


Le phénomène Left Behind

Avec la publication du douzième et dernier volume de la série Left Behind, qui décrit la bataille d’Armaguédon, le nombre d’exemplaires atteint un total combiné de 42 millions depuis ses débuts en 1995 (avec un tirage initial de 35.000 exemplaires), chiffre qui monte à 62 millions si l’on inclut les éditions pour enfants, en bandes dessinées, etc. Le livre avait fait l’objet de pages de couverture des grands magazines américains. Outre les douze volumes du roman, il existe toute une série de "produits dérivés" : films, livres d’accompagnement (y compris une Military Series), sites web, guides d’étude, livres pour enfants, etc. Une visite du site officiel associé aux livres en donne une petite idée. Commercialement, un extraordinaire succès. Les auteurs envisagent notamment déjà une suite, racontant la vie sur terre durant le millénium.

Bien entendu, pour Tim LaHaye et Jerry Jenkins, il ne s’agissait pas simplement de réussir un "coup" littéraire, mais bien de diffuser, à travers cette série, les thèmes et croyances auxquels ils sont attachés. Tim LaHaye a expliqué à la journaliste Julia Duin:

"Nous avons rendu le livre de l’Apocalypse compréhensible et l’avons mis à un niveau auquel les gens ordinaires peuvent le comprendre. La plupart des gens ne réalisent pas que la Bible contient au moins 1.000 passages d’écritures prophétiques et que 500 d’entre eux ont déjà été réalisés." (Washington Times, 30 mars 2004).

L’impact dépasse les milieux évangéliques, puisque le livre se trouve tout aussi dans les grandes librairies américaines, où auraient été réalisées 75% des ventes: plusieurs auteurs ont ainsi noté que des catholiques - bien que leur nombre soit difficile à évaluer - lisaient également Left Behind et étaient ainsi susceptibles d’être influencés par ces vues, bien qu’elles se distinguent notablement des interprétations catholiques autorisées. Néanmoins, la promotion des ouvrages suit en partie des canaux quelque peu différents de ceux de la plupart des best-sellers: ainsi, l’un des moyens de promotion du douzième volume a été une tournée en bus des auteurs dans plusieurs grandes villes du Bible belt américain (The Economist, 17 avril 2004).

Il y a d’ailleurs également de nombreux critiques de la série dans le monde protestant, des livres ont été publiés pour mettre en question les thèses que propage Left Behind, et plusieurs théologiens se montrent notamment très opposés aux positions de type "chrétien sioniste" (avec leurs implications politiques) que suggère la lecture de cette série. Mais quelle que soit la position que l’on ait par rapport à ces livres, leur succès populaire est indéniable et tous les observateurs s’accordent pour reconnaître qu’il faut prendre au sérieux ce phénomène de société.

Left Behind figure - si l’on en croit Newsweek (24 mai 2004) au nombre des lectures favorites des soldats américains en Irak... Le succès de Left Behind n’a pas attendu les événements du 11 septembre 2001 et n’en est donc pas une conséquence: en même temps, les turbulences qui semblent agiter le monde ne peuvent qu’inspirer à ses lecteurs le sentiment que le roman n’est peut-être pas si loin de la réalité. Parmi les "produits dérivés" de la série, il existe un Prophecy Club, dont les membres reçoivent une lettre d’information hebdomadaire pour les aider à interpréter les signes des temps: actualité internationale et lecture de la Bible se retrouvent ainsi intimement liées. La situation au Proche-Orient, mais aussi le déclin des valeurs morales - un thème dont on sait le rôle dans les dernières élections présidentielles américaines - ou des événements hors du commun (épidémies, etc.) y figurent, bien entendu, en bonne place.


Des querelles "apocalyptiques"...

Cependant, nous apprend un article d’Ira J. Hadnot dans le quotidien Dallas Morning News (5 novembre 2004), malgré ce succès, Tim LaHaye n’est plus content de son éditeur.

En effet, Tyndale House a décidé de publier une autre série sur l’Apocalypse, rédigée par Hank Hanegraaff et Sigmund Brouwer, dont le premier volume est intitulé The Last Disciple. Ce n’est pas la concurrence en elle-même qui irrite LaHaye, mais la promotion, par son propre éditeur, d’une interprétation radicalement différente des prophéties.

Hanegraaff et Brouwer adhèrent, en effet, à une lecture historiciste de l’Apocalypse: celle-ci raconte l’histoire de la persécution des chrétiens au Ier siècle et de la chute du temple de Jérusalem à cette époque.

LaHaye déclare au journal de Dallas qu’il se sent "trahi" et que l’autre thèse est un "non sens". L’éditeur défend en revanche sa politique: "En tant qu’éditeur chrétien, nous voulons représenter une variété de points de vue."

La question qui intrigue surtout les observateurs est de savoir quel écho va rencontrer la nouvelle initiative éditoriale de Tyndale House: trouvera-t-elle un public? LaHaye, bien sûr, en doute et pense que 85% des évangéliques sont sur la même ligne que lui. Assurément une intéressante question à éclaircir pour de futures enquêtes de sociologues de la religion américains.

En attendant, cette controverse a l’avantage de nous rappeler que les milieux évangéliques sont plus variés qu’on ne l’imagine souvent - y compris dans leur approche des prophéties.

Jean-François Mayer

© Religioscope


Mis en ligne le 07 mars 2005 sur le site www.upjf.org.