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Menahem Macina

Un Occident sans foi face au néo-messianisme musulman, M. Macina
25/02/2006

Le saccage des lieux de culte réussira-t-il là où l’assassinat de masse a échoué - à savoir: provoquer la guerre civile dont rêvent ceux qui veulent prendre le pouvoir par la terreur en Iraq. Une leçon de choses à l’usage des Occidentaux majoritairement agnostiques, auxquels tout ce qui appartient à la sphère de la foi et du sentiment religieux est généralement étranger.
24/02/06
 
 


La "Grande Mosquée du Vendredi", à Samarra, avant sa destruction

Désespérant sans doute de parvenir à leurs fins – à savoir, une guerre civile, qui rendrait le pays incontrôlable, y compris et surtout pour des forces militaires étrangères -, les membres de ce qu’on appelle pudiquement "la guérilla sunnite" ont franchi le pas décisif : s’attaquer aux lieux de culte.
 
Le machiavélisme de ces assassins de leur peuple ne faisant déjà plus de doute pour personne, il n’y a pas lieu d’être surpris outre mesure de cet acte.
 
Les Occidentaux seront, sans aucun doute, choqués de la perte irréparable d’un monument aussi admirable que la Grande mosquée du Vendredi, qu’il était question, en 2000, de voir figurer sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité, établie par l’Unesco. Les esthètes déploreront le saccage barbare de la Malwiya, un minaret hélicoïdal de 52 mètres, symbole religieux et trésor culturel, qui se dresse près du mur nord de cette mosquée de Samarra (1). Mais combien comprendront la leçon de choses que nous administre cet événement ?
 
En effet, ce qui, pour un observateur occidental, demeure, et demeurera toujours incompréhensible, c’est la disproportion entre le déchaînement de haine et de violences, provoqué par la destruction d’un lieu de culte, et l’attitude majoritairement fataliste, voire apathique, de la population irakienne, en réaction aux massacres quasi quotidiens de victimes innocentes, perpétrés par des fanatiques bestiaux et implacables.
 
Les amateurs d’amalgames et de généralisations hâtives y verront une preuve supplémentaire du mépris de la vie, qui, selon eux, caractérise les Arabes en général, et les musulmans en particulier.
 
Pourtant, les choses sont loin d’être aussi simples. Une fois de plus, nous devons nous méfier de nos manières de voir, essentiellement tributaires de notre histoire et de notre culture.
 
Ainsi, nombre d’auteurs de commentaires de presse, afférents à l’affaire des caricatures de Mahomet, ont cru voir, dans les violences des foules musulmanes, sans proportion, selon eux, avec la relative bénignité de l’offense, le résultat de l’incitation maligne de meneurs religieux fanatiques. Là encore, il s’agissait d’un jugement à l’occidentale.
 
Il y a donc lieu de se demander si la conception du monde des populations arabo-musulmanes diffère aussi radicalement qu’il y paraît de celle des Occidentaux. Faut-il croire que es adeptes du prophète de l’islam auraient un système de valeurs humaines et éhiques, hétérogène au nôtre, au point d’accréditer la possibilité d’un conflit de civilisations, tel qu’annoncé par Samuel Huttington ?
 
La formulation même de la question révèle l’inadéquation de ses présupposés par rapport au problème soulevé. En effet, si notre système de valeurs privilégie les deux dimensions évoquées – dont on aurait tort de croire que seul l’Occident a l’apanage -, à savoir, l’humanisme et l’éthique, force est de reconnaître qu’il a perdu sa dimension religieuse, qui fut jadis prépondérante lorsque la société civile était majoritairement chrétienne.
 
A l’inverse, il est clair que, dans l’islam d’aujourd’hui, la composante religieuse est, de loin, prépondérante, au point qu’elle conditionne toutes les autres, dont celles qui sont si chères à la civilisation occidentale, laquelle, précisément, a d’abord combattu, puis pratiquement renié ses origines judéo-chrétiennes.
 
Pire, l’indifférence religieuse, voire l’athéisme pratique, sont devenus, peut-on dire de manière paradoxale, la nouvelle religion. La foi – et mieux vaut ne pas même évoquer la ferveur religieuse - est considérée, dans le meilleur des cas, comme un prosélytisme inconvenant, et au pire, comme une arriération intellectuelle et sociale, voire comme du fanatisme.


Après l’attentat

 
Tel n’est pas le cas dans le monde arabe majoritairement musulman. Il faut nous y faire : la foi informe tous les aspects de la vie et des activités humaines des disciples du prophète. Cela peut nous sembler exorbitant, mais c’est le cas.
 
Dès lors, il convient de nous interroger sur la fatuité, en quelque sorte congénitale, du monde occidental, qui le pousse à considérer comme inférieure, voire barbare, ou peu s’en faut, toute civilisation dont le système de valeurs est différent du sien.
 
C’est oublier que la démocratie, l’égalité de l’homme et de la femme, la liberté d’expression, les droits de l’homme, et autres valeurs qui nous paraissent aller de soi et dont nous nous enorgueillissons volontiers, sont d’acquisition relativement récente au regard de l’histoire humaine.
 
Mais surtout c’est faire preuve d’une propension à l’hégémonie culturelle et politique, et d’une inaptitude inquiétante à renoncer à la tentation d’imposer notre système de valeurs à des civilisations qui ont déjà le leur, quelle que soit l’opinion que nous en avons.
 
Cette tendance à imposer une culture, prétendument universelle, à des sociétés humaines qui y sont allergiques n’est pas sans rappeler certaines tentatives du passé, qui ont laissé des traces sanglantes dans l’histoire. De l’hellénisation forcée d’Antiochus Epiphane, qui échoua face au particularisme invincible des Juifs, jusqu’à la soviétisation de l’Europe de l’est, en passant par l’échec cuisant des entreprises coloniales, le même processus est à l’oeuvre : niveler, pour uniformiser ce qu’on ne parvient pas à unifier, standardiser, pour mieux vaincre les particularismes réputés faire obstacle au progrès ou à des politiques dites éclairées.
 
Ce n’est certainement pas un hasard si des difficultés relationnelles aiguës se font jour, depuis plusieurs décennies, entre un islam de plus en plus traversé par des courants fondamentalistes et extrémistes, et des populations de vieille civilisation judéo-chrétienne. C’est particulièrement le cas dans une Union européenne, dont l’unité idéologique s’est majoritairement faite sous la bannière d’un socialisme encore fortement teinté de marxisme et de trotskisme, et allergique à l’expression des particularismes, surtout s’ils sont de nature religieuse.
 
Le flottement, voire l’incohérence des réactions institutionnelles à ces convulsions sociétales, trahit l’incompréhension et le désarroi d’une civilisation occidentale, obligée de constater l’insuccès de ses tentatives de faire partager sa conception du monde à une grande partie des sociétés arabo-musulmanes, surtout au Moyen et au Proche-Orient. Le fait est, en effet, que les recettes idéologiques et politiques qui avaient progressivement permis à des nations foncièrement différentes de cohabiter et de commercer ensemble, sont pratiquement sans effet, aujourd’hui, sur les mentalités et les comportements de larges groupes humains d’obédience musulmane, dont les manifestations de haine anti-occidentale révulsent la plupart des Occidentaux.
 
Les réactions, d’une violence, voire d’une barbarie extrêmes, dont nous sommes témoins de la part de certaines foules, dans ces pays, conduisent de nombreux Occidentaux à nourrir des amalgames et à développer des réflexes de rejet de leurs concitoyens originaires de ces pays, ou descendants de parents ou d’ancêtres qui en étaient issus.
 
Que faire donc, pour que la tension entre le sentiment d’appartenance au pays de résidence et l’attachement viscéral à la culture ou à la religion originelles de ces groupes humains, ne dégénère en un conflit d’identités, qui se traduit par l’hostilité, l’aliénation et, finalement, le rejet violent des valeurs de la majorité nationale non musulmane ?
 
 
« Les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes »
 
Ce propos, rapporté par Le Figaro du 29 octobre 2003, a été tenu à Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, par Jacques Chirac, début novembre 2003, à l’Élysée. Dans son Bloc-notes hebdomadaire du 7 novembre suivant, Ivan Rioufol constate sobrement (2):
« L’analyse du chef de l’État, conduisant à relativiser le poids de l’héritage de Clovis parce que l’Espagne a connu l’invasion musulmane, que les Turcs sont allés jusqu’à Vienne (Autriche) et les Arabes jusqu’à Poitiers, a ému de nombreux lecteurs, sans susciter d’autres réactions extérieures. »
Tout en donnant acte à Jacques Chirac de vouloir faire comprendre que
« les musulmans ont toute leur place en Europe, et singulièrement en France où ils représentent la plus importante communauté de l’Union »,
et de tenter de
« dédramatiser une immigration importante qui poursuit son implantation »,
le chroniqueur du Figaro n’en observe pas moins que cette analyse
« semble légitimer les nouveaux venus dans l’affirmation de leurs particularismes, notamment religieux. »
Et Rioufol de s’interroger, de manière rhétorique :
« Reconnaître des origines musulmanes à l’Europe ne revient-il pas, en effet, à rendre superflue l’intégration des hôtes? ».
Peut-être avait-il en mémoire l’événement perturbant qu’avaient constitué, deux ans auparavant (6 oct. 2001), les huées et sifflements par lesquels de jeunes français issus de l’immigration maghrébine avaient accueilli le chant de l’hymne national français, La Marseillaise, à l’issue du match France-Algérie (3). Et il eût probablement été plus pessimiste encore s’il avait pu imaginer les déchaînements de violence qui se produiraient, deux ans plus tard, lors de ce qu’on a appelé "la révolte des banlieues".
 
Pour sa part, un autre auteur, sans notoriété aucune, mais beaucoup plus pugnace - et dont il est facile de deviner l’orientation idéologique -, n’hésitait pas à écrire, à la même époque (4):
« L’Europe ne s’est faite et ne s’est développée qu’en se battant sans cesse contre l’islam arabo-turc, seule l’ignorance doublée de bêtise peut prétendre que ses racines sont aussi musulmanes que chrétiennes. »
Et d’étayer son propos par un rappel historique, certes sommaire et dénué de tout contexte, mais factuellement exact (5) :
« L’Europe s’est lentement constituée, après l’effondrement de l’Empire Romain d’Occident (408, prise de Rome par Alaric 1er, roi des Wisigoths), par l’établissement des conquérants barbares et leur progressive christianisation (506, baptême de Clovis), par la réunification carolingienne, (800, Charlemagne couronné Empereur du Saint Empire Germanique), puis, après la dispersion de l’héritage carolingien, par l’instauration des royaumes (Espagne, France, Autriche, Etats germaniques…) qui tous sont chrétiens et reconnaissent jusqu’à la réforme du XVIe siècle l’autorité spirituelle du Pape. Du VIe siècle à la fin du Moyen-Âge (XVe s.) l’Eglise a donc été le moteur de la construction européenne, et le christianisme a fourni exclusivement l’idéologie (monarchies de droit divin) et la culture de cette construction. Pendant ce temps, l’islam s’est lancé dans une vaste entreprise d’expansion qui a commencé sous le règne du second successeur de Mahomet, le calife Omar, et qui sera stoppée par Charles Martel en 732. Dès lors une guerre inexpiable ne va plus cesser entre la chrétienté européenne et l’islam arabe et ottoman :
  • En Espagne, où s’engage la reconquête chrétienne qui durera du IXe siècle jusqu’au XVe siècle (prise de Grenade en 1492).
  • Au Moyen-Orient, où les Turcs détruisent peu à peu l’empire Byzantin (c’est-à-dire l’Empire Romain d’Orient), et où les chrétiens s’efforcent de reprendre pied avec les croisades et la constitution du royaume franc de Jérusalem au XIe siècle, avant d’être repoussés, au XIIIe siècle.
  • En Méditerranée, où les musulmans cherchent à dominer la mer (prise de Chypre en 1570) pour pouvoir de nouveau débarquer en Europe. Ils sont vaincus, en 1571, à Lépante, par la flotte chrétienne commandée par Don Juan d’Autriche.
  • En Europe centrale, où les musulmans pénètrent après la prise de Constantinople et conquièrent les Balkans jusqu’à Vienne, où ils furent finalement arrêtés par l’armée austro-polonaise sous les ordres du roi de Pologne, Jean Sobieski, en 1683, mais c’est seulement au début du XXe siècle, lors des guerres balkaniques de 1911-1912, que la coalition des Grecs, Bulgares, Serbes et Roumains rejeta les Turcs hors du continent européen, à l’exception d’une bande territoriale autour d’Istanbul. »
(A suivre)
 
© Menahem Macina et www.upjf.org
 
 
(1) La mosquée en partie détruite abrite le mausolée Ali Al-Hadi, qui renferme les tombes des dixième et onzième imams chiites Ali Al-Naqi Al-Hadi et Hassan Ali Al-Askari. Selon la tradition, c’est à Samarra que le douzième imam chiite, Aboul Qassem Mohammed Al-Mahdi, a disparu, en 874 de notre ère chrétienne - d’où son surnom de "ville de l’imam Al-Mahdi". A l’origine majoritairement chiite, la population de Samarra est aujourd’hui sunnite. Pour plus de détails sur ce lieu saint, voir, sur le site du Nouvel Obstervateur  : "Samarra, un lieu saint pour les chiites".
(2) Le texte est encore consultable sur le site bethel-fr.com. 
(3) A ce sujet voir l’analyse de Jérôme Dupuis, Eric Mandonnet et Sébastien Dekeirel, parue dans L’Express du 14 février 2002, sous le titre "Contre-enquête sur un fiasco". 
(4) Il s’agit de P. Chatov, dans un article intitulé "Racines musulmanes ?", mis en ligne par le site lorraine.novopress.info.
(5) Ibidem.
 
 
 
Mis en ligne le 25 février 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org