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Droits humains, racisme, antisémitisme, etc.
Antisémitisme

Trois neurones : deux pour le crime et un pour l’antisémitisme, Ph. Val
08/03/2006

Ci-après, extraits de l’excellent éditorial de Philippe Val, rédacteur en chef de "Charlie Hebdo". Edition du 1er mars 2006.
1er mars 2006
 
 
…La société a peur. Il y avait quelque chose de choquant, après l’assassinat d’Ilan Halimi, dans ce désir de croire à tout prix qu’il n’y avait rien d’antisémite dans cette histoire. Les intellectuels et les éditorialistes ont tortillé du cul, prudemment, pour dire oui, non, un peu, mais ce n’est pas ça le problème, soyons prudents, si l’on commence à traiter les antisémites d’antisémites, ça va réveiller l’antisémitisme...
 
Garde-t-on les yeux ouverts pour comprendre ce qui nous arrive, ou faisons-nous comme les enfants dans les manèges vertigineux, qui ferment les yeux pour ne pas voir les causes d’une peur insoutenable ?
 
Cela pose plusieurs questions. Où commence l’antisémitisme ? Est-ce que des voyous qui enlèvent et torturent un Juif, sous prétexte « qu’un Juif a de l’argent » sont antisémites ? Ce vieil argument traditionnel de l’antisémitisme est-il suffisant pour qualifier d’antisémites ceux qui l’emploient ? Un analphabète peut-il être antisémite ? La marginalité économique et sociale transforme-t-elle l’antisémitisme fruste en une forme de protestation qui l’exonère de toute véritable signification antisémite ?
 
En gros, les exclus sont-ils tellement cons, qu’il ne faut pas prendre leur antisémitisme au sérieux ? Cette façon de retirer à des individus la responsabilité de ce qu’ils pensent - voire de ce qu’ils font -, sous prétexte qu’ils vivent en banlieue ne relève-t-elle pas du pire des racismes, déguisé en tolérance de gauche ? Y a-t-il un antisémitisme anecdotique fréquent - qui se traduit çà et là par des agressions ou un crime, mais sans signification   réelle - et un antisémitisme sérieux, grave, mais étranger à notre société ? J’ai lu, récemment, dans un journal, sous la plume d’un « intellectuel », que le président iranien Ahmadinejad n’était pas antisémite, mais que ses provocations étaient juste... stratégiques...
 
Que les assassins d’Ilan soient, avant tout, des voyous ne fait pas de doute. Que,  pour paraphraser Robert Merle, le crime soit leur métier, avant même l’antisémitisme, c’est probable. Mais le racisme est transversal à toute la société, et il s’exprime différemment selon qu’il sort de l’Académie française ou d’une cité de Bagneux.
 
A un bout, on trouve «l’antisémitisme en gants de  pécari», genre Paul Morand, chic et tendance, lettré, distingué, esthète, ami d’un ou deux Juifs prestigieux. A l’autre bout, on trouve les hommes de main, les miliciens, les brutes recrutées par Klaus Barbie ou Vichy, avec trois neurones, dont deux pour le crime et un pour l’antisémitisme. C’est ce lien élégamment tendu entre une aristocratie, prestigieuse, et la canaille, qui tisse la trame de toutes  les tragédies. Nul doute que les assassins d’Ilan font partie de cette engeance où se recrutent les  hommes de main des « Nuits de cristal» et autres milices totalitaires exécutrices des basses œuvres. Ils sont potentiellement le bras armé d’un racisme  honorable, savamment suggéré, qui sait nier avec habileté l’évidence de sa barbarie devant un public secrètement terrifié et qui ne demande qu’à être rassuré par des mensonges.
 
…Encore le MRAP. Malheureux mouvement contre le racisme, moribond, dépassé par l’histoire. Dimanche 26, il devait défiler avec les autres organisations. Il a décidé de ne pas le faire, sous prétexte que Le Pen et de Villiers ont décidé de défiler aussi. Beau prétexte. Tel qu’il est actuellement représenté, c’est évidemment à contrecœur que le MRAP allait à une manifestation contre la mort atroce d’Ilan, assassiné par un gang qui choisissait ses victimes en priorité parce qu’elles étaient juives (pour ce qu’on en sait aujourd’hui, une victime sur quatre était juive, alors que les Juifs représentent moins de 2 % de la population française).
 
Cette délicatesse n’a pas gêné le MRAP de défiler en compagnie d’islamistes fascistes, il n’y a pas si longtemps. Que veut dire cette reculade devant cette provocation lepéniste ? Si tout le monde faisait comme le MRAP, l’extrême droite se verrait investie d’un pouvoir exorbitant! Toute manifestation contre la barbarie serait désormais impossible sur simple déclaration de l’extrême droite d’y participer.
 
Certes, la conduite du MRAP est absurde, mais plus grave encore, elle est louche. Le MRAP, à lui tout seul, jette donc la suspicion sur tous les autres participants de la manifestation, sur les partis politiques. Il voudrait apparaître comme garant de la pureté, et désigner comme traîtres les partis politiques français et toutes les autres organisations antiracistes sous prétexte qu’elles défileraient avec l’extrême droite...
 
L’agonie du MRAP  n’est pas une bonne nouvelle. Et il est urgent de faire la différence entre ses militants trahis et une direction qui ne dirige plus qu’elle-même.
 
Philippe Val
 
© Charlie Hebdo
 
[Texte aimablement scanné par D.W. Bruxelles.]
 
 
Mis en ligne le 07 mars 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org