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Christianisme

Mgr Sabbah = prophète Amos brave Jéroboam II = Israël
12/10/2003

Juillet 2000

Extrait d’une homélie de Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem, prononcée le 16 juillet 2000 à la Maison d’Abraham, sur le Mont des Oliviers, et retransmise sur la chaîne de télévision française A2, au cours de l’émission "Le Jour du Seigneur".

Transcription (les mises en grasses rouges et les commentaires sont de Menahem Macina)

Frères et sœurs,

Dans la première lecture de la prophétie d’Amos, prophète du huitième siècle avant le Christ, durant le règne de Jéroboam II, le prêtre du sanctuaire de Béthel, prêtre du roi, irrité par la prédication du prophète, le chasse loin de son sanctuaire. Béthel est aujourd’hui le quartier général de l’occupation militaire israélienne)

Dans la troisième lecture, de l’évangile selon saint Marc (6, 7-12), les disciples sont envoyés par le Seigneur afin de prêcher la pénitence au peuple. Ici aussi, Jésus prévoit le refus, malgré lequel le disciple devra persévérer…

Frères et sœurs, l’Église de Jérusalem porte en elle-même, dans son histoire passée et présente, le mystère de la grâce accueillie ou refusée. Ici, le Christ, il y a 2000 ans, fut refusé. Aujourd’hui accueilli dans tant de pays et par tant de peuples, il reste refusé dans sa terre.

L’Église de Jérusalem, petite, diversifiée et divisée, reste cependant la ville de la Rédemption pour toute l’humanité. Elle rappelle toujours à toute l’humanité l’affirmation de saint Paul : "Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ" (Eph 1, 4-5)…

Sur le plan humain, Jérusalem, ville de Dieu, est disputée par les hommes. Dieu l’a choisie pour s’y révéler à eux. Malgré les disputes politiques ou religieuses en elle aujourd’hui, elle reste la source du salut pour tous. C’est seulement en reconnaissant cette nature de la ville, ville de réconciliation, et donc ville pour tous, pour aucun en exclusivité, que les responsables politiques peuvent y arriver à la paix

Les ambitions politiques doivent se soumettre à la voix des prophètes : le prêtre du roi à Béthel chassa le prophète Amos. Le roi et son prêtre disparurent et la voix du prophète n’a cessé, aujourd’hui encore, de nous faire parvenir la voix de Dieu…

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Commentaires de Menahem Macina

Je précise d’emblée que mon intention n’est pas ici d’ouvrir une polémique avec le Patriarche catholique de Jérusalem à propos de la délicate question des relations entre l’Etat d’Israël et le peuple palestinien. Encore moins est-il question d’entrer dans des considérations politiques, qui ne sont pas de ma compétence. Par ailleurs, je comprends parfaitement la sensibilité particulière de ce prélat, lui-même Palestinien, et comme tel extrêmement attentif à tout ce qui lui semble de nature à nuire aux intérêts légitimes de son peuple.

Ceci étant dit, il ne me paraîtrait pas honnête de faire acception de personne en passant sous silence, en raison de la position éminente de leur auteur, des propos qui me semblent déroger à l’esprit qui prévaut désormais dans l’Eglise. Tel me paraît être le cas de son exégèse apologétique actualisante du passage biblique relatant l’expulsion de Béthel du prophète Amos. A notre avis, la parabole était, de soi, assez transparente pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en aggraver la portée mobilisatrice en soulignant que "Béthel est aujourd’hui le quartier général de l’occupation militaire israélienne", ravivant ainsi, même si telle n’était pas l’intention du Patriarche, la rancoeur et la haine des Palestiniens.

De même, me apparaît s’écarter de l’esprit du "nouveau regard" prôné par l’Eglise, l’utilisation polémique et antijudaïque, faite par le prélat, du message central de l’Evangile : la pénitence et la conversion. Est-il conforme à la vérité de l’histoire comme à l’esprit de l’Evangile d’affirmer que Jésus est "aujourd’hui accueilli dans tant de pays et par tant de peuples", alors que des milliards d’hommes n’ont pas accepté et n’acceptent toujours pas le Christ? Et est-il conforme au respect de la conscience et des croyances d’autrui que de déclarer à l’attention des Juifs : "Ici, le Christ, il y a 2000 ans, fut refusé... il reste refusé dans sa terre"?

Autre point : il est à espérer que les paroles de Mgr Sabbah ont dépassé sa pensée lorsqu’il parle de "L’Église de Jérusalem", qu’il appelle plus loin "la ville de la Rédemption pour toute l’humanité". Car si tel n’était pas le cas, on serait fondé à voir, dans cette formulation, un cas regrettable d’ ’annexion théologique’ chrétienne de la Cité de David, la Sion des prophètes, la ville de Jérusalem devenant, pour la circonstance, "l’Eglise de Jérusalem".

On peut également s’interroger sur l’affirmation insolite selon laquelle "Jérusalem... reste la source du salut pour tous". En bonne théologie chrétienne, n’est-ce pas le Christ qui est la source du salut? La proposition est d’autant plus discutable qu’elle fournit, en quelque sorte, une caution théologique et scripturaire à une exigence dont la nature est plus politique que religieuse et que le Patriarche formule en ces termes : "C’est seulement en reconnaissant cette nature de la ville, ville de réconciliation, et donc ville pour tous, pour aucun en exclusivité, que les responsables politiques peuvent y arriver à la paix".

Faut-il le rappeler? Les Juifs en général et les Israéliens en particulier n’ont jamais défini la ’nature’ de Jérusalem de manière théologique, comme le fait le Patriarche. Encore moins la considèrent-ils comme la ville des juifs "en exclusivité", comme il le laisse entendre. Au contraire, ils citent volontiers le célèbre passage du Psaume de David : "Mais de Sion l’on dira : Tout homme y est né et celui qui l’affermit, c’est le Très-Haut." (Ps 87, 5). Ce que les Juifs refusent de toutes les fibres de leur être, c’est que le droit de faire, de Jérusalem, objet de la foi et de l’espérance de leurs ancêtres durant des millénaires, la capitale d’Israël, leur soit dénié précisément à eux, alors qu’il est en passe d’être reconnu à un peuple qui, quoi qu’il en ait et quoi qu’en disent ses partisans, n’y a pas des racines aussi anciennes, et ne peut produire aucun titre historique ni religieux recevable à l’appui de sa revendication.

Et à ceux qui qualifient de "fondamentalisme historique" une telle conception, qui prend au sérieux "l’incarnation" du dessein de Dieu dans l’histoire des hommes, on rappellera les paroles précieuses de Jean-Paul II, et les considérations - plus anciennes mais tout aussi profondes -, émises par la Commission épiscopale française pour les Relations avec le Judaïsme :

"A l’origine de ce petit peuple situé entre de grands empires de religion païenne qui l’emportent sur lui par l’éclat de leur culture, il y a le fait de l’élection divine. Ce peuple est convoqué et conduit par Dieu, créateur du ciel et de la terre. Son existence n’est donc pas un pur fait de nature ni de culture, au sens où par la culture l’homme déploie les ressources de sa propre nature. Elle est un fait surnaturel... C’est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut juif et que son milieu était le monde juif comme de simples faits culturels contingents, auxquels il serait possible de substituer une autre tradition religieuse dont la personne du Seigneur pourrait être détachée sans qu’elle perde son identité, non seulement méconnaissent le sens de l’histoire du salut, mais plus radicalement s’en prennent à la vérité elle-même de l’Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l’inculturation."
(Discours de Jean-Paul II aux participants à un Colloque sur les "racines de l’antijudaïsme en milieu chrétien", Rome, 30 octobre - 1er novembre 1997).

Enfin, il me semble que, pour peu qu’il soit conséquent avec le donné des Ecritures et avec la nouvelle attitude positive envers le peuple juif, prônée par l’Eglise depuis le Concile Vatican II -, un chrétien ne peut, sans malaise, entendre comparer la résistance israélienne au partage de sa capitale au rejet du prophète Amos par le clergé royal de Bethel (le cas Amos servant, à l’évidence de paradigme typologique du peuple palestinien persécuté par le ’Clergé’ israélien de Béthel= QG des ’forces d’occupation’). Cette actualisation - même s’il convient de faire la part de l’emphase homilétique qui la caractérise - risque d’avoir pour conséquence une nouvelle diabolisation, religieuse et théologique cette fois, du peuple juif. Elle est susceptible d’amener de l’eau au moulin infatigable de ceux qui accusent Israël d’être un facteur de déstabilisation et la cause unique de tous les conflits de cette région du Moyen-Orient. Elle met, une fois de plus - une fois de trop -, ce peuple en position d’accusé sur la sellette internationale, lui faisant courir un danger d’autant plus grave que les motivations religieuses à la haine d’autrui sont parmi les plus redoutables. C’est pourquoi on lui préfèrera les considérations équilibrées de la Commission épiscopale française pour les Relations avec le Judaïsme :

"Il est actuellement plus que jamais difficile de porter un jugement théologique serein sur le mouvement de retour du peuple juif sur SA terre. En face de celui-ci, nous ne pouvons tout d’abord oublier, en tant que chrétiens, le don fait jadis par Dieu au peuple d’Israël d’une terre sur laquelle il a été appelé à se réunir (cf. Genèse 12, 7; 26, 3-4; Isaïe 43, 5-7; Jérémie 16, 15; Sophonie 3, 20)… Par ce retour et ses répercussions, la justice est mise à l’épreuve. Il y a, au plan politique, affrontement de diverses exigences de justice. Au-delà de la diversité légitime des options politiques, la conscience universelle ne peut refuser au peuple juif, qui a subi tant de vicissitudes au cours de l’histoire, le droit et les moyens d’une existence politique propre parmi les nations. Ce droit et ces possibilités d’existence ne peuvent pas davantage être refusés par les nations à ceux qui, à la suite des conflits locaux résultant de ce retour, sont actuellement victimes de graves situations d’injustice. Aussi tournons-nous les yeux avec attention vers cette terre visitée par Dieu et portons-nous la vive espérance qu’elle soit un lieu où pourront vivre dans la paix tous ses habitants, juifs et non juifs. C’est une question essentielle, devant laquelle se trouvent placés les chrétiens comme les juifs, de savoir si le rassemblement des dispersés du peuple juif, qui s’est opéré sous la contrainte des persécutions et par le jeu des forces politiques, sera finalement ou non, malgré tant de drames, une des voies de la justice de Dieu pour le peuple juif et, en même temps que pour lui, pour tous les peuples de la terre..."
(Orientations Pastorales, 5 e, 1973).

Après avoir lu ce texte, sur le site chretiens-et-juifs.org http://www.chretiens-et-juifs.org/article.php?voir[]=1522&voir[]=2952, le P. Giacometti m’écrit ce qui suit en m’autorisant à le reproduire:

"Ce qui est évidemment le plus critiquable dans les différents points de l’homélie de Mgr Sabbah que vous avez soulignés (la ville de Jérusalem qui devient l’Eglise de Jérusalem, Jérusalem, source de Salut pour tous et qui devient en conséquence ’ ville pour tous ’, ou plutôt ville de tous et ville de personne), c’est qu’ils tendent tous à nier la place de Jérusalem dans la foi et l’espérance du peuple juif. Or, nier cette place c’est aussi ruiner la relation à Jérusalem des autres communautés : la Pâque de Jésus à Jérusalem, la première mission chrétienne à partir de Jérusalem, et même aussi l’exaltation de Mahomet depuis Jérusalem, n’ont de sens que parce que Jérusalem est ville messianique comme ville de David, ville du Temple où demeure le Nom; sinon pourquoi ces événements fondateurs n’auraient ils pas pu avoir lieu à Rome, à Athènes, ou à la Mecque? Derrière les propos de Mgr Sabbah, il y a, bien sûr, une prise de position partisane qui, chez un Pasteur, ne devrait pas s’exprimer de cette façon. Mais il y a aussi une conception de l’universel qui me paraît assez redoutable : l’idée qu’on peut atteindre l’universel sans la médiation du particulier, sans la traversée des particuliers. Cet universel, cet humanisme abstrait est source de gnose, ou de totalitarisme : que de crimes au nom de l’Homme ! Dans la tradition juive comme dans la tradition chrétienne, nous reconnaissons, au contraire que, parce que Dieu veut le salut de tous les hommes, qu’il veut sauver l’humain en tout homme, les hommes réels, pas l’Homme, Il entre effectivement dans l’histoire, il rencontre et appelle des personnes singulières, un peuple particulier. C’est en Abraham que toutes les nations sont bénies, Israël est choisi et appelé pour être le peuple sacerdotal en faveur de tous les peuple, et, dans l’humanité singulière et contingente du Christ, toutes les familles de la terre sont convoquées à s’associer à la vocation d’Israël conduite à sa plénitude par Celui qui est la ’gloire de son peuple’. Les chrétiens, en particulier, ont sans cesse à réapprendre du peuple juif ce sens concret et historique de l’universel, sinon ils courent le risque de faire du Christ un simple symbole de valeurs. Mgr Sabbah fait aussi l’impasse sur le fait, qu’il préfère peut-être oublier, qu’à Jérusalem, ici, le Christ fut d’abord accueilli par des juifs."



Texte d’abord paru sur le site www.chretiens-et-juifs.org, etremis en ligne le 12 octobre 2003 sur le site www.upjf.org