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Israël (Société - mentalités)

Le nouveau réalisme israélien, Barry Rubin
02/04/2006

 
01/04/06
 
Texte repris du journal marocain "Le Matin"
 
 
Traduction française : Béatrice Einsiedler pour le Project Syndicate.

 
Pour Israël, la victoire de Kadima aux dernières élections constitue le tournant politique le plus important des 30 dernières années, voire plus. Le nouveau parti, créé il y a six mois à peine, a permis à la politique israélienne de prendre une nouvelle direction en transformant l’ensemble des motivations idéologiques sous-jacentes à la stratégie sécuritaire du pays.

Tout le monde savait que Kadima emporterait la victoire et formerait une coalition avec le parti travailliste modéré, qui a d’ailleurs décroché une respectable deuxième place au scrutin. C’est pourquoi de nombreux électeurs de Kadima ne sont pas allés aux urnes tandis que d’autres partisans potentiels ont voté en faveur du parti travailliste. Ceux-ci ont choisi de renforcer sa position en insistant sur les questions économiques et sociales au sein de la coalition dirigée par Kadima. À droite, le Likoud, que Sharon avait quitté pour former Kadima, a obtenu de piètres résultats.

En effet, beaucoup d’électeurs conservateurs l’ont également déserté pour voter en faveur de différents partis : mouvements religieux, parti des immigrants entre autres. En fait, de nombreux petits groupes politiques tels que trois partis juifs religieux, des mouvements arabes ou le parti des retraités ont remporté des sièges. Étant donné que la coalition formée de Kadima et du parti travailliste ne détient pas la majorité, elle devra s’unir à l’un ou l’autre de ces groupes pour l’obtenir.

Néanmoins, l’importance de la répartition des sièges semble dérisoire comparée aux changements politiques à long terme que la victoire de Kadima implique. Effectivement, en raison du rassemblement des personnalités de premier plan du Likoud et du parti travailliste, Kadima apparaît désormais comme le parti centriste le plus fort de l’histoire d’Israël. Il reste peu de ténors de la politique israélienne chez les travaillistes comme au Likoud. Ainsi, Kadima est en mesure de devenir le parti dominant pour les années à venir.

Ehud Olmert, chef du parti et désormais nouveau Premier ministre élu, est un centriste indépendant depuis ses premières années d’études – un symbole parfait du rapprochement entre la gauche et la droite. Cependant, le véritable rapprochement résulte essentiellement du travail d’Ariel Sharon, dont l’influence reste toujours très forte en dépit de son coma. Kadima est basé sur le programme et le charisme de Sharon, qui a totalement transformé la pensée stratégique israélienne au cours de la dernière moitié du siècle.

Au cours des 30 années postérieures à la guerre de 1967, les Israéliens étaient tous d’accord sur la nécessité de garder le contrôle de la Rive Ouest et de la Bande de Gaza, à moins, ou jusqu’à ce qu’un accord de paix complet soit signé avec les Palestiniens et les États arabes. Du point de vue de la sécurité, les territoires occupés constituaient un espace important pour la défense d’Israël contre toute attaque de ses frontières, menée par les armées des États arabes.

En outre, d’un point de vue diplomatique, les territoires étaient considérés comme des arguments de négociation (" une terre en échange de la paix ") à utiliser dans le cadre d’une solution négociée. Les accords d’Oslo, en 1993, et le processus de paix qui s’est ensuivi ont incarné cet espoir.

Cette stratégie de paix a échoué, en 2000, lorsque le Premier ministre, Ehud Barak, a offert de renoncer à presque tous les territoires occupés et d’accepter la création d’un État palestinien en échange d’une paix véritable. Le leader palestinien, Yasser Arafat, au lieu d’accepter cette offre, a relancé une campagne massive à l’encontre d’Israël.

La totalité de l’échiquier politique israélien a sombré dans la confusion. La gauche a continué de croire qu’Arafat conclurait un accord et l’honorerait, tandis que la droite était persuadée qu’il le violerait. Tout le monde s’est trompé : il n’y a pas eu d’accords à honorer, ni à violer. En raison de l’échec des prémisses les plus élémentaires de l’accord, que devait faire Israël ?

Sharon a formulé la réponse en 2004 en concluant qu’Israël n’avait finalement pas besoin des territoires. Ils ne constituaient pas de bons arguments de négociation, puisqu’il n’y avait personne avec qui négocier. Ils ne pouvaient pas non plus être annexés à Israël, en raison du problème démographique découlant du contrôle maintenu sur la population palestinienne.

Et, pour finir, le contexte géostratégique a complètement changé. D’une part, l’URSS a disparu et, d’autre part, les États-Unis sont désormais la seule et unique superpuissance mondiale. Les États arabes, préoccupés par d’autres problèmes résultant de l’après-guerre froide, ont commencé à se désintéresser de ce conflit, alors que le problème de la sécurité au sein des territoires devenait lui-même inquiétant.

La solution de Sharon résidait dans le retrait unilatéral et dans l’idée qu’Israël déciderait lui-même de ses propres frontières temporaires, sachant parfaitement quels espaces seraient négociables dans le cadre d’un éventuel accord.

Par ailleurs, Sharon a fini par conclure qu’un mur de sécurité, projet historiquement soutenu par la gauche israélienne, renforcerait la protection du pays. Ainsi, Israël pourrait se concentrer sur les questions intérieures telles que le développement économique, l’amélioration de ses institutions publiques et la hausse du niveau de vie.

Cette approche a séduit la grande majorité des Israéliens, quelle que soit leur appartenance politique. De plus, la victoire du Hamas aux élections palestiniennes de janvier n’a fait que renforcer le nouveau consensus stratégique. Effectivement, ce nouveau consensus est partagé par la majeure partie des travaillistes et par le principal courant d’opposition au sein du Likoud.

Le rêve de paix, la ferveur nationaliste et le prétendu salut religieux qui ont animé les combattants politiques israéliens depuis plus d’un demi-siècle se sont envolés, laissant la place à un pragmatisme résigné. Tout ceci pourrait ne pas inspirer beaucoup d’enthousiasme.

Or, le pays qui a confié sa direction à Olmert n’est absolument pas déprimé. Au contraire, les sondages d’opinion publique démontrent que les citoyens restent fortement patriotes et optimistes quant à leur propre vie.

Ils ont surtout compris qu’aucun miracle ne peut naître de la politique et que le plus grand espoir qu’ils peuvent encore avoir consiste à limiter les menaces extérieures. Tel est l’héritage de Sharon. Et, en Israël, réaliser un tel objectif n’est pas une mince affaire.

Barry Rubin *
 
* Barry Rubin dirige le Global Research in International Affairs (GLORIA) Center (Centre mondial de recherches en affaires internationales) et la revue des affaires internationales du Moyen-Orient (MERIA). Son dernier ouvrage s’intitule The Long War for Freedom: The Arab Struggle for Democracy in the Middle East (La longue lutte pour la liberté : la lutte arabe pour la démocratie au Moyen-Orient).

© Project Syndicate, 2006
 
Mis en ligne le 02 avril 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org