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Judaïsme

Yeshayahou Leibowitz, un prophète dans son propre pays
12/12/2004

J’ai mis en ligne un article de Chamaï Leibowitz. (Voir : "Juifs pour la suppression des investissements en Israël"). J’ai fait, à son sujet, allusion à son grand-père, Yeshayahou, qui fut lui aussi, lui surtout, une personnalité extrêmement controversée, mais également un érudit et un écrivain fécond. J’étais peu satisfait de mes remarques à l’emporte-pièce sur ce personnage hors normes. Certes, je ne les avais émises que pour tenter d’éclairer le tempérament du petit-fils, qui marche sur les traces de son aïeul sur un point au moins : son zèle implacable dans la dénonciation des fautes de l’État d’Israël, et de ses déviations - réelles ou supposées - par rapport à l’idéal fondateur. (Voir : "Shamaï Leibowitz: droits de l’homme contre Israël"). Il n’entre ni dans mes compétences, ni dans le cadre des propos que j’ai consacrés à l’action politique tumultueuse et provocatrice de Chamaï Leibowitz, de chercher à analyser si elles trahissent l’influence de son grand-père Yeshayahou. Il m’a semblé utile et instructif, toutefois, de mettre en ligne ici un long portrait contrasté de ce dernier, que j’ai eu la chance de trouver sur le site de La Paix Maintenant. (Il a fallu ajouter tous les accents, car il n’y en avait aucun ; mais le jeu en valait la chandelle!) Menahem Macina.


www.lapaixmaintenant.org/article380

Mise en ligne : 15 mars 2003

Première Partie, par Aviv Lavie

Yeshayahou Leibowitz (z’l)Ses œuvres se vendent toujours bien, un public respectueux se précipite sur les livres qui sont écrits sur lui, des thèses de doctorat lui sont consacrées et il est une vedette de l’Internet. Il n’y eut aucune commémoration officielle lors du centenaire de la naissance de Yeshayahou Leibowitz, mais le mythe existe toujours.

Yeshayahou Leibowitz n’aimait pas du tout être appelé un "prophète". En consultant brièvement les archives qui remontent à la dernière fois que les orages de la guerre s’accumulaient au-dessus de l’Irak, on comprend qu’il avait de bonnes raisons d’être mécontent. En effet, lors d’un entretien publié dans ce magazine le 18 janvier 1991 sous le titre « Saddam n’est en rien pire que d’autres », Leibowitz déclarait son opposition à l’initiative de guerre des Américains dont il disait qu’elle était empreinte de cynisme et injustifiée. Il alla même jusqu’à prédire : « Je crois qu’il n’y aura pas de guerre, j’ai l’impression que le monde occidental, y compris les États-Unis, ne veut pas de cette guerre et, par conséquent, je doute que le gouvernement américain se lance dans une guerre. » La nuit même, peu après deux heures du matin, la première volée de missiles Scud s’écrasait en Israël.

Le fait que dans ce cas il se soit trompé dans ses prédictions est d’autant plus remarquable que Leibowitz était doué d’une grande clairvoyance dans ses analyses de processus qui se sont déroulés sur plusieurs dizaines d’années. L’exemple le plus célèbre concerne l’occupation et ses conséquences pour la société israélienne. « J’exige que nous nous retirions des territoires occupés, dans l’intérêt de l’existence de l’État juif d’Israël, dans lequel [une population de] 1,5 millions d’Arabes ne peuvent pas être inclus d’une manière viable, écrit-il au feu Dr Shimon Shereshevsky dans une lettre datée du 13 mars 1969. Même ce retrait ne nous rapprochera pas d’une paix entre les Israéliens et les Arabes. Nous sommes voués à subir une période assez longue sans paix et sans sécurité. »

Ainsi, avec quelques phrases écrites il y a trente-quatre ans, Leibowitz fit sombrer les rêves aussi bien de la gauche que de la droite. La majorité des Israéliens se rallierait sans doute à cette opinion aujourd’hui, bien qu’ils soient moins nombreux à accepter la solution qu’il proposait : le retrait unilatéral des territoires occupés.

Ce mois-ci marque le centenaire de la naissance de Yeshayahou Leibowitz : il est né à Riga en Lettonie en 1903. Depuis sa mort le 18 septembre 1994, pas moins de 14 livres ont été consacrés à Leibowitz et à sa philosophie. La plupart se sont très bien vendus, prolongeant ainsi la renommée dont jouissait Leibowitz de son vivant. Par exemple, le programme « L’Université sur les ondes », diffusé à la radio militaire, a publié plus de trois cents livres dans sa série de conférences, dont "Corps et esprit" de Leibowitz s’est le mieux vendu (12 000 exemplaires) ; derrière lui, "Sur les sciences et les valeurs" du même auteur (11 000 exemplaires). Un autre livre de Leibowitz, sur la foi de Maïmonide, figure parmi les cinq meilleures ventes.

Le fils de Shimon Shereshevsky, Michael Shashar publia son premier ouvrage sur Leibowitz du vivant du savant et philosophe, et deux autres après sa mort. Tous les deux ("Pourquoi a-t-on peur de Yeshayahou Leibowitz?", et "Leibowitz - un hérétique ou un croyant ?") ont figuré pendant des semaines sur la liste des meilleures ventes.

« Il a quelque chose de magnétique, explique Shashar, il fait vendre des livres. Prenez un chiffon, écrivez le nom de Leibowitz sur ce chiffon, mettez-le à l’étalage et tout le monde voudra l’acheter. »


N’est-ce pas de l’affectation ?

Shashar : « Peut-être. Mais si quelqu’un veut des livres pour décorer sa maison sans avoir vraiment l’intention de les lire, et qu’il veut un exemplaire de Leibowitz sur ses rayonnages, cela est significatif en soi. D’ailleurs je reçois énormément de commentaires sur mes livres, ce qui signifie que beaucoup de gens les lisent. »

De même Naomi Kasher, dont un livre sur Leibowitz est paru il y a deux ans ("La Foi de Yeshayahou Leibowitz"), pense que son nom est une mine d’or. Elle dit avoir énormément d’inscrits au cours qu’elle donnera sur Leibowitz au Collège académique de Tel Aviv-Jaffa, le trimestre prochain.

Dans la presse aussi le nom de Leibowitz est mentionné plus souvent que celui de bien des personnages encore actifs dans la vie publique. Une étude dans les archives de Ha’aretz montre qu’en 2002, le nom de Leibowitz est mentionné un peu plus d’une fois par semaine en moyenne (65 fois). Par conséquent, Leibowitz est encore bien vivant dans la presse et la littérature. Mais de quel Leibowitz s’agit-il ?


Le publicitaire, l’intellectuel et le prédicateur

« Chacun a son propre Leibowitz », remarque un membre de sa famille sous couvert de l’anonymat. « Puisqu’il avait une personnalité si diverse, chacun peut se rattacher à l’aspect qui lui plaît dans sa personnalité et dans ses activités. Il était un penseur dans le domaine de la foi et du Judaïsme, un biochimiste qui s’intéressait à la relation entre le corps et l’esprit, et il défendait des positions politiques convaincantes sur l’occupation et les relations entre l’État et la religion. Il secoua tout le monde quand il parla de "Judéo-Nazis ", mais en même temps c’était l’homme au chapeau mou et à la vieille sacoche, qui pendant soixante ans se hâtait, tous les matins, d’aller prier à la synagogue Yeshurun [dans le centre de Jerusalem]. »

En effet ceux qui ont connu Leibowitz insistent souvent sur la grande différence entre le personnage public et l’homme dans sa vie privée. Le Leibowitz public donnait l’impression d’être un absolutiste qui critiquait ou prêchait ses dures vérités en termes dénués de concessions, en somme quelqu’un auquel il ne fallait pas s’opposer. Pourtant ses proches le décrivent comme un homme affable, presque tendre, que l’on appelait même le "doux grand-père".

Naomi Kasher : « Il y a une différence considérable entre le personnage public et son comportement en privé. Il vivait très modestement, mais surtout il était prêt à parler à tout le monde, du Premier ministre au dernier des étudiants, insistant avec la même qualité de sérieux. Il ne se souciait guère des tribunes où il intervenait, il allait partout où il était invité sans même vérifier l’importance du public. »

Cinq ans après sa mort, le livre "Je voulais vous demander, Professeur Leibowitz", qui réunit des lettres écrites par Leibowitz et des lettres qui lui sont adressées, révèle un homme qui consacrait toute son attention à chacun de ses correspondants - et ils étaient nombreux. Ainsi, un jeune officier qui lui écrivit une lettre sur le but de l’existence et l’essence du divin, reçut une longue et touchante réponse, que Leibowitz terminait en suggérant à l’officier de venir le voir à Jérusalem s’il pouvait en trouver le temps, en ajoutant « Nous pourrons avoir une conversation sérieuse sur les grands sujets que vous soulevez. » Et il indiquait son numéro de téléphone.

Mais pour le grand public, le nom de Leibowitz est associé à une série de formules qui auraient pu être inventées par les plus grands publicitaires (bien avant que cette profession n’existe en Israël) : "Judéo-Nazis" - contrairement à ce que l’on croit, il utilisa cette formule pour décrire l’armée israélienne au Liban ; "discotel" - sur la transformation du Mur des lamentations (le "kotel") en un lieu de pèlerinage populaire après la guerre des Six Jours, en 1967 ; « clown soufflant dans un shofar » à propos de Rabbi Shlomo Goren, qui marqua la conquête du Mur des lamentations en soufflant dans une corne de bélier ; « une des institutions les plus méprisables dans l’histoire du peuple juif » - le rabbinat ; et même « 22 voyous pourchassant un ballon » - sur la nature du football. Chacune de ces railleries a suscité de la fureur à son époque. Pour certains (en général peu nombreux), ces remarques étaient des colonnes de feu marquant la voie qui devait être suivie ; mais elles étaient profondément troublantes pour la majorité. Ce qui est sûr, c’est qu’elles eurent un certain effet à l’époque. Mais quelle est l’influence de Leibowitz aujourd’hui ?

L’éditeur Yehuda Meltzer dit que ce qui reste ou ne reste pas de Leibowitz en dit bien davantage sur nous que sur lui : « Selon moi, l’influence de Leibowitz aujourd’hui est bien moindre que de son vivant, et s’il vivait encore, cette influence ne retrouverait pas le niveau qu’elle avait alors. Ceci est dû aux changements dans la société israélienne. La deuxième chaîne est venue sur les ondes peu avant sa mort et elle a créé un nouveau modèle de langage public. Leibowitz était l’intellectuel le plus en vue, qui savait toucher le public, mais je ne suis pas sûr qu’il saurait faire face à [Yosef] Lapid et au "nouveau" langage politique. Il aurait aussi plus de mal ces jours-ci à être publié dans le magazine du week-end des grands quotidiens. Ceci n’a rien à voir avec lui, sa sagesse ou sa philosophie ; cela a à voir avec un changement de tribune. Il est venu au bon moment dans un pays qui avait la bonne taille. »


Mais son influence en tant que penseur ?

Meltzer : « Ce qui est particulier chez Leibowitz c’est que personne d’autre n’était capable d’être aussi éminent dans tous les domaines qu’il connaissait. Il était professeur de biochimie, et, en tant que tel, il était influencé par certains grands biochimistes du siècle dernier. La plupart des gens qui traitent de sa pensée religieuse, par exemple, ne se rendent pas du tout compte de cette influence. Il est très difficile d’avoir une image complète d’un intellectuel de cette envergure, sans être conscient des vastes portions de son univers. Les gens disent qu’il n’était pas systématique, que sa philosophie manque de méthode mais lorsque l’on voit une telle masse de textes, des milliers de pages pour son commentaire hebdomadaire de la Torah aux questions relevant de la psycho-physiologie, on est presque obligé de dire : "Un instant, y a-t-il une méthode ici ?" N’oublions pas qu’il s’agit de 70 ans d’activité intellectuelle intense dans tellement de domaines. Il n’y aura plus jamais un intellectuel comme lui en Israël. »

Mais le fait de s’étendre à tellement de domaines n’a-t-il pas un prix ?

« Justement. Quand nous avons fêté ses 75 ans, je lui ai posé la question : s’il devait redevenir le jeune homme de 20 ans qu’il était à Berlin, ne se concentrerait-il pas sur la biochimie ? J’ai ajouté que s’il l’avait fait, il aurait sans doute reçu le prix Nobel. Ma question l’émut beaucoup. Il réfléchit un instant et puis s’écria : "D.ieu m’a donné beaucoup de défauts mais pas celui de la modestie. En ce qui concerne le prix Nobel, bien sûr que je l’aurais reçu. Mais quant au contenu de ta question, je ne sais que te dire." En d’autres termes il savait que sa décision de traiter de tant de sujets, son désir de toucher à des mondes si différents et, par-dessus tout, son besoin d’être actif en politique, de traiter des questions douloureuses de la vie quotidienne et de voyager de par le pays pour prêcher sa philosophie, tout cela se faisait aux dépens de quelque chose. On peut raisonnablement penser que s’il avait consacré sa vie à l’étude d’un seul sujet, il aurait fait des découvertes qui auraient fait avancer la science. »


Comprenait-il les implications de ses choix ?

« Je pense que nous ne décidons pas de la vie que nous allons mener, de la même manière que nous achetons un appartement, en choisissant d’une manière organisée entre plusieurs possibilités. Je ne pense pas qu’il se soit assis un jour en se disant "Je dois choisir entre la biochimie et tout le reste". Il était simplement mu par les événements et suivait son cœur. Il semble avoir eu besoin de toucher à tout ; il connaissait tous les rayons de la Bibliothèque nationale, et il avait tout particulièrement besoin d’être engagé dans la vie quotidienne. Bien sûr, cela a mené à des incidents quand il a exagéré, par exemple avec les "Judéo-Nazis", mais je ne pense pas que les jeunes d’aujourd’hui comprennent l’effet que cela a eu à l’époque, quand nous nous reposions à Jérusalem après avoir pris le Mur des lamentations et, tout d’un coup, nous l’avons entendu à la radio qui appelait au retrait de tous les territoires conquis, parce que nous ne pourrions pas les garder et que cela nous pourrirait de l’intérieur. »

Curieusement Leibowitz lui-même confirme indirectement l’observation de Meltzer sur les relations réciproques entre Leibowitz et les médias. Il y a quelques mois, lors d’un entretien publié dans l’hebdomadaire Makor Rishon, Michael Shashar parlait d’une conversation qu’il avait eue avec son maître : « Je lui ai souvent demandé ce qui le poussait à faire les déclarations publiques qu’il faisait. Il m’expliqua : "Nous vivons dans un monde tellement inondé par un flot d’informations venant de la radio, de la télévision et de la presse que si l’on parle un langage ni chair ni poisson, personne ne vous entendra." »


Le provocateur, l’éclectique, le sioniste

Leibowitz a suscité des controverses dans d’autres domaines que celui du politique. Il y a ceux qui contestent son importance en tant que penseur. En 1995, l’historien Aviad Kleinberg écrivit : « On peut discuter de l’importance de Leibowitz en tant que philosophe ; c’était en tant que provocateur qu’il était sans pareil. Nous pouvons tirer des conclusions du fait, typique de la société israélienne, que même les gens qui ne comprenaient absolument rien à la philosophie de Leibowitz étaient séduits par son dogmatisme, son courage. C’est plus pour ce qu’il était que pour son œuvre qu’il s’est vu offrir le prix Israël. Bien qu’il se soit intéressé à plusieurs domaines, il n’a rien accompli d’important dans aucun d’eux. »

À l’heure actuelle Kleinberg dirige le programme d’études générales à l’université de Tel Aviv et il ne désire pas reprendre l’offensive contre Leibowitz ; il note pourtant que les années qui se sont écoulées depuis qu’il a écrit son article contre Leibowitz ne le poussent pas à changer d’avis. « Je me tiens à ce que j’ai écrit alors. Je pense qu’il n’a guère d’influence aujourd’hui, que ce soit en politique ou en philosophie. Ce n’était pas un philosophe systématique mais un penseur éclectique. Beaucoup de ses disciples ont continué à écrire sur lui, ces dernières années, et ils sont en train de créer une école de pensée de Leibowitz, et il est difficile de voir quelles en seront les conséquences. Dans un certain sens, il s’agit d’une sorte de culte. Il était une voix claire dans le domaine politique, mais ses écrits sont moins impressionnants. En ce qui concerne le judaïsme, ses positions étaient complexes et parfois confuses. D’une part, il était éclairé ; de l’autre il était pieux et pratiquant, parfois conservateur, et il avait peu de sympathie pour les Chrétiens. »

Naomi Kasher n’est pas du même avis : « Je suis convaincue que sa contribution dans le domaine de la pensée restera dans les mémoires, même si les gens ne sont pas toujours d’accord avec lui. Ce sont ses provocations qui seront oubliées. À mon avis il a lancé une révolution copernicienne dans la pensée sur le judaïsme, et ce genre de révolution n’est jamais oublié. Freud et Darwin n’ont pas été oubliés, bien que certains aient continué sur la voie qu’ils avaient tracée, tandis que d’autres la contestaient, et ce parce que les révolutions ne sont jamais effacées. »

Selon Kasher, l’essence de la révolution de Leibowitz est « dans son affirmation que la véritable épreuve de l’humanité d’un être tient à ses actes et non à ses pensées. Dans cette perspective, les commandements de la religion sont l’essence du culte de Dieu, et en les respectant une personne ne fait pas progresser une cause et n’attend aucune sorte de récompense. Il n’y a pas de système de relations réciproques entre l’homme et son Créateur. Leibowitz part de l’obligation religieuse externe et la foi est un élément secondaire, et ceci était entièrement à l’opposé de ce qui avait été accepté jusqu’alors. Il était aussi un révolutionnaire dans son attitude à l’égard des femmes. Il était très mécontent que l’étude de la Torah soit interdite aux femmes et il recommandait de changer la loi religieuse pour que les femmes puissent faire partie de la culture religieuse. De ce point de vue, il n’était pas du tout conservateur. »

Kasher croit également que la pensée politique de Leibowitz est toujours très pertinente : « Il avait une influence sur le public pour tout ce qui concerne nos liens avec nos voisins et avec les frontières du pays. En se dissociant d’une conception sacrée de la terre, en expliquant pourquoi nous devrions fuir les territoires occupés et en s’élevant contre le Gush Emounim [Parti des croyants, le mouvement des colons], il donnait une légitimité aux partisans du retrait des territoires. Il pansait la conscience de ceux qui se sentaient mal à l’aise, à l’idée de renoncer aux territoires. C’est lui qui leur a permis de dire, en toute conscience, qu’à un certain moment, il faudrait abandonner les territoires occupés et que ce ne serait pas un désastre. Ces choses restent. Il a contribué d’une manière très importante au lent et incessant goutte à goutte de cette idée, sans que nous nous en rendions même compte. »

Mardi prochain, une conférence se tiendra à l’université Ben-Gourion du Negev,à Be’er Sheva, pour marquer le centenaire de la naissance de Leibowitz, à laquelle participeront entre autres Avi Ravitzky, Marcel Dubois et Yirmyahou Yovel. L’organisateur de la conférence, David Ohana, est convaincu que Leibowitz est pertinent dans un autre débat : le débat dans lequel il s’est engagé avec ceux qui se définissent comme des post-sionistes et qui mettent en cause le droit d’Israël à exister. « Leibowitz était avant tout un sioniste et il donna une bonne réputation au sionisme. Qu’est-ce que le sionisme ? Le sionisme signifie que les Gentils ne nous gouverneront pas et que nous ne gouvernerons pas les Gentils. Nous n’avons respecté ce critère qu’entre 1948 et 1967. C’était son sionisme moderne, éclairé. Le sionisme ainsi qu’il le concevait exigeait que l’on prenne ses responsabilités. La diaspora avait un prix : elle n’impliquait aucune responsabilité ; le sionisme signifie l’évasion de l’évasion. Être sioniste signifie que l’on est aussi responsable de ce qu’a fait [l’ultranationaliste Meir] Kahana et de ce que fait [le service de sécurité] Shin Bet. »

« Leibowitz était radical, dans le sens où il était un extrémiste ; il était radical au sens étymologique du mot, qui signifie "racines". Il alla jusqu’à la raison d’être et aux racines de notre pays : être un sioniste éclairé. Depuis sa mort, la mode chez les intellectuels veut que si vous êtes radical, vous êtes anti-sioniste. Leibowitz a montré que l’on pouvait être à la fois radical et sioniste. »


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Deuxième Partie

www.lapaixmaintenant.org/article379

Le Juif, l’homme de gauche, l’isolé

« Cher Professeur Leibowitz,

« Même un vieux sage devrait faire attention à ce qu’il dit et ne pas dire des choses fausses et injurieuses. Il semble que vous n’écoutiez que vous-même et votre groupe de sycophantes. Nous avons veillé à ce que des représentants de
Yesh Gvoul et Année 21 [des opposants à l’occupation], et pas seulement des objecteurs de conscience, figurent dans notre liste de candidats à la Knesset. Vous vous attendez à ce que 10 députés entrent en action. J’en dirige cinq. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera. Alors pourquoi insistez-vous pour nous faire perdre courage ? Je suggère que vous trouviez un autre souffre-douleur malgré votre haine féroce pour Mme Eichman-Aloni.

« Respectueusement,

« Shulamit Aloni

« 16 novembre 1988 »


(La lettre d’Aloni était une réponse aux critiques que lui adressait Leibowitz, ainsi qu’au parti Meretz, pour leur position concernant le refus des soldats de faire leur service militaire dans les territoires occupés).


Beaucoup de gens de gauche ont considéré Leibowitz comme un modèle, mais cela ne l’a pas empêché de critiquer aussi férocement certains dirigeants de gauche que ses adversaires de droite. D’une manière générale, les relations entre Leibowitz et la gauche, ou plus précisément, l’attitude de la gauche à son égard, peuvent se résumer à un malheureux malentendu.

David Ohana : « Les gens de gauche qui se sont ralliés à lui n’ont pas compris l’étendue de sa vision théologique et politique. Ils ont pris chez lui ce qui leur convenait : l’appel au retrait des territoires occupés ; mais le problème politique ne constituait qu’une partie de sa vision complète, qui était fondée entièrement sur son refus de l’idolâtrie. Il refusait d’attribuer un caractère sacré à quoi que ce soit en dehors de Dieu. L’adoration du Mur des lamentations est de l’idolâtrie, la sanctification des territoires est de l’idolâtrie et, à certains moments, la glorification de l’État par-dessus toute chose est aussi de l’idolâtrie. »

Le judaïsme et la foi constituaient l’élément central de l’identité de Leibowitz et, dans les années 50, il était encore un partisan enthousiaste de la théocratie. Il était loin d’appartenir à la tribu laïque de gauche, bien que la tribu national-religieuse l’ait déclaré persona non grata. Cependant Avi Sagi, professeur de philosophie à l’université Bar-Ilan et chercheur à l’institut Hartman, lui-même un ancien élève de Leibowitz, est convaincu que l’attitude dominante chez les national-religieux à l’égard de son maître a changé d’une manière radicale. Selon Sagi, Leibowitz avait été considéré comme un hérétique et rejeté par sa communauté naturelle, mais celle-ci est petit à petit revenue sur ses positions : « Paradoxalement, Leibowitz est revenu à la même situation dans laquelle il se trouvait, avant la guerre des Six Jours, un héros du mouvement sioniste religieux et presque inexistant dans la société laïque. Jusqu’au milieu des années 50, il faisait partie intégrante du camp des religieux, il était l’un de leurs principaux porte-parole. Petit à petit, quand il découvrit que l’État était militariste, il est devenu le plus grand critique du camp religieux sioniste. Il en résulta une crise personnelle profonde et une crise dans son camp. Maintenant, après plus de 40 ans, il est en train de revenir dans son camp. La jeune génération lit ses livres. Je reçois des lettres d’élèves de yeshiva qui étudient ses ouvrages, et des étudiants à l’université lui consacrent des thèses de doctorat. »


Comment expliquez-vous sa réhabilitation ?

Sagi : « Le camp des religieux est en train de beaucoup changer : le déclin de l’autorité des rabbins, la révolution féministe, la recherche d’une nouvelle religiosité. Les bourgeois religieux des villes se languissent d’une religiosité différente, une religiosité qui expliquerait la nature de leur existence au cœur de la société israélienne. Les sionistes religieux se trouvent partout, dans l’armée, dans les médias, et les réponses classiques ne leur suffisent plus. Leibowitz leur fournit une alternative qui n’est pas dogmatique, une expérience qui est centrée sur l’être humain. La pensée de Leibowitz nourrit cette révolution. Quiconque cherche une réponse intellectuelle aux choses qu’il fait dans la pratique trouvera cette réponse dans les ouvrages de Leibowitz. »


Mais encore, ne diriez-vous pas que d’un point de vue politique, rien n’a changé, puisque le camp des nationaux-religieux s’est placé encore plus à droite ?

« La différence c’est que Leibowitz n’est plus parmi nous. Durant sa vie, l’apport de Leibowitz était sa présence elle-même plus encore que les arguments qu’il présentait. Sa force et son énergie extraordinaire venaient de son charisme. En fin de compte sa doctrine en matière politique était assez superficielle, elle n’avait rien de très particulier.
« Beaucoup d’autres avant lui et partout dans le monde ont dit la même chose sur le refus de servir. Ce qui le rendait unique c’est qu’il était un intellectuel engagé, quelqu’un qui jouissait d’une tour d’ivoire universitaire mais qui se battait dans l’arène de la vie et était prêt à payer le prix pour ses positions, une sorte de John Wayne de l’université. Mais en fin de compte, il ne faut pas être Yeshayahou Leibowitz pour dire qu’il est immoral qu’un peuple en domine un autre. Par conséquent, une fois qu’il n’est plus des nôtres, il devient moins gênant et ses provocations s’estompent. »



Comment préférait-il rester dans notre mémoire, en tant que militant politique ou que grand penseur ?

« Je ne peux pas parler à sa place. Je me souviens que lorsque nous travaillions à un livre qui lui était consacré, je lui ai demandé : "Shaya, explique-moi comment il se fait qu’à l’égard de ceux qui te sont les plus proches - le public religieux - tu es le plus assassin des critiques, alors que pour le public de gauche, avec lequel tu ne peux pas même boire un verre d’eau, tu es un héros ?" Il se tut soudain. Il me regarda sans rien dire pendant quelques minutes. J’avais devant moi un homme triste. C’était pour lui une grande tragédie que d’être coupé de son public. »


Le drapeau rouge, le traître, le réformateur social

Tout le monde n’est pas de l’avis de Sagi sur le rapprochement de Leibowitz et de la communauté religieuse sioniste. « Sagi voit ce qu’il veut voir note un rabbin dans le camp religieux sioniste. Ce qu’il décrit s’applique à lui-même et à une centaine de gens dans le même groupe, mais cela ne représente pas tout le public religieux. »

Michael Shashar émet également des doutes : « La majorité du public national-religieux est messianique. En ce qui concerne la pensée politique, la plupart d’entre eux n’ont que faire de Leibowitz, et encore moins dans le domaine religieux. Par exemple, dans les années 50 il a publié des articles dans Hatzofeh [le journal du Parti national religieux], alors que ce serait inconcevable à l’heure actuelle. »


Gonen Ginat, rédacteur en chef de Hatzofeh : Est-ce vrai ?

« Pour des raisons que l’on comprendra, il m’est assez difficile ces jours-ci de publier des articles de Leibowitz. En tout cas, je suis convaincu que dans cent ans personne ne se souviendra plus de Yeshayahou Leibowitz, alors que dans les yeshivoth il y aura toujours des cours sur les écrits de sa sœur Nehama [une spécialiste renommée de la Bible]. Elle le dépasse en tout, mais à part une poignée d’orthodoxes endurcis, personne ne la connaît. Quant à Leibowitz, j’ajouterai que lorsque je suis allé voir mon fils dans son école de préparation militaire, j’ai vu des livres de Leibowitz, un commentaire sur les Pirkei Avot [L’Éthique des Pères]. Personne n’avait honte de le lire. Vous ne devez pas être d’accord avec ses idées politiques pour lire ses ouvrages religieux. Lorsque le rabbin de ma colonie fait un cours sur Maïmonide, il utilise de nombreux exemples tirés de Leibowitz, et il est aussi de droite qu’il est possible. »

Pour beaucoup de rabbins du parti religieux sioniste, Yeshayahou Leibowitz est encore un drapeau rouge. Il n’y a pas longtemps, par exemple, Rabbi Shmuel Eliahu, le grand rabbin de Safed, lança un décret religieux interdisant la lecture de Leibowitz.

Si Avi Sagi a des raisons d’être optimiste, c’est à cause du groupe qui se trouve derrière le site Internet qui porte le nom de Leibowitz (www.leibowitz.co.il – uniquement en hébreu). Ce site a été créé, il y a deux ans, par Yehiav Nagar, un informaticien de 27 ans, qui explique : « Pour les gens qui connaissent Leibowitz par ses prestations à la télévision, c’était un homme haïssable. Mais quand j’ai découvert ses écrits, j’ai tout d’un coup trouvé une pensée profonde et une compréhension. En tant que jeune religieux, je n’ai personne dans mon entourage naturel avec lequel parler de lui. La plupart des religieux lui sont très hostiles, la première chose que l’on entend c’est "hérétique". La meilleure chose qui arriva après sa mort c’est qu’il provoque moins d’antagonisme. Les gens commencent à lire ses ouvrages et alors ils changent d’attitude. L’Internet est un bon moyen pour communiquer avec des gens auxquels vous n’avez normalement pas accès. »

Un groupe de 15 à 20 admirateurs de Leibowitz s’est formé autour de Nagar, la plupart des religieux. Ils sont devenus un groupe assez lié, organisant même des shabbat d’étude ensemble au kibboutz Ein Tzourim. Le site Internet présente des articles, des informations sur des livres et sur des événements concernant Leibowitz, et aussi une tribune pour un vif échange d’idées. Des internautes de l’extérieur se joignent parfois à la discussion et on les reconnaît immédiatement. Nagar explique : « Vous pouvez voir tout de suite lequel des participants a lu ses textes et sait de quoi ils traitent, et lequel connaît Leibowitz seulement pour ses déclarations politiques. » D’habitude les discussions relèvent de la "situation" - ces jours-ci, le sujet est la guerre prochaine contre l’Irak.

Il y a, sur le site, un appel assez drôle à ce que l’État d’Israël reconnaisse Leibowitz comme prophète, bien qu’en réalité, les disciples et la famille de Leibowitz ne plaisantent pas sur l’attitude de l’État à son égard. Les dirigeants continuent à le considérer comme anathème. Autant que l’on sache, pas un seul projet ne porte son nom. L’épisode de sa nomination pour le prix Israël et de son refus, à la suite des protestations véhémentes du public, est typique de l’attitude générale à son égard, même après sa mort. Il a été proposé de donner son nom à une rue, à Haifa et à Jérusalem, mais la proposition a été rejetée.

« Aussi longtemps que Olmert et les Har‘edim [ultra-orthodoxes] contrôlent Jérusalem, il n’y a aucune chance pour que cela arrive », dit Mira Ofran, la fille de Leibowitz, en se référant au maire Likoud, Ehud Olmert, qui vient de démissionner, et à la communauté ultra-orthodoxe dont vient le maire faisant fonction, qui remplace Olmert. La municipalité de Haïfa a demandé à Michael Shashar une recommandation concernant Leibowitz, mais il reçut, quelques mois plus tard, une lettre expliquant : « Bien que la majorité des membres du conseil municipal reconnaissent sa contribution et son influence dans de nombreux domaines, une majorité parmi ceux qui ont voté n’ont pas approuvé l’idée de donner son nom à une rue, à cause de ses déclarations polémiques. » Amram Mitzna [du parti Travailliste] était le maire, à l’époque.

Ce sont les membres de sa famille, et ils sont nombreux, qui poussent vigoureusement à la commémoration de Leibowitz. Yeshayahou et Gerta Leibowitz eurent six enfants, dont deux moururent jeunes, de maladie. Les quatre autres suivirent les traces de leurs parents (Gerta avait un doctorat en mathématiques) et devinrent des universitaires : Elia Leibowitz est professeur d’astrophysique, Mira Ofran est titulaire d’un doctorat de physique, Yossi Yovell, d’un doctorat de chimie, et Yiska Leibowitz est avocat, procureur de la région sud. Certains des petits-fils sont eux-mêmes devenus célèbres, notamment Yoram Yovell, psychiatre et auteur d’un livre populaire, "Transports de l’esprit" (en hébreu), et l’avocat Chamaï Leibowitz, qui défend le militant palestinien Marwan Barghouti, et qui a provoqué une réaction violente quand il a comparé son client à Moïse.

Mira Ofran, qui est l’un des éditeurs du livre sur la correspondance de Leibowitz, paru après sa mort, note que beaucoup de lettres restent encore inédites, mais il n’a pas de projet pour un autre livre sur sa correspondance dans un avenir proche. Pour le moment, l’effort de documentation se concentre surtout sur le grand nombre d’enregistrements existants. « Si vous prenez le temps d’écouter tous les enregistrements, vous n’aurez toujours pas fini au bout d’un an et demi, dit-elle. Il a donné des cours dans tous les coins du pays et les gens l’ont enregistré. Quand les gens allaient le voir pour des conversations en privé, ils apportaient un magnétophone ; des dizaines de personnes, peut-être plus, m’ont déjà dit qu’ils ont des enregistrements. Il y aussi les enregistrements de la leçon hebdomadaire qu’il donnait à la synagogue Yeshurun, sur le "Guide des Égarés" [de Maïmonide], et un cours qu’il a fait sur la philosophie de la biologie n’a pas encore été édité. »

Elle ajoute : « Leibowitz n’aimait pas quand les gens disaient qu’il était un mythe. Car, s’il était quelque chose, c’était un pourfendeur de mythes. Il a fait de la destruction des mythes un but moral important, ce n’était pas seulement un jeu de société, ou un moyen de fâcher les gens - les mythes peuvent être dangereux, ils contiennent un élément irrationnel, nocif.

« Il est devenu un réformateur social, il a montré où étaient les défauts et les faiblesses, et ainsi, il est devenu une force de changement. Il est arrive à ce statut à cause du contenu de ce qu’il disait, de son style abrupt, de son ton sans équivoque, dénué de tout commentaire ou de regrets. Il a gardé cet esprit jusqu’au dernier jour. Il travaillait par électrochocs : d’abord les gens refusèrent ce qu’il disait, puis ils s’habituèrent et finalement ses idées pénétrèrent. Aujourd’hui nous voudrions une personnalité comme lui, qui pourrait nous sortir de notre stagnation conceptuelle. »


© La Paix Maintenant

(Traduction Marie-Hélène le Divelec.)

Mis en ligne le 12 décembre 2004 sur le site www.upjf.org.