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Christianisme

’Le Christianisme et ses Juifs’, de J. Favret-Saada
18/10/2004

Je ne saurais trop recommander à nos internautes la lecture de ce livre passionnant, qui repose sur une érudition dominée et un maniement parfait de la langue française. Qu’on ne comprenne pas mal le titre : il ne s’agit pas d’un livre de théologie (Mme Favret-Saada est ethnologue !), encore moins d’un pamphlet polémique ou d’un règlement de comptes entre Juifs et chrétiens. La critique de Henri Raczymow, reproduite ci-après, vous dira, mieux que je ne saurais le faire, la contribution exceptionnelle, qu’apporte ce livre, à l’histoire mouvementée des Juifs dans les nations (ici surtout dans les pays de langue allemande). Je n’ajouterai qu’une chose : l’ouvrage foisonne de citations de première main, qu’on ne trouve dans pratiquement aucun autre ouvrage. A elle seule, l’anthologie qu’elles constituent, justifierait l’acquisition de cet ouvrage de référence, que je n’hésite pas à qualifier d’indispensable. Menahem Macina.

Jeanne Favret-Saada, en collaboration avec Josée Contreras, Le christianisme et ses juifs 1800-2000

Le christianisme et ses juifs
Commander par la FNAC.
Seuil, mai 2004
ISBN 2-02-033794-0
500 pages


Le christianisme et ses juifs, de Jeanne Favret-Saada, est un ouvrage très ambitieux, à la fois savant - fruit d’années de recherche - et d’une lecture aisée. Un livre à deux entrées.

D’une part, une histoire méticuleuse, écrite avec un grand sens de la pédagogie, des relations si complexes et ambiguës entre l’Église et les Juifs à l’âge moderne (disons depuis le XVIIIe siècle). D’autre part, et c’est là sans doute la grande originalité de cette recherche, l’examen d’un spectacle donné tous les dix ans dans et par un petit village de Bavière, Oberammergau, depuis 1634. Un spectacle très kitsch, très ringard. Dix-sept actes, neuf heures de représentation. Et, l’un n’empêche pas l’autre, un spectacle très antisémite. Avec son inévitable «Juif errant», alias Ahashverus, personnification du peuple élu et déchu, éternellement puni pour n’avoir pas reconnu le Christ. Car cette Passion est d’abord un spectacle religieux. En y assistant, les spectateurs, nous dit l’auteur, ne viennent pas seulement voir une pièce de théâtre, mais ils participent à un exercice spirituel. Une manière de chemin de croix. C’est d’une Passion du Christ qu’il s’agit. Oui, comme le film de Mel Gibson, et aussi abjecte.

L’immense succès de ce spectacle ne se démentira jamais jusqu’à nos jours, attirant jusqu’à 500 000 spectateurs, et cela, chose dont s’étonne l’auteur, malgré la désaffection croissante des Occidentaux pour la pratique religieuse. La compagnie britannique Thomas Cook ouvre un bureau à Oberammergau dès 1870. Explosion touristique. Le prince de Galles rapplique. Cela devient un must mondain et d’ailleurs cosmopolite. On y verra bientôt une affluence de têtes couronnées de l’Europe entière, des gouvernants, des célébrités. Dans les années 1920, le village de la Passion est de tous les villages allemands le plus connu des Américains. Les journalistes anglo-saxons qui, à cette époque, s’y bousculent ne voient rien des violences antisémites qui s’y donnent en spectacle. On imagine sans peine que la nazification ici comme ailleurs se fera en douceur. L’Église condamnera bien le racisme nazi, en théorie. Mais pas son antisémitisme en pratique ! Le New York Times fera, en 1934, l’éloge du spectacle.
On y entendra pendant deux heures Heil Hitler !

On l’aura compris, l’ouvrage confronte une double histoire, une macro-histoire, à l’échelle européenne, et une micro-histoire, à l’échelle locale. C’est à travers cette Passion bavaroise que l’auteur nous aide à comprendre les avatars de l’histoire et de l’anthropologie des rapports entre le christianisme et les Juifs, et le passage subtil entre l’antijudaïsme médiéval, d’essence religieuse, et l’antisémitisme moderne, d’essence «raciale», menant à des visées exterminatrices. Le Grand Sacrifice du Golgotha - tel est le titre de la représentation - a pour but de catéchiser les fidèles par le jeu dramatique. Le Christ triomphe, à la fin, sur le mal. Et le mal, c’est les Juifs. Cette Passion villageoise délivre aux fidèles le message suivant, ultra simple : le Christ est venu pour te sauver, ce sont les Juifs qui l’ont crucifié. S’il arrive que l’acteur jouant le rôle du Christ s’évanouisse pendant la «crucifixion», ceux qui interprètent les «Juifs» poussent des cris de jubilation… Dans cette vision, catholiques et luthériens se réconcilient. Ils communient dans leur génie chrétien commun, mais aussi, puisque nous sommes en Allemagne, dans leur germanité. La venue des Lumières, au XVIIIe siècle, n’arrangera pas vraiment les choses. Pour l’Aufklärung, le judaïsme est une religion fossile, un pur obscurantisme. Il est perçu comme irréductiblement étranger à la germanité chrétienne. Les Juifs doivent ou bien se convertir, ou bien demeurer silencieux dans leurs ghettos. Une revue du Saint-Siège écrivait, en 1880, qu’en émancipant les Juifs, le système dit libéral a lâché des meutes de loups sur les innocents troupeaux de brebis.

Et après Auschwitz ? Eh bien, ce sera comme avant. Les habitants de ce bourg craindront même le retour des Juifs. Ils se lamentent, rapporte l’auteur : Le Führer s’est trompé, il a tué les bons Juifs et il nous a laissé les mauvais ! Un rabbin américain adresse un rapport alarmant au gouverneur militaire : La population bavaroise hait à ce point les Juifs survivants que, si l’armée américaine se retirait aujourd’hui, il y aurait sur le champ des pogroms.

Travail exemplaire que cet ouvrage de référence. La sortie du film de Mel Gibson nous a montré récemment que la bête était encore féconde…

Henri Raczymow

(Sur le site du CCLJ)

Mis en ligne le 18 octobre 2004 sur le site www.upjf.org.