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Antisémitisme

Le clair soleil le révélera au grand jour [un Juif tué pour six sous], Grimm
20/03/2005

Un conte des Frères Grimm

À un compagnon tailleur qui s'en allait de-ci, de-là, de par le monde en faisant son métier, il arriva une fois qu'il ne trouva plus de travail et que sa pauvreté fut telle, qu'il n'avait plus un sou vaillant en poche, ni plus rien à manger. Mais voilà qu'il rencontra sur sa route un Juif et, s'imaginant qu'il devait avoir beaucoup d'argent sur lui, le compagnon tailleur chassa Dieu de son cœur et se jeta sur le Juif en lui disant : « Donne-moi ton argent, ou je te bats à mort ! »

Le Juif lui répondit : « Laissez-moi la vie sauve ! De l'argent, je n'en ai point : huit sous, c'est tout ce que je possède ! »

L'autre lui hurla sous le nez : « Oh que si tu en as, de l'argent, et il faudra qu'il apparaisse ! »

Il se jeta sur le Juif, le roua de coups et s'acharna sur lui jusqu'à son dernier souffle. Sur le point de mourir, le Juif put dire encore : « Le clair soleil le révélera au grand jour ! » Puis il expira.

Le compagnon tailleur eut beau lui retourner toutes ses poches, il ne trouva rien de plus sur lui que les huit sous qu'il avait dit ; alors il tira le corps derrière un buisson et continua ses voyages en vivant de son métier. Longtemps après, quand il eut vu bien du pays, il eut un emploi dans une certaine ville, chez un maître tailleur qui avait une fille fort jolie ; il la courtisa, l'aima et vécut heureux en ménage.

Bien plus tard, alors qu'ils avaient déjà deux enfants, ils eurent le foyer pour eux seuls, ayant perdu leurs vieux parents. Le tailleur, un matin, travaillait sur sa table, devant la fenêtre, et sa femme lui apporta une tasse de café brûlant ; il en versa dans la soucoupe pour le boire, et comme il l'approchait des lèvres, le soleil s'y mira et envoya en réverbération des cercles lumineux qui bougeaient sur le mur, près du plafond. Le tailleur jeta les yeux sur ces éclats lumineux et mouvants, puis dit soudain :

« Eh oui, il voudrait bien le révéler au grand jour mais il ne le peut pas ! »

Sa femme, intriguée, lui demanda ce qu'il entendait par là, mais il lui répondit qu'il ne pouvait pas le lui dire.

« Si tu m'aimes, insista sa femme, tu me le diras quand même ; il ne saurait y avoir de secret entre nous, et puis… et puis… »

Bref elle lui prodigua les plus douces paroles qu'on puisse entendre, le cajola, le câlina, le pressa sans répit jusqu'à ce qu'il lui eût raconté qu'il avait tué un Juif, il y avait de cela très longtemps, quand il faisait son tour de compagnon tailleur pour achever son apprentissage avant de passer maître. Il était sans le sou, affamé, et il l'avait battu à mort ; et ce Juif dans son agonie, avait dit ces dernières paroles : « Le clair soleil le révélera au grand jour. »

Alors là, maintenant, le soleil avait bien essayé de le révéler au grand jour, il avait brillé et fait des dessins sur le mur, mais il n'y était quand même pas arrivé. Cela dit, naturellement, il lui fit promettre de ne le répéter à personne, à personne absolument ; et elle le lui promit, puisqu'il y allait de sa vie.

Pourtant, il s'était à peine remis au travail que déjà elle le racontait à sa voisine, bien entendu sous le sceau du plus grand secret, en lui faisant promettre qu'elle n'en soufflerait mot à âme qui vive. Mais trois jours ne s'étaient pas écoulés que toute la ville le savait et que le tailleur fut arrêté, jugé et exécuté.


Jacob et Wilhelm GRIMM *


* Les Contes, (1812), Flammarion, 1986, tome 2, p. 158-159.

[Texte aimablement communiqué par Lanah.]

Mis en ligne le 21 mars 2005 sur le site www.upjf.org.