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Israël (Société - mentalités)

Arafat, le rabbin et quelque 200 chrétiens de gauche
03/08/2004




Voir le commentaire de Menahem Macina, intitulé "Non soluble dans le pacifisme, le conflit palestino-israélien".


Avant-Propos


Vendredi 7 novembre 2003, un groupe de 200 français, majoritairement chrétiens et de gauche, débarquent sur le tarmac de Tel Aviv. L’organisateur est Hubert Debbasch, patron de l’agence de voyages, «La Procure Terre entière», qui organise des croisières et des itinéraires spirituels. Titre de cet itinéraire particulier: "Voyage interreligieux de Témoignage Chrétien"
(www.lpte.com/pages/itineraires/frameset.asp?PAGE=itineraire_detail&IdItem=1087).

À partir des nombreux rushes pris au cours de ce voyage, le documentariste Jeuland (auteur de "Il était une fois les Communistes") a réalisé un documentaire, qu’il a intitulé "La paix, nom de Dieu !", que France2 a diffusé le jeudi 29 juillet, à 22h 40.

Un document saisissant, souvent choquant et irritant, parfois bouleversant, mais surtout crûment révélateur des véritables sentiments de ces français (presque tous) moyens, à l’égard de deux peuples en conflit : Israël et les Palestiniens.

Le film se concentre sur cinq participants : la doyenne catholique du voyage, Madame Bourgoin, mais surtout deux jeunes juifs, Emmanuel Szurek et Emmanuel Tordjman, et deux femmes musulmanes. Sans commentaire, on nous montre leur cheminement, leurs émotions et leurs questionnements. Intervient un sixième personnage qui prend petit à petit une place centrale : le rabbin Philippe Haddad qui, à Ramallah, est photographié, sanglotant d’émotion, aux côtés d’Arafat.

Nous vous proposons, ci-après, une transcription - partielle, mais largement représentative des événements et des réactions, gestuelles et verbales, des participants à cette excursion d’un genre particulier.

Les propos des protagonistes sont en caractère bleu.

Par souci de brièveté, cette transcription commentée se limite à trois épisodes, qui sont révélateurs de l’état d’esprit de ces "pèlerins de la paix". Ils constituent les 3 premières parties, auxquelles vient s’ajouter une quatrième, consacrée au cas particulier du rabbin Haddad qui, à son corps défendant, deviendra vite l’un des personnages centraux de cette aventure. La dernière partie consistera en un bref épilogue.
Notre commentaire fera l’objet d’un document ultérieur spécifique.


I. L’enfant de la haine


Il a 11 ans et demi. Son visage, son comportement et son discours tranchent considérablement sur ceux des dizaines d’enfants qui entourent le groupe français. Oserai-je le dire ? Il est… il est toute haine dehors. Visiblement, c’est un meneur, les autres enfants l’écoutent respectueusement, et, de manière sporadique applaudissent, ou répètent ses paroles.

Le gamin éructe, presque en hurlant, des accusations hétéroclites, des insultes, des menaces, dont on ne nous traduit que des bribes. Il a rapidement repéré le faciès et la casquette caractéristique du rabbin Haddad et s’en prend à lui. Quelques membres du groupe, qui parlent un peu l’arabe, essaient de le calmer, de lui expliquer que le rabbin et eux tous sont venus en mission de paix. Mais l’enfant n’écoute rien, il est comme ivre de son propre discours.

« Mon copain, il s’appelait… il avait 13 ans. Il a été tué par les Juifs… »
Il imite le geste du tireur en pointant l’arme imaginaire vers le sol, à moins de cinquante centimètres de la jeune victime - réelle et supposée - dont il évoque l’exécution
« … Ils lui ont tiré dans le dos et il est mort tout de suite. »

Le rabbin Haddad - qui dès lors, ne cessera plus d’être l’un des points de mire préférentiels de la caméra - risque un geste audacieux, qu’il veut apaisant: il met la main sur la tête de l’enfant, qui, une expression de répulsion peinte sur son visage, tente de se dégager.
« Je te bénis, mon enfant », marmonne le rabbin, les yeux embués d’émotion.

« Tu vois, il te bénit ! », reprennent en écho ceux qui parlent arabe. « Nous venons pour la paix ! »

« C’est notre dernier combat contre vous ! », hurle l’enfant de la haine.

Le responsable sonne la retraite :
« Tous aux cars, nous allons continuer notre périple… En voiture ! »


II. Piégés par Arafat


Réception à la Mouqataa de Ramallah, QG d’Arafat. Sur l’estrade, le raïs est entouré de quelques personnalités palestiniennes ainsi que de plusieurs responsables du groupe des visiteurs. À sa droite, Michel Cool, directeur du journal chrétien de gauche, Témoignage chrétien, inspirateur du voyage. La traduction est celle qui apparaît, en sous-titres, dans cette séquence du documentaire.

Arafat :

« Je vous salue de tout mon cœur pour cette visite que vous nous faites en ces circonstances difficiles. L’escalade militaire est continuelle de la part du gouvernement israélien. Israël utilise tous ses avions, ses chars, ses blindés et aussi des armes interdites au niveau international. Je voudrais juste vous montrer… J’ai un rapport… Le voici. »

Arafat brandit quelques feuilles dactylographiées, dont le contenu et même l’en tête sont invisibles, en raison de la distance.

« Ce rapport est américain. Ce rapport montre qu’Israël utilise de l’uranium appauvri contre le peuple palestinien. Le pourcentage de cancers dans notre peuple a augmenté aujourd’hui [dans les mêmes proportions] qu’à Nagasaki et Hiroshima.

Maintenant, je voudrais vous rappeler quelque chose. Quand les Talibans d’Afghanistan s’en sont pris aux statues de Bouddha, que s’est-il passé dans le monde ? A big story ! [Toute une affaire].

Et notre Sainte Marie… »


Arafat élève lentement une très grande photo d’une statue de la Vierge Marie sur un socle…

« À Bethléem… Elle a été détruite par 18 roquettes. Et pas un mot dans le monde entier contre ça ! Qui peut accepter cela ? C’est notre Sainte Marie ! C’est la seule femme qui est citée dans notre Coran, et il lui arrive ça ! »


Après quelques autres considérations de moindre intérêt. Arafat en a terminé et donne le signal de la fin de l’allocution. Le public applaudit longuement, à tout rompre. La caméra d’Yves Jeuland fait un travelling sur les deux jeunes Juifs, ostensiblement à l’écart, le long du mur du fond. L’expression, dégoûtée et courroucée à la fois, de leur visage, en dit long sur leur frustration. Aucune question du public.

Arafat se lève, et, avec lui, l’aréopage qui l’entoure. Dans un geste visiblement concerté le raïs et Michel Cool (directeur de Témoignage Chrétien) élèvent leurs mains qui s’étreignent, et tout le groupe fait de même, formant une chaîne d’amitié, dont Arafat – tout sourire et l’œil brillant de rouerie et de triomphe - est le centre. Le raïs marmonne quelques mots, que Michel Cool traduit aussitôt :

« Il dit : "On va apporter la paix !" »

Vifs applaudissements du public. La caméra fait alors un travelling sur le rabbin Haddad, impassible, et qui n’applaudit pas. Il croise même (ostensiblement, semble-t-il) les bras comme pour manifester son désaccord.

À ce moment, un photographe (apparemment celui de Y. Arafat) s’approche du raïs, qui se penche pour écouter et approuve immédiatement, d’un hochement de tête, ce qui vient de lui être dit. Aussitôt, l’homme se dirige, d’un pas décidé, vers le rabbin Haddad, qui semble pétrifié, le saisit énergiquement par l’épaule et l’entraîne vers l’estrade.
Visiblement déconcerté, si ce n’est affolé, Haddad se place modestement à l’extrémité de la brochette de personnes présentes sur l’estrade. On entend des voix dire, en français : « Venez par ici, Monsieur le Rabbin. » Un membre du groupe le traîne presque jusqu’au raïs, qui lui décoche un large sourire carnassier et l’embrasse fougueusement sur la joue.

Dès lors, notre rabbin se transforme en fontaine. Pendant un instant, il semble qu’il pleure parce qu’il réalise qu’on vient de le piéger. Il donnera lui-même une tout autre explication de son émotion, par la suite.

C’est la photo du siècle : un rabbin en sanglots, bras levés, main dans la main d’Arafat, tandis que crépitent les flashes.

On entend une acclamation, en français :

« Vive la paix ! »

Arafat embrasse, encore une fois, son faire-valoir rabbinique, et, tout sourire, quitte l’estrade, accompagné de sa suite.
Haddad, encore hébété, ruisselle… Dans la salle, plusieurs femmes, et même quelques hommes, pleurent d’émotion.

La doyenne catholique du groupe a le mot de la fin :

« C’est un jour inoubliable ! »

Dehors, avant de remonter dans le car, les deux jeunes juifs exhalent leur colère et leur frustration :

« Rien de ce qu’il a dit n’est vérifiable. Ce n’est pas un discours de paix. On lui a servi de caution politique… »


III. Les masques tombent


Autre salle, autre thème, autre orateur aussi - beaucoup moins prestigieux qu’Arafat. Le début de la causerie ayant disparu au montage, le nom de cet Israélien n’est pas mentionné. Il s’agit d’un étudiant de l’Université Hébraïque de Jérusalem, qui échappa à la mort, lors de l’attentat du 31 juillet 2002, dans la cafétéria de l’Université Hébraïque, au Mont Scopus.

Au fil de son témoignage, sobre, mais non dénué d’émotion, le rescapé donne quelques détails sur les séquelles de son attentat et se présente d’entrée de jeu comme un "Juif de gauche". Illustration.

« Pour me situer, une anecdote. Grièvement blessé, et intubé, j’étais incapable de parler. Par contre je pouvais écrire, et la première des choses que j’ai griffonnées, c’est : "al-tid’agou, ani ’adaïn smolani - Ne vous inquiétez pas, je suis encore de gauche". »

Applaudissements. Pas aussi nourris, certes, que ceux qui avaient salué, la veille, le show d’Arafat, mais équivalent tout de même à une bonne note idéologique.

Avec une telle entrée en matière - un peu racoleuse et visant sans doute à se concilier ce public de gauchistes chrétiens -, le jeune étudiant israélien francophone espérait peut-être mieux faire accepter son sionisme. Il ne s’attendait certainement pas à ce qui suivit.

Répondant à la tristesse, exprimée par une musulmane du groupe, à propos de l’impossibilité de parvenir à la paix dans ce pays, le jeune étudiant, explique :

« Une des conditions préalables de la paix, c’est que les deux légitimités soient reconnues, de part et d’autre. Et j’ai l’impression que la légitimité palestinienne, en France, est devenue presque une cause sacrée, alors que la légitimité d’Israël, malheureusement, est remise en cause dans de nombreux courants.»

Violentes protestations dans la salle. Balayage de la caméra. La majeure partie des visages sont hostiles. Le conférencier essaie de se rattraper :

« Je n’ai pas dit que c’était le cas du vôtre. Encore une fois… Je ne comprends pas pourquoi vous vous sentez visés. Mais je connais assez bien le débat public en France. Je me tiens au courant. Il m’arrive de lire, dans certains articles et dans certaines tribunes, que la légitimité d’Israël, en tant qu’État du peuple juif, est remise en cause dans de nombreux courants. »

Rumeurs, à nouveau. Éclats de voix. Quelques interpellations courroucées, mais inaudibles. L’étudiant concède :

« Manifestement, nous ne sommes pas d’accord. »

Tumulte, à nouveau. Un "pèlerin de la paix", homme d’âge mûr, au ton affecté et hostile, prend la parole d’autorité.

« Non, c’est la politique… euh… disons… de Sharon… C’est cette politique qui nous choque. »

Le jeune étudiant essaie de reprendre la parole...

« Ça ne vous choque pas les attentats du Hamas ? »

Mais on l’entend à peine. L’autre en effet, continue de parler en haussant le ton...

« … Et ce qui nous choque peut-être aussi, c’est que les Juifs qui ne partagent pas cette politique ne le disent pas plus fort…

L’étudiant israélien, visiblement stressé :

« Mais je peux vous dire que je suis contre la politique de Sharon, contre les implantations. Mais le dire à vous, c’est convaincre des convaincus. Je n’ai pas besoin de vous pour le dire, vous savez, que je suis contre l’occupation. »

Un assistant non identifiable

« Vous le savez… » Suite inaudible.

« OK. Je ne sais pas si ça me rend plus sympathique à vos yeux, mais c’est comme ça… »

Maigres applaudissements, dans le style : "Peut faire mieux"...

« … Je n’ai pas attendu votre approbation pour l’être [contre l’occupation]. Par contre, ce qu’il me semble nécessaire de dire, face à un public très engagé pour la cause palestinienne, et je comprends très bien les raisons pour lesquelles vous êtes engagés… »

Interruption, à nouveau, sur fond de rires sarcastiques, de brouhaha et de cris scandalisés…

L’étudiant, décidé à jouer le tout pour le tout :

« … Bon, vous n’êtes pas engagés pour la cause palestinienne… Mais ce qu’il est important de dire à un public français, c’est que la légitimité même d’Israël est en cause dans les nouveaux courants, ici et là-bas. »


La séquence s’interrompt sur ce baroud d’honneur. Dehors, l’un des deux jeunes juifs donne libre cours à sa colère. Résumé de ses propos.

« Voilà, c’est toujours la même chose. Ce sont les pauvres Palestiniens et le méchant Israélien… C’est clair qu’on a là une assemblée pro-palestinienne… Alors ça me casse les c… qu’on me demande toujours à moi, le Juif, de comprendre, d’approuver, d’être d’accord avec Arafat…
On demande toujours aux Juifs de céder, de faire des concessions… En France, tous les courants sont pro-palestiniens… Il n’y a pas de courant pro-israélien… »



IV. Le cas du rabbin qui pleure


Taille médiocre, ni laid ni beau, visage ordinaire, disons-le franchement, le rabbin Philippe Haddad, en charge d’une communauté de Nîmes, n’avait rien pour attirer l’attention, sauf peut-être de bons gros yeux ’mouillants’ (© Jacques Brel), un collier de barbe soigné et la disgracieuse casquette de toile gris-bleu, qu’on appelle entre nous "la casquette Yid", car seuls des Juifs la portent. À vrai dire, le rabbin Haddad passe presque inaperçu. Sa personne est plutôt du genre effacé. Quand il ne pleure pas, il a l’œil vif et arbore un sourire engageant. De sa personne se dégage, c’est indéniable, une impression de bonté, de disponibilité à autrui et de compréhension universelle.

Son seul point faible (certains pensent que c’est, au contraire, son point fort), c’est sa propension – apparemment incoercible à fondre en larmes à la moindre émotion. Mais là, j’anticipe. Revenons donc en arrière.

Si l’on en juge par les prises de vues du début du documentaire, personne, dans le groupe n’a fait particulièrement attention au rabbin Haddad. Au début du reportage, la caméra d’Yves Jeuland ne l’accroche pas particulièrement. Normal : dans le canevas du documentariste, il ne figurait pas parmi les 5 référents prévus, comme indiqué plus haut.

Mais bientôt, tel un coureur inconnu qui se détache soudain du peloton, voici que Haddad remporte l’étape du camp de réfugiés, où sa tentative - aussi sincère que maladroite - de bénédiction juive d’un petit Palestinien, toute haine dehors, concentre sur lui l’attention de la caméra du réalisateur. (Voir, ci-dessus, I. L’enfant de la haine).

Mais c’est l’étape mémorable de la Mouqataa qui lui assure définitivement le maillot jaune, dans ce Tour de la Paix en Terre Sainte. (Voir, ci-dessus, II. Piégés par Arafat).

Comme on peut s’en douter, après l’émotion, voire la confusion et les sentiments mêlés des participants, en réaction surtout, au spectacle inédit d’un rabbin ruisselant de larmes, main dans la main avec Yasser Arafat, embrassé par le raïs, applaudi à tout rompre par deux cents "pèlerins de la paix" mobilisés par Témoignage chrétien, l’événement a suscité des réactions diverses, contradictoires.

Tous ceux et celles qui se sont exprimés devant la caméra d’Yves Jeuland s’accordent sur au moins un point : le rabbin est un homme admirable, un homme de paix, un témoin de Dieu, et ses larmes lui valent l’admiration de tous.

La quasi-totalité des membres de cette aventure restent sous le charme de l’accolade entre Arafat et le rabbin, et des mains étreintes élevées vers le plafond de la salle d’accueil de la Mouqataa. Ce n’est pas le cas – on l’a vu plus haut - des deux jeunes juifs qui, au sortir du QG de Yasser Arafat, ont exprimé bruyamment leur sentiment d’avoir été manipulés.


Le documentaire enchaîne sur une partie du sermon que prononce le rabbin Haddad, dans l’église chrétienne palestinienne de Taïbé.

« Ce que nous sommes en train de vivre, c’est seulement un commencement, qui nous remplit d’émotion. C’est certainement une véritable transformation de nous-mêmes. Nous allons rentrer dans quelques jours à Paris, en France. Et comme on dit dans la Tradition [juive] : "Si seulement nous avions vécu ce que nous avons vécu, dayenou !". Cela déjà nous suffit de ce que nous avons vu, de ce que nous avons entendu, et de sentir la souffrance de nos frères palestiniens.

J’ai eu un grand bouleversement, ce matin, et les paroles d’Isaïe ne résonneront plus de la même manière dans mes oreilles, dans mon cœur, de penser qu’il n’y a pas de limite à la responsabilité de l’homme… »


L’émotion commence à submerger le rabbin, sa voix s’étrangle, on sent monter le sanglot…

« … vis-à-vis… »

Nouvelle pause d’émotion.

« … de la souffrance de l’autre… »

La voix du rabbin se raffermit un instant.

« En hébreu, pour dire "un autre", on dit aher. Un autre, c’est aher. Mais la racine de aher – qui est l’autre - c’est ah. Et ah, c’est le frère… »

À nouveau, le rabbin a des larmes dans la voix et l’œil humide.

« … Ça veut dire que tout autre [homme] est mon frère… »

Sa voix se brise. Balayage de la caméra en direction d’un des deux jeunes Juifs, Emmanuel Tordjman, ému aux larmes et qui se pince les lèvres pour ne pas pleurer.

Succédant au rabbin, l’un des responsables du groupe, apparemment un prêtre, prononce une brève allocution dont le passage que saisit le documentariste constitue une apologie du rabbin Haddad.

« Chers Amis, je voudrais particulièrement rendre témoignage à mon frère Philippe [Haddad]. Tu es issu d’un grand peuple, un peuple digne et fier. Je salue ton courage, je salue ta présence. Tu es un homme de Dieu : c’est ma conviction profonde. Implore-Le pour nous tous… »

Gros plan sur Haddad, à nouveau les yeux noyés de larmes.

« … pour que nous qui sommes embarqués dans ce vaisseau planétaire… »

La caméra fixe Haddad, qui sanglote et dont les yeux ruissellent de larmes.

« … l’embarcation ne soit pas avariée [sic], mais arrive à bon port. »


Autre séquence. La scène se passe, le lendemain, à Jérusalem, près du Mur occidental. Un petit groupe discute de la manière dont la presse palestinienne a relaté l’événement de la visite du groupe à la Mouqataa, et surtout celui de l’accolade entre Arafat et le rabbin Haddad. L’un d’eux tient en mains l’édition du jour du journal de l’Autorité Palestinienne, Al Quds, où s’étale, en première page, la photo du rabbin Haddad en pleurs, main dans la main avec un Arafat radieux. Un gros titre, qu’évidemment ils ne peuvent comprendre. Les supputations vont bon train. Les deux jeunes Juifs sont pessimistes. Depuis la sortie de la Mouqataa, ils ressassent que le groupe s’est fait manipuler par Arafat.

« Ils n’ont pas perdu de temps. TV5 en a déjà parlé… »

Un Chrétien du groupe lui recommande d’attendre de savoir ce qui est écrit à ce sujet dans le journal palestinien.

« Ils vont peut-être dire que ce geste, c’est dans le cadre d’un voyage interreligieux. »

L’un des deux jeunes Juifs :

« J’espère, j’espère. »

Un autre Chrétien :

« Évidemment, s’ils ont écrit que c’est un groupe qui vient soutenir Yasser Arafat dans son épreuve, c’est horrible. Mais je suis sûr qu’ils n’ont pas pu se permettre ça : on leur a assez expliqué avant ! »

Arrive le prêtre du groupe, qui a prononcé une brève allocution à l’église, la veille. Lui sait l’arabe. On lui tend le journal. Autour de lui, avec inquiétude, on attend le verdict. Le prêtre traduit le titre :

« Le Président palestinien a assuré – ou indiqué – qu’Israël a utilisé de l’uranium appauvri contre les enfants de notre peuple et que la proportion de cancers augmente à tel point que c’est devenu comparable à Hiroshima. »

Et le prêtre de replier le journal :

« Je n’ai pas le temps de lire tout l’article. On verra cela plus tard. »

Gros plan sur deux ou trois visages, et, plus appuyé, sur celui du rabbin. La déception y est peinte. Les yeux du rabbin Haddad sont inexpressifs…


Le documentariste lui-même semble avoir réalisé qu’il fallait creuser le sujet et donner au rabbin l’occasion de s’exprimer à ce propos. Une séquence-interview est consacrée à sa réaction.

D’emblée, Haddad reconnaît qu’il a été dépassé par les événements, mais, curieusement, il donne une interprétation religieuse à la chose.

« À ce moment-là, je me suis remis à Dieu. À ce moment-là j’étais vraiment dans une prière avec Dieu. Et je lui ai dit : "Prends mon geste comme une offrande", quoi. "Fais-en ce qu’il y a de mieux". Voilà, bon. C’est un peu mystique ce que je vous dis, mais, euh, mais, à ce moment-là, j’étais avec Dieu et il n’y avait plus… le groupe n’était plus là, quoi.
Je ne suis pas représentant de l’État d’Israël. Je suis un rabbin. Je suis un simple Juif. Un rabbin, ce n’est qu’un enseignant. Vis-à-vis de mes fidèles, je vais m’expliquer. S’ils me le demandent, j’expliquerai ma démarche. Je dirai pourquoi c’est important, l’interreligieux. C’est une démarche citoyenne, c’est une démarche religieuse, c’est une démarche de fragilisation de soi-même pour accepter l’autre.
Bien sûr, j’espère aussi que, de la part, par exemple, du monde musulman, il y ait aussi ce même courage – si j’ai eu du courage. Des fois, c’est la peur aussi qui alimente le courage. Mais il faut bien poser des actes. Si la guerre a un commencement, pourquoi la paix n’aurait pas de commencement ? »



Les deux jeunes Juifs sont beaucoup plus combatifs et tranchants. Une autre séquence nous les montre échangeant avec deux des musulmanes du groupe.

Emmanuel Szurek :

« J’ai compris très vite qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. J’ai vu se créer sous mes yeux une imposture, et j’ai souffert. J’ai souffert parce que je savais que ça allait se passer comme ça. Je le sentais. Je me suis dit qu’on était justement à l’endroit où on ne devait pas être. On jouait avec quelque chose qui était au-dessus de ce qu’on pouvait contrôler. On n’a pas été en mesure, je crois, de juger qu’on allait se faire avoir. On s’est fait avoir ! »

Une musulmane :

« Haddad a choisi de venir à Arafat. Moi j’admire la véracité de ses larmes. Ses paroles sont habitées. »

Emmanuel Szurek, concède que Haddad est touchant, mais il maintient que la rencontre a été "forcée" :

« La rencontre instrumentalisée entre le rabbin et le raïs va être destructrice. Les larmes du rabbin feront couler du sang et elles ne seront pas expliquées. Il y a eu là une erreur. »

S’adressant à la musulmane :

« Ce que tu dis me touche, mais ç’aurait été mieux quand même que l’on garde l’image du rabbin qui dialogue avec l’enfant palestinien, et que, par ton intermédiaire, par son intermédiaire - il désigne sa voisine, musulmane, elle aussi – par l’intermédiaire de théologiens musulmans… plutôt que l’image politique qui a été produite à ce moment-là.
On a d’autres symboles que le symbole Haddad-Arafat. C’est nous, les symboles. C’est pas Arafat, notre symbole. On ne peut pas se servir d’Arafat, parce que lui se sert de nous. Haddad est quelqu’un qui mérite mieux qu’Arafat ! »



Autre séquence consacrée au rabbin Haddad, qui, visiblement, a pris du recul vis-à-vis de son accolade émotionnelle avec Arafat

« Je ne crois pas que je le referais, aujourd’hui, en réfléchissant… euh… »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’ai pris conscience, après coup, que, peut-être, euh… j’avais une responsabilité qui me dépassait.
Je ne le referais pas, parce que j’ai intellectualisé maintenant, et que je pense qu’il y a des fois des actes qu’on doit poser par un élan de générosité.
Ce qui s’est passé donc, hier, à Ramallah, a préparé le terrain de mon discours de ce matin au mur. Et les gens étaient beaucoup plus sensibles à ce que j’ai dit, et je pouvais plus facilement parler de la valeur du sionisme et de ce que représente l’État d’Israël, parce qu’on ne pouvait pas me soupçonner d’être contre l’Autorité palestinienne.
C’est-à-dire, je veux montrer aux gens que je vais jusqu’au bout de moi-même. C’est-à-dire, je vais dans un camp et dans l’autre. »


C’est ce moment que choisit le documentariste pour diffuser quelques séquences du discours du rabbin au Kotel.

« Le sens du sionisme, c’est d’abord le sens de cette responsabilité de la Paix. On peut critiquer Israël, parce que les prophètes ont critiqué Israël. Si les prophètes n’étaient pas Juifs, on aurait dit d’eux qu’ils étaient antisémites !
On ne peut critiquer quelqu’un que lorsqu’on aime. Jésus a dit : avant de regarder la paille qui est dans l’œil de ton voisin, regarde la poutre qui est dans ton œil. La critique doit émaner de l’amour, se vider de sa haine.
Que Dieu fasse que nous soyons simplement les uns à côté des autres, même si nous n’avons pas encore l’amour, c’est-à-dire cette volonté d’aller vers les autres, mais simplement de vivre les uns à côté des autres, comme, un jour, les Israéliens et les Palestiniens vivront les uns à côté des autres, même s’il n’y a pas encore ce sentiment d’amour.
C’est le sens profond, véritable et sincère du sionisme… »


Une partie du discours est couverte par la voix d’un hazan prononçant bruyamment une bénédiction dans un micro. Le rabbin Haddad :

« … Tous les serviteurs de l’Éternel… »

Le caméraman et un preneur de son profitent du brouhaha pour filmer et enregistrer les paroles d’une pieuse femme juive, dans la soixantaine, le crâne chauve étroitement serré dans un fichu. Elle pleure sans bruit et murmure, en français, d’une voix douce et brisée par l’émotion, à l’attention du jeune Emmanuel Tordjman, légèrement à l’égard du groupe :

« Nous sommes des Juifs. Nous sommes des enfants de Dieu. Qu’est-ce qu’on doit faire ? On a perdu beaucoup des enfants. On a perdu des petits enfants, avec ces Muslims [Musulmans] qui tuent, qui tuent, sans regarder rien, rien… »

Emmanuel Tordjman, très ému, la voix étranglée, bredouille :

« Oui… mais il faut savoir se rapprocher, quoi… »

La femme, conciliante, avec un pâle sourire :

« Faut avoir la paix, ouais… »

Elle s’éloigne en regardant affectueusement le jeune Juif, qui détourne la tête pour cacher les larmes qu’il s’efforce de retenir …

Retour au discours du rabbin :

« "Tous les serviteurs de l’Éternel" [Psaume 134, 1]… Il n’y a pas marqué ici : "les Israélites", mais : "Tous les serviteurs de l’Éternel", de Celui qui n’a pas de nom [ !!!], qui est le Père, l’Être transcendant, qui est Allah [ !!!], qui est Dieu.
C’est la nuit, nous sommes debout dans la Maison de l’Éternel, dans la nuit, mais nous repoussons la nuit, comme nous allons le chanter tout à l’heure… »



V. Épilogue : plus de questions que de réponses


La caméra s’intéresse à la doyenne d’âge des catholiques du groupe, Madame Bourgoin, qui s’humecte le visage à une fontaine. Sa fille lui tend un sachet en plastique.

Madame Bourgoin :

« Ça y est, j’ai pris de la terre. Je vais en donner à…» Inaudible.

« J’enfonçais beaucoup Israël, peut-être que je l’enfoncerai moins maintenant. Parce que je vois bien qu’il y a quand même des gens qui ne sont pas tous d’accord avec leurs chefs, quoi !
Donc, je mettrai quand même un bémol sur les Israéliens, parce que j’ai bien vu, là, dans les rues : ils sont pas tous bien riches non plus, hein ! Donc, il doit bien y avoir des problèmes. Et comme l’économie n’est pas bonne, il doit bien y avoir des chômeurs derrière tout ça, même en Israël. Donc, de ce côté-là…

Mais la Palestine, tout de même, c’est affreux ! »


Scènes d’adieu… À l’aéroport, on s’embrasse avec émotion. Certains échangent leurs adresses.

Dernière image : la doyenne envoie un baiser à la caméra, tandis qu’en voix off, on l’entend grommeler :

« Quand même, il faudrait que le bon Dieu fasse quelque chose, parce que c’est pas possible que ça continue depuis tant d’années ç’t’affaire ! »

*****


Avant de livrer mes propres réflexions sur ce périple et les événements peu communs qui l’ont jalonné, je ferai mienne, au terme de cette transcription, la réflexion suivante du réalisateur, Yves Jeuland :

«Les questions que l’on pouvait se poser avant le voyage n’ont pas trouvé de réponses.

Elles se sont multipliées.»


© Compagnie des Phares et Balises pour le film. Transcription de l’UPJF.

Mis en ligne le 03 août 2004 sur le site www.upjf.org.



07/08/04