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Éditorialistes
Menahem Macina

Sang retombe caricatures palestiniennes
01/01/1970

 

Une récupération palestinienne blasphématoire

de la crucifixion de Jésus  [1]

 

par M.R. Macina Université Libre de Bruxelles

English version

 

 

Les dirigeants palestiniens et les médias affirment souvent que Jésus fut le premier Palestinien. Deux caricatures représentant la crucifixion [2] , avec des Palestiniens comme victimes et des Israéliens comme bourreaux, ont paru, les 11 et 14 décembre 2000, dans un nouveau quotidien intitulé Intifada.

La première caricature représente une croix sur laquelle est clouée une toute jeune fille, presque une enfant, qu’une inscription en arabe au-dessus de sa tête désigne comme étant « Palestine ». Son flanc est transpercé par une flèche gigantesque dont la pointe est ornée de l’emblème du drapeau israélien, et l’empenne, de celui du drapeau américain.

La seconde caricature représente une croix sans supplicié. Déchiquetée, elle penche dangereusement sur des ruines où figurent, fichés dans le sol, deux obus frappés de l’étoile de David et des initiales « US ». Une ‘prière’ significative accompagne ce dessin : nous y reviendrons plus avant.

Pourquoi, se demandera-t-on peut-être, accorder de l’importance à de telles stupidités ? – C’est que, précisément, dans la masse considérable des caricatures antisémites qui déshonorent les médias arabes, ces deux-ci sont tout sauf stupides. En effet, pour la première fois, sauf erreur, la communauté chrétienne arabe de Palestine est prise au piège d’une manipulation politico-médiatique palestinienne qui n’hésite pas à utiliser de manière blasphématoire l’un des mystères les plus sacrés du christianisme. La ficelle est grosse : un examen attentif des matériaux mis en œuvre va révéler le cynisme du procédé.

Un coup d’œil rapide, d’abord, sur la croix nue criblée d’éclats d’obus israélo-américains. Le message est clair : il vise à accréditer une calomnie qui se répand comme une traînée de poudre – et que le patriarche catholique de Jérusalem n’a pas craint de reprendre à son compte, dans son homélie de Noël : l’armée israélienne « bombarde » les églises palestiniennes [3].

Attardons-nous maintenant sur la malheureuse « Palestine » crucifiée. Inutile d’insister sur la flèche : elle n’est qu’un lourd rappel du coup de lance par lequel un soldat romain avait donné l’estocade à Jésus, d’ailleurs déjà mort sur sa croix. On peut voir, au pied du gibet, des ruines et deux obus « signés », comme sur l’autre dessin. Il convient d’accorder une attention toute particulière à la thématique antisémite éculée que véhiculent deux éléments de la caricature : d’une part, le sang qui jaillit du transpercement, par l’immense flèche judéo-américaine, du corps gracile de « Palestine » (et de l’énorme croix elle-même) ; d’autre part, les trois juifs extasiés qui se délectent du spectacle.

Deux stéréotypes antisémites, d’origine chrétienne, sont mis en scène dans cette caricature. Le premier s’origine à une expression traditionnelle de prise de responsabilité, émise par un groupe de juifs à propos de la condamnation à mort de Jésus, et citée par l’évangile, en ces termes : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants! » (Mt 27, 25). Considérée plus tard comme une auto-malédiction et utilisée de manière polémique par les chrétiens, qui l’ont ressassée durant près de deux millénaires, elle a eu des effets dévastateurs et meurtriers. Elle a donné naissance au mythe pseudo-théologique du « peuple déicide et maudit » – qui a fait partie de l’enseignement de l’Eglise jusqu’en 1965 – et à sa version laïcisée : « le Juif errant ».

Le second stéréotype est celui du « meurtre rituel ». Selon cette calomnie populaire, les juifs auraient coutume d’assassiner d’innocents chrétiens pour boire ensuite leur sang, dans des cérémonies secrètes aux rites blasphématoires. Combattu par l’Eglise, dès son apparition, au Moyen-Age, ce thème fantasmagorique n’en a pas moins connu une fortune populaire immense. On le retrouve jusqu’aux débuts du XXe siècle, popularisé par la forgerie littéraire des « Protocoles des Sages de Sion », accusant les juifs d’ourdir un complot planétaire pour dominer le monde. Il est régulièrement remis en course, de nos jours, dans la presse arabe.

Eh bien, ce sont précisément ces stéréotypes-là qu’évoque notre caricature. Regardez-le, ce sang : il « sort », comme dit l’évangile (Jean 19, 34) ; mieux, il jaillit et il retombe… sur nos trois juifs en-dessous. Double clin d’œil du dessinateur : en direction des chrétiens d’abord, comme pour dire : « Vous voyez, la Passion du Christ se rejoue. Les Juifs ne changeront jamais. La malédiction du ‘déicide’ les poursuit, et le sang que jadis ils appelaient sur leurs têtes retombe sur eux aujourd’hui pour ce nouveau crime : le ‘génocide’ du peuple palestinien, innocent et sans défense ! ». En direction des antisémites convaincus ensuite, comme pour dire : « Regardez-les, ces vampires : ils se délectent à l’avance de boire le sang de ‘Palestine’ dont ils assassinent aujourd’hui les enfants. »

Gros plan, à présent, sur le trio judaïque au pied de la croix. Voyez les faciès caractéristiques : mâchoire et bouche simiesques, appendice nasal busqué et démesuré à souhait. Aucun doute, les stéréotypes raciaux et antisémites les plus éculés sont bien là, convoqués pour cette « révision » blasphématoire de l’histoire. Et les oripeaux dont sont affublés les meurtriers accentuent jusqu’au ridicule l’évocation suggérée en se donnant des airs premier siècle. En bref : ce sont bien les Juifs, dont les ancêtres ont crucifié ce pauvre Jésus et torturé d’innocents chrétiens dans leurs orgies démoniaques, qui font subir le même sort à la Palestine aujourd’hui.

Concluons cette description par le morceau de bravoure qui accompagne l’un des dessins évoqués. Il s’agit d’une ‘prière’ [4]. Nous avons mis en italiques ses passages les plus caractéristiques. Au lecteur d’apprécier s’ils contribuent à la paix et à la tolérance envers d’autres races et religions.

« Mon Seigneur, le Trahi. Ô mon rayonnant Maître [anglais : ‘Sir’], qui fûtes trahi par le méprisable baiser de trahison, descendez vers nous des tours du ciel et demandez au Glorieux [Etre] suprême d’abaisser son regard sur nous, pour qu’il efface de Votre visage les larmes des masses, et proclame à haute voix Vos [bonnes] nouvelles… Qu’il fasse que nos jeunes entrent maintenant par la Porte de Damas en chantant leurs psaumes et en parcourant la Via Dolorosa. Mais ils ne tendront pas l’autre joue [contrairement à l’enseignement de Jésus, cf. Mt 5, 29] ; au contraire, ils arracheront la croix de leur dos [contrairement à Jésus, cf. Lc 26, 23] et jetteront à terre leurs couronnes d’épines [contrairement à Jésus, cf. Mt 27, 29]. Ils lèveront les yeux au ciel … à la gloire du liquide [sorti] du cœur [de Jésus], qui lave la Via Dolorosa de la poussière des soldats [israéliens] qui marchent seuls vers le Golgotha… Ô Fils de la Vierge, ils ne peuvent triompher de vous deux fois ! Viens lentement [?], Toi, dans l’humilité sans lumière [ ?], et puissent les anges te défendre ! »

 

« Rien de nouveau sous le soleil », a écrit Qohelet. Si la thématique antisémite de la caricature de crucifixion confirme bien la justesse de l’adage, par contre, la phraséologie chrétienne de la ‘prière’ l’infirme. Sous le soleil de Palestine, il y a du nouveau : l’un des mystères les plus sacrés du christianisme – la Passion du Christ – est ici subverti et mis au service de la cause nationaliste palestinienne. Le texte met clairement en scène des chrétiens – les musulmans, en effet, ne parcourent pas la Via Dolorosa en chantant des Psaumes. Procédé impudent, mais qui ne manque pas d’efficacité, au plan local tout au moins. « Après tout, le combat pour la libération de la Palestine n’est pas seulement l’affaire des musulmans, c’est également celle des chrétiens », répètent inlassablement les dirigeants palestiniens et les médias arabes. En compromettant malgré elle la communauté arabe chrétienne, ce coup bas médiatique vise sans doute à donner l’impression que les chrétiens sont, eux aussi, victimes de « l’impérialisme sioniste » et de « la brutalité de sa soldatesque », et entendent la dénoncer.

Il reste à espérer que les autorités religieuses compétentes auront le courage de prendre publiquement leurs distances par rapport à cette récupération idéologique, à la fois pseudo-chrétienne et antisémite, visant à acclimater, en chrétienté, une perception diffamatoire et diabolisante du peuple juif. Faute de quoi, en vertu de la bonne vieille recette : « les ennemis de mes amis sont mes ennemis », c’est l’Eglise toute entière qui encourra le soupçon de cautionner tacitement cette propagande indigne, dont le message, décodé, donnerait quelque chose comme ceci : « Ces crucificateurs de Jésus, ces Judas, revenus en colons sionistes sur le lieu de leur crime pour occuper et dévaster par les armes la terre et les lieux saints d’un peuple pacifique, les Traditions chrétiennes et musulmanes ne les ont-elles pas condamnés jadis comme maudits dès l’origine ? Sur ce point au moins, chrétiens et musulmans seront toujours d’accord. »

Vous me direz que l’Eglise a renoncé à ce honteux « enseignement du mépris », lors du Concile Vatican II. Mais les Palestiniens qui connaissent l’histoire savent qu’alors, les prélats arabes ont lutté farouchement pour que restent en vigueur les antiques malédictions et l’accusation de déicide.

Et comme disait Voltaire à propos de la calomnie, il en est resté quelque chose.

 

© Menahem R. Macina

24 décembre 2000



[1] Il doit être clair que ce que nous stigmatisons dans cet article, ce n’est pas l’aspiration légitime du peuple palestinien à l’indépendance nationale, mais l’utilisation,

par ses dirigeants, de moyens indignes de la cause qu’ils prétendent servir. Ici, comme ailleurs, s’applique l’adage : « la fin ne justifie pas les moyens ».

[2] Les clichésainsi que le texte de la prière qui accompagne l’un d’eux sont diffusés par Palestinian Media Watch (PMW),Jérusalem, qui en a les droits exclusifs.

[3] « Que nous dit maintenant ce mystère en cette nuit sainte, au milieu de notre épreuve, de nos morts, de nos blessés, de nos maisons démolies et de nos Eglises et de

nos couvents bombardés… » Renseignements pris, aucun couvent n’a été touché. Quand à l’église « bombardée », il s’agit de celle de Beit Jalla, où un éclat de roquette a fait un

trou de quelques centimètres dans un vitrail.

[4] Le texte original est évidemment en arabe. Notre traduction suit de son mieux la version anglaise – visiblement réalisée par quelqu’un dont ce n’est pas la langue

maternelle – qui est parfois incompréhensible.