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Israël (Société - mentalités)

La solitude de Sharon, Sima Kadmon
23/08/2005

Les gens qui connaissent bien Sharon disent qu’il est froid. Qu’intérieurement il est comme était sa mère, qui dormait avec une hache sous le lit. Pour Sharon, la famille c’est le château fort, les voisins sont hostiles et les Arabes des ennemis. Sharon hait qui est contre lui. Un point c’est tout. C’est vrai tant sur le plan personnel que sur le plan national. Si maintenant les gens des implantations sont contre lui, ils sont ses ennemis.

Yediot Aharonot, 20 août 2005

Traduction : Cécile Pilverdier, "Un écho d’Israël"

Texte relu et corrigé par Menahem Macina

Dans son autobiographie intitulée «Le guerrier», qu’A.Sharon a écrite avec l’aide de David Sanos et qui a été éditée en Anglais (chez Simon et Shoster, 1989), il y a une photo de Sharon en treillis militaire, allongé sur une dune, le coude fiché dans le sable, la tête reposant sur sa main, et les yeux fermés. Sharon aime cette photo. La solitude du commandant, dit-il à ses plus proches, avec fierté. Un chef est toujours seul.

Les gens de son bureau font remarquer que cette première semaine de mise en application du retrait de la Bande de Gaza est celle où la solitude du chef du gouvernement a été à son maximum. Il n’est pas seul physiquement, disent-ils, il est entouré des gens du bureau, ses journées sont remplies de rendez-vous et de coups de téléphone. Et malgré cela, il y a peu de cas dans l’histoire de l’Etat d’Israël, où un chef ait été si seul pour l’exécution d’une décision ausi importante. Car même si 60% du peuple est avec lui, disent-ils, ce n’est pas quelque chose que l’on peut sentir quand on est dans son bureau. Ni voir les affiches sur les routes entre Jérusalem et le Sud, où il apparaît figé ou derrière des barreaux. Ni la nuit dans ses appartements à Jérusalem quand, de la rue, monte le bruit des appareils de transmission et la voix des gardes du corps, qui l’entourent 24 heures sur 24. «C’est la décision la plus dure de ma vie» a répété plusieurs fois, cette semaine, Sharon. Ses proches sont stupéfaits, où sont, en ce moment, tous les ministres qui ont voté pour le retrait ? Pourquoi ne les entend-on pas. Mofaz parle de temps en temps, et aussi le ministre Itzhak Herzog. Mais où sont tous les autres ?

«N’attendez rien et ne vous tracassez pas» : c’est la phrase que redit Sharon, chaque fois que cette question lui est posée. Lui de son côté, n’attend rien de personne. «Je prends la responsabilité de tout», a-t-il déclaré lors de la conférence de presse qui a eu lieu chez le président de l’Etat. «Attaquez-moi, a-t-il dit à ses visiteurs, en suppliant presque, je suis responsable du retrait, ne touchez pas aux forces de la sécurité.»

Son attitude pleine d’autorité et de franchise contrastait avec la conférence de presse de lundi, où il était comme empaillé durant son discours télévisé. Comment se fait-il que les gens les plus proches de Sharon, ses conseillers les plus anciens, ne savent pas encore que ses apparitions spontanées sont bien meilleures que ses discours préparés à l’avance ? Et ce discours, il a eu beaucoup de temps pour s’y préparer : la réunion du gouvernement, qui a eu lieu le même matin s’est terminée en une heure et quart. Quand elle a été finie, Sharon a travaillé à son discours. Reuven Adler était responsable de la publication, un metteur en scène spécial a été invité. Comme toujours, Sharon a eu en main les brouillons de tous ses conseillers : Adler, Asi Sariv, Lior Shilat, Israël Maïmon et Shalom Turgeman. Et, comme toujours, il a pris la responsabilité du texte final. Même ses proches reconnaissent que cela a été un «flop», que ç’a été une catastrophe, et qu’en comparaison, même le discours bégayé de Lévi Eshkol, la veille de la Guerre des Six jours, a été un acte churchillien. Mais dès que l’homme parle librement, les mots ont moins d’importance. De toutes façons, chaque mot est tout de suite mis en pièces, chaque déformation - ou clignement d’œil - est interprété sans fin. Ainsi, le lundi, Sharon s’est retrouvé le dos au drapeau d’Israël et face à la caméra, le visage contracté, et concentré comme pour un examen de la vue chez un opticien.

On peut se montrer compréhensif envers Sharon, et dire que personne n’est en permanence au mieux de sa forme. Peut-être que les jours et les événements difficiles l’ont usé. Mais le principal problème n’a pas seulement été la pauvreté du discours, le problème majeur est que Sharon a du mal à trouver une orientation politique, en ce moment. Le bon sens l’oblige d’aller à droite, mais alors, il perd le camp qu’il n’a gagné que dernièrement, avec lequel il cohabite sous condition. Sharon ne se fait aucune illusion : les camps du centre et de la gauche n’ont pas découvert un nouveau Sharon. Ils ont tout simplement trouvé, pour un temps, quelqu’un qui a le même point de vue qu’eux sur un point précis. Et si Sharon s’oriente vers la gauche, il va aggraver le problème qu’il a déjà avec son propre parti. Bien qu’il refuse d’en reconnaître la profondeur, ses liens avec la droite, avec le Likoud, parti dans lequel il a grandi, sont abyssaux. Mais Sharon refuse, pour l’instant, de s’occuper de ce problème, et choisit plutôt de "toucher" à toutes sortes de sujets sans rien dire à personne.

Comment ne comprennent-ils pas ?

Ces jours-ci, Sharon ne regarde pratiquement pas la télévision. Le poste, dans son bureau, est très rarement allumé. Il ne surfe pas non plus sur Internet. Ceux qui travaillent avec lui, le tiennent au courant de tout.

Dernièrement, il essaie de dormir davantage dans son ranch. Là bas, avec ses enfants et ses petits enfants, il se sent moins seul. Sharon n’est pas quelqu’un qui change d’humeur. Il a l’habitude de dire qu’il sait assumer les grands échecs, comme il sait accueillir les succès. Il ne sort jamais de ses gonds. Il se domine de façon presque surhumaine. Cette semaine, un membre de son entourage a dit, étonné, que, s’il était à sa place, il y a longtemps qu’il se serait écroulé. Que ressent vraiment le chef du gouvernement ces jours-ci, quand il voit ses disciples, les membres de son parti, emmenés par les soldats de Tsahal vers les autobus, hors de cette bande de pays que lui-même a colonisée ? Que ressent-il face aux images des soldats et des policiers qui se font injurier par un public qu’il a lui-même gâté et corrompu ? Ou lorsqu’il voit les soldats et les colons qui pleurent sur les épaules les uns des autres, submergés par l’émotion. Que se passe-t-il dans son cerveau, quand il voit les enfants, ruban orange sur leurs blouses, marchant les mains levées ? Quel est son avis sur l’utilisation des enfants par les colons ? Que se dit le chef du gouvernement quand il entend que son bon ami Zambich, son allié pendant des dizaines d’années, a été arrêté par la police ? Pendant ces jours difficiles, qu’est-ce qui se passe chez cet homme, dont le sort se moque de façon si ironique, quand il doit, de ses propres mains, détruire l’une après l’autre les réalisations importantes de sa vie ?

Est-il est lui-même ému des instants historiques dont il est responsable, ou peut-être est ce trop dur pour qu’il y pense ? Ses actes le tourmentent-ils, et les doutes l’emportent-ils sur l’importance du moment ?

Les gens qui connaissent bien Sharon disent qu’il est froid. Qu’intérieurement il est comme était sa mère, qui dormait avec une hache sous le lit. Pour Sharon, la famille c’est le château-fort, les voisins sont hostiles et les Arabes des ennemis. Sharon hait qui est contre lui. Un point c’est tout. C’est vrai tant sur le plan personnel que sur le plan national. Si maintenant les gens des implantations sont contre lui, ils sont ses ennemis. Il faut comprendre, dit une ancienne connaissance : «ce que pense vraiment Sharon, c’est une chose, et ce qu’il montre à l’extérieur c’est tout à fait autre chose. C’est sa spécialité. Il peut parler calmement et poliment avec des gens dont il est capable de couper la tête de ses propres mains.» Derrière le dos des gens, vivants ou morts, cet homme plein de charme est capable de s’exprimer de la façon la plus cynique et méchante. Si cela l’arrange, il reviendra et appellera ces mêmes gens de droite qu’il a éloignés aujourd’hui. Et s’il veut revenir vers la gauche, il ne cillera pas, même quand on arrêtera ses meilleurs amis.

D’autres disent qu’il faut une oreille très musicale pour deviner ce que pense Sharon. Il n’élève presque pas la voix, ne blâme pas. Celui qui a péché (par manque de professionnalisme), sa faute lui sera pardonnée sans blâme. Celui qui pèche par manque de fidélité, ce sera sa fin. Sharon l’ignorera tout simplement. De grandes amours, disent-ils, peuvent se terminer dans une grande hostilité. C’est ce qui arrive en ce moment avec les colons. Il a vu en eux ses fils. Il a espéré qu’ils comprendraient ce qu’il fait. D’un côté, ils lui facilitent la tâche, leur grossièreté et leur violence envers lui le renforcent. De son point de vue, ce n’est pas eux qui lui en veulent, ce n’est pas eux qui sont déçus de lui. C’est lui qui est déçu d’eux. Il n’arrive pas à comprendre comment ils ne voient pas ce qu’il voit : depuis 30 ans il les soigne, écoute leurs demandes, assure leur sécurité, remplit leurs caisses. Et voici que, pour une fois qu’il leur demande quelque chose, quelque chose qu’en conscience, il croit bon et vrai, ils s’opposent à lui. Comment ne comprennent-ils pas ce qu’il fait maintenant ? Il le fait pour eux, en songeant à leur sécurité.

Ce n’est pas seulement le public qui ne sait pas ce que pense Sharon; aujourd’hui, il n’y a aucun forum où il dise vraiment ce qu’il pense. Même à sa ferme, où vivent ses intimes, à cause de moult indiscrétions dues au grand nombre de personnes qui viennent. Sharon écoute et parle très peu. Les grandes décisions ne partent pas de là. La dernière décision qui a été prise là-bas était celle du référendum des membres du Likoud sur le retrait. Aujourd’hui, si Sharon a quelque chose à dire, il le fait à partir de son téléphone portable personnel à Uri Shani, Eyal Aradet ou Reuven Adler.

Il y a une semaine, mardi, a été un jour de grande crise pour Sharon. Au bureau du Premier ministre ont commencé à arriver les résultats du sondage où Netanyahou battait Sharon comme candidat à la tête du parti. Mercredi, Sharon s’est levé et a entendu ses proches lui conseiller de dissoudre le Likoud. Le bureau du chef du gouvernement a tout de suite pris la décision de déclarer clairement : Sharon reste au Likoud. Le Likoud, c’est sa maison. Les gens qui l’ont rencontré ce jour-là ont vu un homme éteint, abattu, voire amer. Il a senti que tout lui échappe : les responsables, le parti, le pouvoir. La démission de Netanyahou s’est avérée un pari réussi. Ainsi, Sharon rentre dans une période incertaine.

Le lendemain, a eu lieu dans son bureau une réunion. Sharon a annoncé que la dissolution du Likoud n’était pas d’actualité. Le même soir, on a entendu sa voix par téléphone à l’occasion d’une rencontre des membres du Likoud au village Tsroufa. C’était la voix d’un homme qui coule : «on veut m’écarter, disait-il aux gens, j’ai besoin de votre aide». Les gens disent que ce n’est pas une expression inhabituelle du chef du gouvernement. De temps en temps, il a l’occasion de parler au téléphone aux membres du comité central du parti et il utilise la même expression de demande d’aide. Les gens du Likoud, au grand cœur, aiment entendre cet appel personnel.

Dans l’attente d’un miracle

Un de ses proches ne nie pas que la demande d’aide soit plus nécessaire que jamais. Ce n’est pas un secret que la position de Sharon au Likoud est mauvaise, et que, ces jours-ci, ses mains sont plus liées que jamais. Il ne peut, en ce moment, s’occuper de politique, alors que Netanyahou est sans cesse en réunion. Cette semaine, par exemple, il fait des rencontres aux restaurants, participe à un congrès politique, etc. Sharon, qui, en général, consacre chaque jeudi deux heures à la politique, ne peut pas même avoir cela. Ce dont il veut s’occuper prochainement, c’est des questions liées aux évacués des implantations. Il veut s’impliquer personnellement pour que les projets s’achèvent et que toutes leurs demandes soient réalisées. Vers la mi-septembre prochain, Sharon se rendra à New York pour une réunion importante à l’ONU, et, en octobre, sans doute, aura lieu la réunion du Likoud pour décider de la date des élections.

Une chose est claire pour tous ceux qui sont dans le monde politique : si la position de Sharon au Likoud ne s’améliore pas de façon exceptionnelle, il devra provoquer une scission au sein de son parti, ce sera la seule option. Sharon doit maintenant rattraper le temps, pour pouvoir décider ce qu’il doit faire. Il a trois possibilités : se présenter comme candidat au Likoud, faire sécession, ou quitter la politique. Partir ne semble pas une possibilité, à cause du caractère de l’homme et aussi parce qu’il pense qu’il doit être le chef du gouvernement.

Le peu de temps qui reste avant les élections semble ne laisser à Sharon que deux possibilités : quitter le Likoud ou quitter la politique. Ainsi, Sharon se trouve dans la situation qu’il aime le moins, dans laquelle son sort politique dépend des autres, et surtout de deux personnes : d’abord d’un Mahmoud Abbas, avec ou sans la capacité de juguler le terrorisme, et un Tsahi Hanegbi qui peut décider de repousser le rassemblement du comité central du Likoud.

C’est la première fois que la possibilité de division au sein du Likoud semble la plus probable des alternatives, plus vraisemblable que d’affronter Netanyahou. Malgré la forte volonté de quelques personnes, il n’y aura pas de grand coup de tonnerre. Les sondages qui ont eu lieu il y a une semaine ont montré que, dans ce cas précis, le parti travailliste n’aura plus que 7 mandats et le que le parti shinouï disparaîtra complètement.

En plus, Sharon a en mémoire l’histoire de la naissance et de la chute du parti Shlomtsion, qui était crédité  de 17 à 22 mandats dans les sondages. Sharon pensait que les travaillistes gagneraient les élections de 1977 et avait espéré faire partie du gouvernement comme ministre de la Défense. Quand la campagne électorale s’est échauffée, le Likoud s’est renforcé, et les voix en faveur de Shlomtsion ont commencé à diminuer, Sharon s’est adressé à M. Begin, qui était alors à l’hôpital, après une crise cardiaque. Il lui a demandé de rejoindre le Likoud sans condition. Begin a ordonné à Shamir et à Erlich de l’inclure dans les listes électorales, mais ils n’ont pas accédé à sa demande. Sharon s’est présenté seul et a obtenu deux mandats. L’humiliation la plus grande fut que Flatto Sharon obtint plus de voix que lui.

Ariel Sharon n’a jamais oublié de quelle manière il est allé près du lit de Begin et avec quelle difficulté il a réussi, après les élections, à réaliser la fusion avec le mouvement Hérout, qui deviendra plus tard le Likoud. Par bonheur, le parti de Begin avait besoin de ses deux mandats pour obtenir la majorité absolue. Maintenant, Sharon va faire tout ce qui est en son pouvoir pour éviter qu’une telle situation se reproduise. Dans le pire des cas, il fera un calcul simple : le camp nationaliste a, en ce moment, 70 mandats. Pour arrêter et neutraliser Netanyahou, il suffit qu’il quitte le Likoud avec dix députés et fonde un parti d’opposition, qui pourra faire basculer le pouvoir d’un côté ou de l’autre.

Mais un tel parti doit naître vite et entrer dans la course pour les élections. Pour garder cette option ouverte, Sharon doit laisser entendre qu’il reste au Likoud. Il ne doit absolument pas montrer qu’il fait sécession. Et il peut arriver ce qui semblerait un miracle : qu’il y ait, à nouveau, un renversement dans les sondages et que Sharon devance Netanyahou ! Que faut-il qu’il se passe pour qu’un tel renversement se produise ? Là, nous revenons au retrait de Gaza et à ses résultats.

Les proches de Sharon pensent qu’il n’a pas même commencé à s’occuper de ces questions. De toutes façons, Sharon ira d’abord affronter les membres de son parti.

Mais qui pense à cela en ce moment ? C’est si loin et il y a tant à faire.

Sima Kadmon

© Yediot Aharonot pour l’original anglais et "Un écho d’Israël" pour la version française. 
 
Mis en ligne le 22 août 2005, par M. Macina, sur le site upjf.org