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Christianisme

La question Juive et l’Eglise Catholique, Emile Poulat
13/10/2003

La question Juive et l’Eglise Catholique, Emile Poulat

in revue YERUSHALAIM.

[Reproduit du site de Primo Europe www.primo-europe.org/documents.php?numdoc=Do-304242776]


La Question juive évoque pour beaucoup un opuscule de Marx, en fait un article : "Zur Judenfrage", paru en 1844 dans les Annales franco-allemandes, en réponse à Bruno Bauer sur le même sujet, où l’on peut voir un lieu de la philosophie allemande. C’était l’époque où Heine n’hésitait pas à écrire: "L’argent est le dieu de notre temps et Rothschild est son prophète". C’est un texte qui a été beaucoup commenté, à sens et à contresens, tant l’époque, surtout après la Seconde Guerre mondiale, nous est devenue lointaine et difficile à comprendre. C’était aussi un siècle riche en Questions : de la "question sociale" à la "question d’Orient", de la question scolaire à la question religieuse, et bien d’autres.

La "question juive", c’est aussi, pour l’Église catholique en particulier, une grosse épine et une vieille affaire, qui remonte aux origines chrétiennes. De plus, elle s’est trouvée transformée et contaminée par la naissance d’un antisémitisme à prétention scientifique, lui-même récupéré par le racisme nazi. L’Amitié judéo-chrétienne, née de la dernière guerre, et l’historien Jules Isaac, l’un de ses fondateurs, avaient œuvré pour un changement d’attitude et un réexamen de la question.

Vatican II avait pris acte de cette ouverture et agrandi la brèche. L’évolution s’est brusquement accélérée en 1997, et voici que la Librairie éditrice du Vatican sort les Actes d’un colloque qui s’était tenu, au Vatican même, du 30 octobre au 1er novembre 1997, sur "Les racines de l’antijudaïsme en milieu chrétien". Quelques semaines plus tôt, le cardinal Lustiger avait inauguré en Israël, à Jérusalem, un mémorial juif en hommage au cardinal Decourtray qui avait été un acteur influent de ce nouveau cours.

C’est alors que s’est répandu comme une traînée de poudre le mot repentance. Trois événements récents nous aideront à jalonner ce déblocage imprévu, à réfléchir sur ses enjeux et ses exigences. Comment peut-on passer de la détestation des juifs et du judaïsme à une repentance, dont l’intention morale ne va pas sans difficulté doctrinale ? Le courage, ici, est aussi celui de la pensée.

Détester a été, dans la langue française, un mot très fort. Ce n’était pas haïr, mais écarter en invoquant Dieu. C’était maudire, réprouver avec un sentiment d’horreur religieuse. On peut bien dire que cette surdétermination a pesé, de longs siècles, sur les rapports de la chrétienté avec les juifs: un mélange de religion et de passion, qui a débouché sur une passion sans religion, au nom, cette fois, de la science, du sang et de la nation. Le réveil de cette folie meurtrière a été difficile, mais aussi, force est de le constater, insuffisant pour éradiquer cette néfaste et funeste passion. Dès lors, la question reflue et nous renvoie aux origines: L’antijudaïsme est-il essentiel et consubstantiel au christianisme ? Deux polémiques récentes - sur une Bible des communautés chrétiennes, devenue, après révision, Bible des peuples et mondialement diffusée; sur un missel paru sous le nom de Kephas, en trois volumes - montrent bien qu’il s’agit d’une question réelle et récurrente : que faire de textes fondateurs qui paraissent légitimer ce que nous condamnons aujourd’hui et comment les entendre pour dépasser une histoire qu’il n’est pas possible d’effacer ?

L’Église Catholique est désormais engagée dans cette démarche, sans retour possible en arrière, avec une force qui était imprévisible voici seulement deux ou trois ans, avec des résistances liées à des situations régionales (par exemple, au Proche-Orient) ou à des habitudes mentales venues de loin. C’est ce qui incite à faire retour sur trois événements récents: les évêques français à Drancy (1997) ; le cardinal Lustiger à New York (1998); le pape Jean-Paul II à Rome et à Jérusalem (2000).

Les évêques français à Drancy

Drancy, dans la banlieue parisienne, a été, pour les juifs résidant en France, un lieu de transit vers les camps de la mort. Des évêques français - ceux qui ont sur leur territoire des camps d’internement pendant la dernière guerre mondiale - ont pris l’initiative d’un geste symbolique et d’une déclaration collective, qui n’a pas fait l’unanimité dans l’épiscopat. Le geste était éloquent, mais muet. La déclaration entendait expliquer le geste: un exercice doublement délicat, qui n’était assuré ni de bien dire, ni d’être bien entendu et bien reçu.

II n’y a de péché - et donc de repentance - que devant Dieu, dans une vision religieuse de l’homme et du monde, qui ne sont pas radicalement mauvais, mais qui vivent en permanence l’emprise et l’épreuve du mal: un problème pour les philosophes, un mystère pour les théologiens. Et nous autres, qui ne sommes ni l’un ni l’autre ? Nous flottons entre des représentations archaïques du diable - le Malin - et le tragique de notre temps.

"Simul justus et peccator", (1) disait Luther, déchiré par ce drame intérieur: juste et pécheur, sauvé par grâce et incapable d’échapper au mal, le chrétien reste rivé à sa condition terrestre, la nôtre à tous. Hors de cette perspective, tout devient plus simple et plus léger, du moins en première instance: il ne peut plus y avoir que crimes, délits ou contraventions, sanctionnés par la loi civile, préjudice à l’égard d’autrui ou de la société. Il suffit de payer.

Demander pardon aux autres pour la peine ou le tort qu’on leur a causés, c’est dur. Autrefois, les prédicateurs de retraite de communion solennelle invitaient les enfants à faire ce geste, la veille du grand jour, auprès de leurs parents. Je ne l’ai pas fait. Un sociologue comme Erving Goffman aurait pu faire la phénoménologie de cette démarche et de ses effets en climat chrétien. Elle ne pouvait être qu’une réparation, un préambule: l’essentiel était au-delà de cette pédagogie.

L’affaire se complique quand elle engage des groupes sociaux. Comme le salut, la culpabilité ne peut être que personnelle, du moins pour des modernes. Pie XII l’avait rappelé, en 1947, dans le grand débat sur la culpabilité collective du peuple allemand devant les crimes du nazisme. Mais, dans la pensée catholique, "personnel" n’a jamais signifié "individuel". L’homme n’est pas une monade: il n’existe que dans la solidarité et la réciprocité. De là le titre merveilleusement ambigu donné par André Cayatte à son film en 1952: "Nous sommes tous des assassins". Chacun de nous porte en soi quelque chose de cette potentialité, comme chacun de nous est responsable de ses frères et porte sa part du malheur qui arrive par eux.

À ce point, on est mieux à même de comprendre la démarche des évêques de France demandant pardon à la communauté juive, niée dans son être et dans sa chair voici plus d’un demi-siècle, alors qu’aucun d’entre eux n’a eu part à cette tragédie. Il s’agit de beaucoup plus que d’excuses et de regrets, et de tout autre chose que d’accabler des morts privés de voix. Et il ne s’agit ni d’un coup de presse - attirer caméras et médias -, ni d’un cours d’histoire - prendre position dans l’interminable procès de ces années noires.

Pour l’essentiel, il s’agit d’une affaire interne entre l’Église catholique et le peuple juif: une vieille, très vieille affaire, qui remonte aux origines du christianisme et qui, au fil du temps, s’est chargée de scories de plus en plus étrangères à la foi chrétienne, au service de causes de plus en plus ouvertement antichrétiennes, jusqu’à provoquer l’intolérable et l’imprescriptible.

Par son enseignement, par son comportement, l’Église Catholique a sa part de responsabilité dans ce fatal engrenage: grande ou petite, décisive ou limitée, on peut en discuter, sereinement ou passionnément, nous avons tout le temps académique devant nous. En revanche, ce qui urge. c’est bien de briser l’engrenage multiséculaire, alors que le débat historique - universitaire ou médiatique - est encore parasité par les souvenirs et les engagements de l’époque. Le procès reste ouvert : je n’y suis ni avocat, ni procureur. Je rappelle simplement que nous n’avons encore aucune étude sérieuse sur l’épiscopat français dans la décennie 1936-1946 (2). C’est une déplorable lacune, mais ce n’est pas le problème présent et je ne m’y attarderai pas (3).

Ce serait déjà davantage le problème de se demander pourquoi tant de gens qui ne sont ni juifs ni catholiques, et pour qui la religion doit rester affaire privée, font obstinément grief de leur silence aux évêques en France et à Pie XII à Rome. Mais quelle voix s’est alors élevée ? Quel chef de gouvernement a-t-on entendu ? Quel mouvement français de résistance a crié son indignation ? On le comprend: l’heure était aux héros, non aux victimes. En vérité, c’est une étude de tous ces silences autorisés qu’on attend.

En ces circonstances, que des chrétiens aient été à la pointe de l’aide et de l’amitié aux juifs traqués par les polices ne change rien. Les lois raciales du gouvernement de Vichy n’ont pas été d’abord une soumission complaisante aux exigences nazies, mais bien un effet à retardement de l’Affaire Dreyfus, quand La Croix et bien des catholiques se flattaient d’être "antisémites" (5) sans besoin d’une référence pseudo-scientifique.

Comme les Lumières du dix-huitième siècle sont sorties du christianisme, le christianisme est sorti du judaïsme. Dans les deux cas, la querelle est originelle et elle a pris un caractère inexpiable. Nous assistons aujourd’hui à la naissance d’un nouvel esprit religieux qui laisse au fondamentalisme et à l’intégrisme, ainsi qu’on dit, le soin de trancher ces querelles par la violence aveugle. Dans le christianisme occidental, ce nouvel esprit s’enracine loin, sans doute en François d’Assise. Vatican II a éveillé une conscience neuve de son urgente nécessité.

Le geste symbolique des évêques français à Drancy (octobre 1997) s’inscrit dans ce lent cheminement. Il ne résout pas - et n’y prétend pas - l’insurmontable divergence entre juifs et chrétiens sur la question messianique. Il ne liquide pas les inépuisables contentieux comme en connaissent tant de familles et de villages. Mais il purge une mémoire malade de son passé et il dispose à une méditation nouvelle du " mystère d’Israël " dont le christianisme est inséparable. Sans ghettos, sans pogroms, sans bûchers ni fours.


Le cardinal Lustiger à New York

Deux hommes, dans l’Église catholique, auront particulièrement contribué au déverrouillage d’une question bimillénaire, les relations judéo-chrétiennes : Jean Paul II et le cardinal Lustiger, le pape polonais et l’archevêque de Paris.

Du premier, en vingt ans de pontificat, on compte une bonne trentaine d’interventions publiques. Des discours ou des lettres, mais aussi des gestes: au camp de Birkenau (Auschwitz) le 7 juin 1979; à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986; au colloque tenu au Vatican le 31 octobre 1997 sur "Les racines de l’antijudaïsme en milieu chrétien", précédé, le 4 mai, par son discours à la Commission biblique pontificale sur "l’enracinement de Jésus dans le judaïsme" ; à la canonisation (critiquée, discutée) d’Edith Stein...

C’est devant les théories et les lois raciales, quand personne n’imaginait encore les camps d’extermination, que l’Église catholique a commencé de s’interroger : avant les États, il faut bien le dire; sans proportion avec la tragédie qui se préparait, il faut aussi le dire. On se souvient du cri échappé à Pie XI, en septembre 1938, peu avant les accords de Munich : "Nous sommes spirituellement des sémites". Mais la pensée n’est pas un cri et le temps de la réflexion ne marche pas au sentiment. Il faudra Vatican II et près de trente ans pour en arriver à la Déclaration conciliaire Nostra aetate (8 déc. 1965): Pie XI et Pie XII auraient pu la signer, non la produire. Et il faudra encore plus de trente ans pour en arriver au document romain "Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah" (16 mars 1998).

La réflexion passe par la "repentance ": un vieux mot français riche d’une résonance biblique (teshouvah) qui excède toute approche phénoménologique et qui ne se réduit pas à un simple repentir. Elle est un éveil de conscience qui entraîne un changement d’esprit, au-delà de tout "devoir de mémoire", au-delà de tout jugement d’histoire. C’est bien le paradoxe; nous devons nous souvenir et nous ne le pouvons que de ce que nous avons peu à peu appris et compris d’un drame et d’un crime, dont la plupart, alors, n’ont eu qu’une idée faible et lointaine. Nous sommes embarqués dans une affaire de très longue haleine, coextensive à la totalité de l’histoire chrétienne.

Qui en doute n’aura qu’à lire, récemment publiée (6), la conférence du cardinal Lustiger, prononcée le 20 octobre 1998 à la synagogue de New York où lui était remise la médaille Nostra aetate du Centre pour la compréhension entre juifs et chrétiens, en même temps qu’au grand rabbin René-Samuel Sirat. Un texte fort, jailli du plus profond de lui-même, acte de théologien plus encore que de pasteur. Un texte audacieux et même étonnant dont la portée, par la force des choses, déborde le sujet. En effet, l’avenir des relations entre juifs et chrétiens ne suppose pas seulement qu’on apure le passé : il engage une conception de l’Église et de sa tâche dans le monde de ce temps.

A l’origine, la séparation n’a pas été immédiate (un bon demi-siècle). Elle fut l’aboutissement d’une double et radicale divergence: la messianité de Jésus, le Christ; la gentilité, ouverte, de l’Église, qui explique sa pénétration dans la société païenne et sa reconnaissance publique au quatrième siècle. Chacun revendiquait seul la totalité de l’héritage. La suite n’est que l’histoire envenimée de ce désaccord originel, avec ses dérives jusqu’à nous, dans "un rapport de force totalement inégal".

C’est ainsi que juifs et chrétiens se sont "méconnus et méprisés dans l’obscurité de l’histoire", explique Mgr Lustiger. "La douleur de l’histoire et ses aveuglements nous ont obscurcis au point de ne reconnaître ni Israël en son Messie, ni le Messie caché en Israël...". Dès lors, "la figure du Juste souffrant (...) demeure le lieu commun aux juifs et aux chrétiens, mais où la contradiction atteint en même temps sa plus grande intensité".

Aujourd’hui, les juifs rentrent dans l’histoire commune ; par leur contribution à "l’universalisme séculier" et, désormais, l’État d’Israël. À l’inverse, l’Église, qui avait tant misé sur une histoire glorieuse, se redécouvre engagée dans une histoire douloureuse et renonce à occuper "l’espace des pouvoirs temporels" et à se présenter comme "la réalisation, ici-bas, du Royaume d’En-haut". Sans la moindre concession au libéralisme moderne, elle sort d’un intégralisme triomphant, où son espérance s’était laissée absorber par le temps de l’histoire et des nations.

Cette compréhension neuve n’en est qu’à ses débuts; il lui reste à produire ses effets et à pénétrer les esprits. Elle est un chapitre essentiel de cet "esprit nouveau", apparu petitement en France à la fin du siècle dernier, et aussitôt mis en échec par l’affaire Dreyfus.


Le pape Jean-Paul II à Rome et à Jérusalem

L’évolution suivait son cours. Et voilà qu’elle s’est précipitée de façon décisive: à Rome, le 12 mars 2000, premier dimanche de Carême, avec la grande liturgie pénitentielle voulue et conduite par Jean-Paul II, précédant d’une semaine son voyage en Terre sainte, achevé à Jérusalem.

Il existe, au cœur du judaïsme et du christianisme, une tradition ininterrompue de conversion du cœur et de pénitence qui a pris, dans l’Église catholique, des formes particulières : la prière latine "Confiteor" aux usages variés, la confession privée auriculaire, les jubilés qui scandent l’histoire chrétienne depuis le Moyen-Age, les pardons populaires associés à des lieux de pèlerinage, etc. C’est ainsi que Jean-Paul II a promulgué, à l’occasion du passage au troisième millénaire, une grande année jubilaire, novatrice à un double titre.

En premier lieu, frappe l’ampleur des demandes qu’il a adressées à l’entière humanité (à commencer par la remise de leur dette aux pays les plus pauvres), et dont l’écho est resté fort modeste (7). En second lieu - et il a déclenché là un considérable tapage médiatique -, au pardon accordé par l’Église à ses fidèles il a ajouté, fait sans précédent, le pardon demandé par l’Église ; sur sept points, dont le quatrième confesse "les fautes commises dans les relations avec Israël".

Selon le rituel de la cérémonie, le cardinal Cassidy a commencé par demander aux chrétiens de "reconnaître les péchés commis par nombre des leurs", à travers les souffrances endurées de leur fait au cours de l’histoire par le peuple juif. Puis, Jean-Paul II en a demandé pardon pour tous au "Dieu d’Abraham", prenant devant lui l’engagement public de "vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’alliance". Son "Jamais plus" fait écho à celui de Paul VI, à l’ONU, en 1965 - "No more war; never more war", mais sur un registre proprement religieux. Une prière et une demande de pardon qu’il reprendra dans les mêmes termes, deux semaines plus tard, à Jérusalem, au Mur des Lamentations.

En vingt ans, un chemin considérable a ainsi été parcouru, et un pas décisif a été franchi, en grande partie par la volonté personnelle du pape polonais. Et pourtant, si l’essentiel a été dit, le principal reste à faire, et même à penser. Pour les Juifs, ce n’est pas suffisant, du moins avant le dépôt par le pape du texte de sa prière dans les interstices du Mur. Pour beaucoup de catholiques, c’est trop. Il ne suffit pas d’aller de l’avant. Il faut d’abord expliquer, justifier. Le pape a confié ce soin à la Commission théologique internationale placée sous la responsabilité du cardinal Ratzinger. Le document qu’elle a publié (8) apparaîtra trop frileux et laborieux. On pouvait escompter un texte fort et simple sur la signification et la portée de ce geste. Les membres de la commission ont cru plus urgent ou plus opportun de prévenir incompréhensions et dérives, insistant en particulier sur les précautions historiques qui s’imposaient avant tout jugement.

Peine perdue : ce langage expert n a pas touché l’opinion publique, tout au moins en France, où se sont exprimés plus d’ accusateurs que de pénitents et où les clivages traditionnels ont décidé des réactions, même en milieu catholique (9). Pourtant, que l’on y prenne garde : Jean-Paul II a scié la branche sur laquelle étaient assis ses détracteurs et il laisse à découvert en première ligne une société séculière qui ne pourra plus imputer à une instance religieuse tant de crimes, de misères et de fléaux dont la liste ne cesse de s’allonger dans le monde. Il ne donne pas seulement un exemple à tous et à l’Église, une longueur d’avance dans la quête de cet "esprit nouveau" qu’ exige l’ordre social et international : il ouvre un débat de société de plus en plus difficile à éluder (10).

Qu’il me soit permis, au terme de ces propos, d’évoquer ici la mémoire d’un pionnier bien oublié de cette longue marche, Elie Benamozegh (1823-1900), le grand rabbin de Livourne, qu’Émile Touati a situé "incontestablement dans la grande lignée des Docteurs d’Israël". Il laissait à sa mort un manuscrit inachevé de près de 2000 pages, rédigé en français. Son disciple Aimé Pallïère (1875-1949) en a tiré fidèlement un gros livre d’un millier de pages paru en 1914, Israël et l’humanité, dont une édition révisée et allégée a paru en 1961, puis en 1977 chez Albin Michel (11).

Deux grandes intuitions avaient inspiré sa vie et nourri sa pensée. D’une part, en amont de l’alliance de Dieu avec Abraham et sa postérité, il fallait remonter, au lendemain du déluge, à son alliance avec Noé et sa descendance - l’entière humanité actuelle - sous le signe de l’arc-en-ciel et (pour Benamozegh) sous le nom de Melchisédech : un lien indissoluble entre le noachisme laïc et le mosaïsme sacerdotal. D’autre part, se fondant sur sa "pleine confiance dans les destinées religieuses d’Israël", il s’était tôt convaincu qu’il fallait "travailler avec ardeur à préparer la réconciliation du christianisme et du judaïsme".

Plaçant ainsi le judaïsme au centre de la religion universelle, il voyait tout naturellement Jérusalem comme la capitale de tous les croyants et le centre religieux du monde : "Ainsi Israël et l’humanité ne sont point des termes qui s’excluent l’un l’autre... Entre la vocation Israélite et l’unité humaine, entre la patrie palestinienne et la fraternité des nations, il n’y a aucun antagonisme véritable".

Un siècle sépare Elie Benamozegh et Jean-Paul II, tous deux animés de la même conviction, portés par la même espérance, et pourtant aux antipodes l’un de l’autre. "Comment cela se fera-t-il ?" Ce fut la réaction d’Abraham et de Sara selon le livre de la Genèse, comme celle de Zacharie et de Marie dans l’évangile selon Luc. C’est aussi la demande qui vient aux Israéliens et aux Palestiniens qui veulent la paix dans leur pays et entre leurs pays.

Emile POULAT *

© Yerushalaïm

* Emile Poulat est professeur émérite à l’Ecole des Hautes Etudes, Paris.



Notes


1. "En même temps juste et pécheur" (NDLR)
2. La thèse de Jacques-Olivier BOUDON , Paris, capitale religieuse sous le second Empire, Cerf, 1996, 558 pages, couvre la période concordataire, et celle de Marc Minier, l’entre-deux guerres. Le rôle d’éteignoir de Mgr Chappoulie (qui n’était pas évêque), qui assurait la liaison avec Vichy, reste sous-estimé.
3. Cf. ma préface à L’Encyclique cachée de Pie XI (La Découverte, 1995).
4. En dernier lieu, Annie LACROIX-RIZ, Le Vatican, l’Europe et le Reich. de la Première Guerre mondiale à la Guerre froide (A. Colin, 1996), qui impute à Pie XII "une haine viscérale contre les juifs, toujours assimilés au judéo-bolchevisme". À l’opposé, Pierre Blet, Pie XII et la Seconde Guerre mondiale d’après les archives du Vatican (Perrin, 1997).
5. Pierre SORLIN, "La Croix" et les juifs (Grasset, 1967).
6. J.-M. LUSTIGER, "Juifs et chrétiens, demain", Nouvelle Revue théologique, Namur, octobre-décembre 1998.
7. Emmanuel LAFONT, Le Jubilé en actes, Paris, Ed. de l’Atelier, 2000. (Le P. Lafont a longtemps été curé de Soweito, en Afrique du Sud).
8. Commission théologique internationale. Mémoire et réconciliation. L’Eglise et les fautes du passé, Paris, éd. du Cerf. 2000, 93 pages.
9. De "Grandeur et limite de la repentance", (Joseph Vandrisse, Le Figaro, 6 décembre 1999) à "La repentance suscite des réactions nuancées", (La Croix, 14 mars 2000: entretien avec Elie Wiesel). - "L’Église doit demander pardon pour Pinochet" (Jean-Claude Petit, La Vie, 9 mars 2000, éditorial). Pinochet, Galilée (à travers la pièce de Brecht), Giordano Bruno, tout est bon pour allonger la liste "******, sorcière, bécassine. Quand on diabolisait la femme au nom de Dieu" (Marianne, 21 février 2000)... En exorcisant ses démons, l’Église réveille les démons de ses détracteurs (Joseph Vandrisse, Le Figaro, 11 mars 2000).
10. Dossier sur "Le Pardon", ouvert par Jacques Derrida, Le Monde diplomatique, décembre 1999, pp. 10-19, avec réponse d’Edgar Morin.
- "Pardonner, c’est résister à la cruauté du monde", ibid. février 2000, pp. 24-26.
- "Pardonner, n’est-ce pas se donner bonne conscience ?", Témoignage chrétien, 10 février 2000 (réponse protestante d’Olivier Abel, réponse juive de Philippe Haddad).
- "Faut-il pardonner ? Le pardon et l’impardonnable", L’Actualité des religions, mars 2000.
- Albert Longchamp, "Repentances en chaule; pardon ou bonne conscience ?", dans Témoignage chrétien, 9 mars 2000.
- Débat du CERI et de Critique internationale sur "Mémoire, justice et réconciliation" (21 mars 2000, au Salon du livre de Paris)...
Autre débat : la "conscience universelle" (qu’est-ce à dire et qu’en est-il de cette notion inchoative ?) s’interroge de plus en plus sur les limites de la "violence légitime" assumée par les États, sur le bien-fondé d’une "raison d’État", discrétionnaire, sur la portée d’expressions nouvelles comme "crime contre l’humanité".
Troisième question : la notion de "personne morale" (publique ou privée) a été forgée pour exercer des droits et des responsabilités qui excèdent la capacité des personnes physiques. Quand il s’agit de personnes transgénérationnelles comme la République, l’État, la Nation, la France, quelles peuvent être l’étendue et la charge dans la durée des griefs qu’on est en droit de leur adresser ? Pour un peuple fier de son patrimoine, qu’est-ce qu’assumer son passé ? On se souvient que sur les "rafles du Vel d’Hiv" (juillet 1942), les présidents Mitterrand et Chirac ont pris des positions différentes. Enfin, que pèsent les "crimes" passés de "l’Église" et des "couvents" (voire des États et de leurs armées), devant les "horreurs" en tous genres développées par le "progrès" moderne ?
11. Élie Benamozegh, Israël et l’humanité, préface d’Aimé Pallière, Paris, Albin Michel, 1961 et 1977, 396 p. (Avant-propos d’Emile Touati). Les juifs de Livourne jouissaient de privilèges que Montesquieu aurait voulu voir accorder aux juifs de France. E. Benamozegh était originaire d’une famille marocaine. Voir aussi Lionel Lévi, La Communauté juive de Livourne, Paris, éd. L’Harmattan. 1996, 216 pages.


Mis en ligne le 13 octobre 2003 sur le site www.upjf.org