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Islam

La guerre en Islam, Guy Sorman
11/08/2006

Guy Sorman ne compte pas parmi les fans d’Israël, même s’il n’en est pas un ennemi ou un détracteur patenté. Mais ses centres d’intérêt et sa bonne connaissance de l’histoire des religions l’ont depuis longtemps orienté, entre autres, vers le monde musulman, pour lequel il ne cache pas sa sympathie. Sa critique, nuancée, mais ferme, de l’exutoire que constituent, pour le monde arabe, le sionisme et l’Etat juif qui en est issu, n’en a que plus de valeur. (Menahem Macina).
4 août 2006
 
Sur le Blog de Guy Sorman.
 
 
Il ne s’agit plus ici d’être sioniste, antisioniste, pro-arabe. Ni d’adopter une posture avantageuse qui se situerait du bon côté de l’histoire au Proche-Orient, en supposant qu’un bon côté existe. Après plusieurs semaines de guerre, on se contentera de relever des faits, sinon parfaitement objectifs (ce qui est hors de portée pour les sociétés humaines), du moins des faits difficilement niables.

Le premier fait, incontournable, est, dans le regard arabe, le caractère inacceptable d’Israël, de l’existence d’Israël. Tous les documents diplomatiques, déclarations reconnaissant Israël (je reconnais, mais je n’accepte pas) obtenus sous la contrainte, par nécessité, pourraient disparaître si la nécessité s’allégeait et la contrainte n’était plus.

Essayons de nous mettre dans la peau des Arabes. Ce refus d’Israël s’explique aisément : Israël est vécu comme une colonie imposée de l’extérieur, un reliquat du colonialisme européen. La singularité d’Israël ? Elle n’est pas évidente pour les Arabes puisque l’holocauste eut lieu ailleurs. Le destin d’Israël ? Si destin il y a, il est tout à fait étranger aux Arabes, puisque, dans leur esprit, l’Islam seul est vrai ; une espérance métaphysique juive leur semble, forcément, une erreur.

Pour les Arabes, les Juifs ont donc historiquement tort et ils vivent dans l’ignorance de la Révélation véritable. Israël, dans le regard arabe, est, au mieux, un fait acquis sans autre droit à exister que sa force supérieure.

Ce déni d’Israël, après que les Arabes ont échoué à l’éliminer dès 1949, est nécessairement aggravé de guerre en guerre : pris dans une spirale infernale, Israël toléré par force est nié pour cette même force. La guerre présente délégitime un peu plus Israël, mais sa légitimité, pour les Arabes, était déjà inexistante : la guerre présente ne change rien à la relation entre Israël et les Arabes. Malheureusement, quelles que soient les bonnes volontés individuelles, la logique implacable de la situation l’emporte sur les intentions humanistes.

Le deuxième fait, incontournable, c’est que jamais, depuis 1949, les Etats arabes n’ont renoncé à éliminer Israël : seule la méthode a varié entre guérilla et guerre frontale. Le Hezbollah innove. Ce n’est pas une guérilla de type palestinien. Le Hezbollah est une armée, moderne, bien équipée, disposant d’une base géographique dans le grand no man’s land du Sud Liban.
 
Cette armée chiite, fanatisée par ses maîtres, équipée par l’Iran, n’a qu’un but : détruire Israël. Le Hezbollah le dit, et son tuteur iranien, le Président Mahmoud Ahmadinejad, le dit aussi. Il serait difficile de ne pas les entendre. Mais, par-delà la destruction d’Israël, on suppose que le Hezbollah a des ambitions politiques plus vastes : contrôler le Liban sans doute, participer à une coalition d’Etats chiites, Liban, Syrie, Irak, Bahreïn, Iran, l’est de l’Arabie saoudite, peut-être. Et au-delà, vers le Pakistan. En notre époque, nous assistons à une grande révolution chiite, politique et religieuse : la revanche des humiliés, espérée depuis treize siècles contre l’ennemi, le renégat : le sunnite.
 
Le troisième fait, non discutable, est le rôle déterminant des Etats-Unis. Sans la Pax americana, Israël aurait été rayé de la carte depuis 1973. Israël tient grâce au soutien logistique, diplomatique des Etats-Unis et parce que les gouvernements arabes savent jusqu’où il ne faut pas aller trop loin pour ne pas déclencher la foudre américaine. Si, cette fois-ci, le Hezbollah ne détruit pas Israël, ce sera parce que ses tuteurs en Syrie et en Iran connaissent par avance le risque de bombardement américain de leur propre territoire.

Quatrième fait : pourquoi, diable, Israël, minuscule enclave, à l’échelle du monde arabe et, plus encore, du monde musulman, cristallise-t-il, depuis soixante ans, toutes les haines des mondes arabe et musulman ? N’y a-t-il pas disproportion ? Hassan II, roi du Maroc, expliquait avec ironie que l’antisionisme était l’aphrodisiaque du monde arabe. Israël détourne les Arabes de leurs difficultés économiques et de leurs propres tyrans. Israël est, dans le monde arabe, le seul motif autorisé de manifestations publiques, le seul lien social parfois entre sectes et ethnies dans des nations arabes fragmentées : "À bas Israël" fait l’union. Sans la diabolisation d’Israël, comment les gouvernements arabes justifieraient-ils la tyrannie qu’ils exercent sur leur propre peuple et l’appauvrissement [qu’ils subissent] ?

Cinquième fait, les théories économiques, d’inspiration marxiste-léniniste, du conflit israélo-arabe, n’expliquent rien. Israël n’a pas de pétrole, aucune autre ressource que la valeur ajoutée par sa population : la conquête d’Israël n’aurait d’autre valeur, pour les Arabes, que symbolique. Mais les pays frontaliers d’Israël n’ont pas de ressources non plus, ni en Egypte, ni en Jordanie, ni en Syrie, ni au Liban. Plus généralement, sur le marché mondial, le Proche-Orient n’est pas un acteur déterminant. Le pétrole ? Il s’en trouve partout ailleurs, de l’Afrique au Canada. De plus, le profit des "multinationales" vient moins de la possession d’un puits de pétrole que de sa commercialisation ; et quand le pétrole sera trop cher, il sera remplacé par d’autres sources d’énergie. Ceux qui croient encore que le pétrole détermine les guerres (ils restent étonnamment nombreux) ont un siècle économique de retard.

Sixième fait. Assisterions-nous à une soi-disant guerre des civilisations, Israël n’étant qu’une base avancée de la civilisation occidentale dans le monde islamique ? C’est, de fait, la thèse que les islamistes voudraient accréditer. Mais ce conflit présumé entre Occident et islam n’est que le paravent d’un autre conflit infiniment plus décisif, celui qui, au sein du monde arabe et musulman, oppose les tenants de l’islam éclairé à ceux de l’islam fondamentaliste. Je ne suis pas certain que la guerre entre le Hezbollah et Israël déterminera le destin du monde musulman, ni celui de ses relations futures avec l’Occident ; cette guerre s’achèvera, une fois encore, sur un armistice sans paix possible. Regardons plutôt ailleurs : ce sont, peut-être, les récentes élections libres en Irak, à Bahrein et au Koweit qui dessinent l’avenir. Inch Allah.

© Guy Sorman *
 
* Bref CV, emprunté au Blog de Sorman. Après ses études à l’Institut d’Etude Politique et à l’Ecole Nationale de l’Administration, dont il sort en 1969, il a enseigné l’économie à Sciences-Po, Paris, mais a quitté, un peu plus tard, la fonction publique pour se consacrer à l’écriture, à l’enseignement et à l’édition. Il a créé une entreprise de presse qu’il dirige. Fondateur et président d’honneur d’Action contre la faim. Ses derniers ouvrages parus: Le Génie de l’Inde - Les enfants de Rifaa, musulmans et modernes - Made in USA, regards sur la civilisation américaine - L’année du Coq, chinois et rebelles. Guy Sorman vit entre Paris et New York.
 
[Texte aimablement signalé par I. Palmor.]
 

Mis en ligne le 10 août 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org