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Menahem Macina

Courage, Israël, les civilisations sont mortelles, pas toi ! M. Macina

Il y a peu, quelqu’un évoquait - je ne me souviens plus où, ni dans quelle circonstance -, pour l’appliquer à l’Etat d’Israël, la fameuse phrase de Valéry : "Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles". Il se fondait sur ce qu’il appelait, à l’instar du gouvernement libanais et du Hezbollah, "la défaite d’Israël", pour conclure que l’Etat hébreu n’était plus invincible et même qu’il risquait de disparaître corps et biens. Bref, un propos démoralisant qui a, hélas, des chances d’ébranler le moral des plus émotifs d’entre nous. Je me suis alors souvenu que j’avais déjà fait justice de ce propos de Valéry, dans un article antérieur. Je l’ai retrouvé. Il date d’avril 2002 et s’intitule "Message de lucidité mais aussi d’espoir, en ces temps difficiles". En le relisant, je me suis étonné de son actualité. Je n’ai pas eu grand mal à le modifier pour adapter son contenu à la situation où se trouvent aujourd’hui notre peuple, en général, et l’Etat d’Israël, en particulier. Et tant pis si son style lyrique et ses résonances religieuses irritent, une fois de plus, celles et ceux qui, dans le passé, m’ont déjà amèrement reproché ce qu’ils appellent mon "emphase" et mes "prêchi-prêcha". Tel est mon témoignage et telle est ma foi. (Menahem Macina).
22/08/06
 
 
Les mauvaises nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas : la suivante, faisant paraître bénigne la précédente, et ainsi de suite. Le trouble nous envahit. La crainte aussi. Mais le pire de tout, c’est l’incompréhension - qui va jusqu’à l’hostilité - à laquelle se heurtent toutes nos tentatives d’expliquer la position de l’Etat d’Israël.

Nous obtenons presque toujours les mêmes "réponses" - souvent sous forme d’accusations. Elles se résument à peu près toutes à ceci : ce qui arrive à l’Etat d’Israël est de sa faute, et de la faute de son premier ministre "qui ne connaît que le langage de la force", aux colons et aux religieux intégristes "qui font du chantage électoral". Bref, à entendre ces faux amis de Job, si les Israéliens cessaient leur "occupation", tout rentrerait dans l’ordre et "on aurait la paix sans problème".

Vous connaissez tous, toutes, ce genre de pseudo-dialogues, où des gens, censés "ne vouloir que notre bien", nous servent ces arguments préconditionnés. Et mieux vaut ne rien dire de ceux des partisans inconditionnels de nos ennemis jurés...

Il est dur pour les Juives et les Juifs, qui ont si longtemps fait l’expérience de l’altérité radicale, de la dérision, de la moquerie, et du soupçon, mais s’obstinent à se considérer comme des membres à part entière des communautés nationales - dont ils assument au moins autant sinon plus que les autres minorités de ces peuples, et ce depuis de longs siècles, les droits et les devoirs citoyens correspondants -, il est dur pour ces Juifs des nations, de découvrir, avec stupeur, que chacun(e) d’entre eux est redevenu, en quelques années, par Etat d’Israël interposé, l’accusé public n° 1, ou au moins le suspect n° 1.

Cette situation - que nous n’avions que trop connue dans le passé – nous croyions sincèrement qu’elle n’avait plus cours et ne se réitérerait jamais. Après tout, quelques Etats, et particulièrement l’Allemagne et la France, avaient posé des gestes forts. Ils avaient reconnu que notre peuple avait été victime de discrimination, d’abord, puis, d’abandon à une terrible persécution par les corps constitués d’alors - administration et police nazie, en Allemagne, vichyssoise, en France. Certes, nous faisions toujours les frais de propos antijuifs - mi-sérieux, mi-blagueurs -, que nous supportions stoïquement en nous efforçant d’en rire. Ce n’est pas bien agréable, pensions-nous, mais au fond, ce n’est pas grave ; cela ne porte pas à conséquence.

Depuis ces dernières décennies, nous surfions presque tranquillement sur la mer, apparemment pacifique, des Etats-nations, et nous ne l’avons pas vue arriver, la vague de fond - la déferlante, le tsunami - qui menace à présent de nous engloutir. Comme le surfeur qui a mille fois triomphé des flots déchaînés, nous avons toujours émergé, ruisselants et victorieux des vagues redoutables, au faîte du flot sauvage... Jusqu’à ce que, soudain, notre planche de salut nous abandonne et que nous retombions, pitoyables, dans le maelstrom des éléments déchaînés, cherchant désespérément à reprendre notre souffle et à ne pas étouffer des eaux amères de la méchanceté et de la médisance, ingurgitées à haute dose...

Je dramatise, direz-vous. Peut-être. Je frise la paranoïa ? Sans doute, mais il y a de quoi.

Vous voulez que je vous dise : je préfère souffrir d’une bonne paranoïa et me tromper sur la nature de l’épreuve qui frappe mon peuple, que de m’endormir la vigilance en pratiquant la méthode Coué, ou pire, celle de l’autruche qui, dit-on, s’enfouit la tête dans le sable pour ne pas voir le danger.
 
Je ne parviens pas (méfait de l’âge, sans doute) à oublier les policiers français, aimables mais inflexibles, qui, un jour de ce beau mois  l’été 1942, sont venus chercher notre voisine et son mari, juste au-dessus de l’appartement exigu que nous habitions, maman et moi, au 29 rue de Bièvre, à Paris 5e. Déportés, qu’ils ont été ces "israélites" qu’on avait préalablement marqués de l’étoile jaune, "transférés" le plus légalement du monde, sur ordre du gouvernement français d’alors. Ils ne sont jamais revenus du camp d’Auschwitz. Moi, j’ai échappé, parce que je n’étais pas répertorié comme Juif (et ne me demandez ni pourquoi ni comment : c’est une trop longue histoire, trop personnelle aussi…)

Bref, soeurs et frères d’infortune, nous prenons l’eau. Je ne dis pas cela pour vous affoler, mais pour que nous cherchions ensemble comment réagir. En effet, j’ai évoqué l’histoire, mais, vous le savez, l’histoire ne se répète jamais, pas de la même manière, en tout cas.
 
Les processus présentent des analogies frappantes, mais ce ne sont que des analogies.
 
Les situations paraissent se répéter à l’identique, mais ce n’est qu’une apparence.
 
Nous ne pouvons faire l’économie d’identifier le nouveau mal, d’y faire face et de nous en préserver. Et ce n’est pas en nous répandant en lamentations communautaires, ou, pire encore, en sombrant dans une misanthropie universelle, que nous serons en mesure de jauger l’ampleur du mal et d’y réagir au mieux.

Mais comment ?

Oui, comment réagir ? Je me limite ici aux Juifs (peut-être parlerai-je, plus tard, de ceux qui ne le sont pas, et dont certains ont la conscience troublée par les accusations qui pleuvent dru sur Israël).
 
Il n’y a, bien entendu, pas qu’une seule manière de se positionner face à une telle situation, largement inédite. Chaque organisation, chaque groupe, chaque Juif a, en cette matière comme en bien d’autres, sa ’torah’, sa solution, ses convictions, généralement "contre" tel ou tel, ou par répulsion pour telle ou telle mouvance, et bien sûr, contre telle ou telle conception sous-jacente aux actions ou écrits d’entités et de personnes qui ne lui agréent pas, pour de multiples (et souvent obscures, voire passionnelles) raisons. Et toute guerre menée contre les Juifs se double trop souvent d’une "guerre des Juifs" - pour reprendre une formule éculée -, c’est-à-dire d’une guerre entre Juifs. C’est ainsi qu’aux dires de l’historiographe ("collaborateur", nous assure le regretté professeur Vidal-Naquet) Flavius Josèphe, les différentes "sectes" (= factions) juives s’entretuaient jusque sur les marches du Temple, quelques semaines avant que Jérusalem fût prise par les Romains, et que ses habitants fussent massacrés ou déportés…

Vous direz qu’à me lire, il ne reste plus qu’à désespérer de tout et de tous.

En aucune manière. Et voici pourquoi. Quand un être humain est frappé par le malheur, par la douleur et par la peine, qu’il ne peut y échapper et que l’épreuve le submerge, si c’est un "Mensch", il se recentre, il rentre en lui-même, il réévalue son comportement, l’aune de ses valeurs et de ses appréciations, il s’adapte à l’adversité, et c’est ainsi qu’il y survit, tant qu’il a un souffle de vie.

Tel est, me semble-t-il, le processus où nous sommes engagés, bon gré mal gré, et il serait vain de tenter d’y échapper.

Nous devons nous recentrer autour de notre histoire et de notre héritage culturel et religieux spécifique.
 
Relisons les hauts-faits de notre peuple, les catastrophes surmontées, nos retours d’exils, nos survivances inexplicables, notre pérennité.
 
Nous sommes un peuple ancien - faible et fort à la fois, méprisé et glorieux, vainqueur et vaincu, familier de la souffrance et promis à la gloire, à en croire nos Ecritures. 
 
Nous fûmes les contemporains des Hittites, des Chaldéens, des Egyptiens, des Cananéens, des Philistins, des Edomites, des Amorites, des Araméens, des Perses, des anciens Arabes.
 
Les civilisations les plus puissantes, les plus brillantes - qui furent nos oppresseurs - ont péri, et nous, nous sommes toujours là. Pour quel destin, pour quelle reddition de comptes - la nôtre ou celle des nations ? D. seul le sait. Nos Ecritures et notre Tradition nous le signifient de manière mystérieuse, si mystérieuse, d’ailleurs, que nous avons du mal à nous guider à cette lumière obscure. Mais nous sentons bien que cette histoire et notre pérennité au sein de ce cheminement mutimillénaire, la contradiction continuelle, la haine inexpiable que nous suscitons, à notre corps défendant, et que cause notre seule existence - comme si ce que nous représentons constituait une menace pour les nations, pour leur conception du monde surtout -, nous sentons bien que tout cela a un sens.

Bref, c’est à ces sources de notre histoire - ancienne et récente - et à la lecture des faits et gestes de ses protagonistes, petits et grands, sublimes et misérables, et des hauts-faits de ses héros, de ses prophètes et de ses saints, que nous devons nous ressourcer, pour y puiser la force et le courage d’affronter et de surmonter les épreuves présentes, comme nous le fîmes de celles du passé. C’est dans cette adversité même que nous réapprendrons à être Juifs, même si cela ne signifie pas, pour tous, revenir à la foi de nos Pères et aux pratiques qui, durant des millénaires, ont façonné nos mentalités et préservé notre foi et notre culture d’une disparition qui semblait inéluctable.


Au sortir de l’offensive anti-Hezbollah, que l’Etat d’Israël a décidée et que Tsahal a exécutée avec courage et abnégation, malgré les polémiques et la crise de confiance qui se font jour entre la population israélienne, sa direction politique et même – phénomène rarissime et ô combien douloureux ! – son armée, nous devons rester fermes et garder confiance dans l’avenir de notre peuple, quels que soient les nuages et les menaces qui s’accumulent au-dessus de notre vie quotidienne.
 
Ainsi, nous ferons mentir l’affirmation célèbre de Paul Valéry : "Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles". Car le choix irritant de Dieu sur notre peuple a fait de nous, que nous le voulions ou non, un peuple "a-normal", comme l’a prophétisé, contre son gré, le voyant païen Balaam :
 
"Oui, de la crête du rocher je le vois, du haut des collines je le regarde. Voici un peuple qui habite à part, il n’est pas rangé parmi les nations." (Nb 23, 9).
 
En effet, si dérisoire que soit notre peuple aux plans démographique, économique et géopolitique, face à l’immense mer hostile des pays arabo-musulmans, sans parler de celle des nations occidentales, qui nous haïssent sans raison, nous devons - sans arrogance, mais avec foi – nous souvenir de deux choses :
 
1. Le destin de notre peuple transcende le temps, comme le prophétisa Moïse, en ces termes :
 
"Ce n’est pas avec nos pères que L’Eternel a conclu cette alliance, mais avec nous, nous-mêmes qui sommes ici, aujourd’hui, tous vivants [haïm]." (Deutéronome 5, 3).
 
2. La survie de notre peuple transcende la puissance des nations qui, chacune en son temps et à sa manière, cherchent à nous nuire, si ce n’est à nous détruire, et qui, à la fin des temps, se ligueront pour nous anéantir, comme le prophétise Habacuq dans ce psaume, grandiose et mystérieux :

"Prière. De Habaquq le prophète; sur le ton des lamentations. Eternel, j’ai appris ton renom, Eternel, j’ai redouté ton oeuvre! En notre temps, fais-la revivre! En notre temps, fais-la connaître! Dans la colère, souviens-toi d’avoir pitié! Éloah vient de Témân et le Saint du mont Parân. Sa majesté voile les cieux, la terre est pleine de sa gloire. Son éclat est pareil au jour, des rayons jaillissent de ses mains, c’est là que se cache sa force. Devant lui s’avance la peste, la fièvre marche sur ses pas. Il se dresse et fait trembler la terre, il regarde et fait frémir les nations. Alors les monts éternels se disloquent, les collines antiques s’effondrent, ses routes de toujours. J’ai vu les tentes de Kusnan frappées d’épouvante, les pavillons du pays de Madiân sont pris de tremblements. Est-ce contre les fleuves, Eternel, que flambe ta colère, ou contre la mer ta fureur, pour que tu montes sur tes chevaux, sur tes chars de salut ? Tu mets à nu ton arc, de flèches tu rassasies sa corde. De torrents tu crevasses le sol ; les montagnes te voient, elles sont dans les transes; une trombe d’eau passe, l’abîme fait entendre sa voix, en haut il tend les mains. Le soleil et la lune restent dans leur demeure ; ils fuient devant l’éclat de tes flèches, sous la lueur des éclairs de ta lance. Avec rage tu arpentes la terre, avec colère tu écrases les nations. Tu t’es mis en campagne pour sauver ton peuple, pour sauver ton oint, tu as abattu la maison de l’impie, mis à nu le fondement jusqu’au rocher. Tu as percé de tes épieux le chef de ses guerriers qui se ruaient pour nous disperser, avec des cris de joie comme s’ils allaient, dans leur repaire, dévorer un malheureux. Tu as foulé la mer avec tes chevaux, le bouillonnement des grandes eaux ! Crainte humaine et foi en Dieu. J’ai entendu! Mon sein frémit. À ce bruit mes lèvres tremblent, la carie pénètre mes os, sous moi chancellent mes pas. J’attends en paix ce jour d’angoisse qui se lève contre le peuple qui nous assaille ! Car le figuier ne bourgeonnera plus; plus rien à récolter dans les vignes. Le produit de l’olivier décevra, les champs ne donneront plus à manger, les brebis disparaîtront du bercail ; plus de boeufs dans les étables. Mais moi je me réjouirai en l’Eternel, j’exulterai en Dieu mon Sauveur! L’Eternel, mon Seigneur, est ma force, il rend mes pieds pareils à ceux des biches, sur les cimes il porte mes pas. Du maître de chant. Sur instruments à cordes." (Ha 3, 1-19).  


Menahem Macina
 
© upjf.org
 
Mis en ligne le 22 août 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org