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Israël (Société - mentalités)

Le souffle d’Athènes, Isaac Franco
24/08/2006

Nos internautes connaissent et apprécient le style puissant et somptueux d’I. Franco. En voici un nouvel échantillon. Par son recours massif à l’anaphore (que le "Petit Robert" définit comme "la répétition d’un mot en tête de plusieurs membres de phrase, pour obtenir un effet de renforcement ou de symétrie"), l’auteur lance, comme autant de projectiles qui martèlent les consciences, ses questionnements des événements et des hommes, ses demandes de comptes aux responsables. Sans accuser frontalement, il sème le doute, invite à la remise en cause, à la quête de vérité. A l’inverse d’un Grand Inquisiteur, qui veut des têtes, I. Franco sonde les reins et les coeurs et contraint à la lucidité. Une analyse aussi magnifique que redoutable. A lire et faire lire. (Menahem Macina).
24/08/06
 
 
Certes, la main puissante d’Israël a montré le prix que doit payer un pays qui héberge une structure terroriste vouée à son éradication, et néglige de la « traiter » comme le recommandent les Accords de Taif de 1989 et la résolution 1559 de 2004.
 
Certes, le petit périmètre détruit de la capitale libanaise abritait le noyau dur et les quartiers généraux de cet état dans l’Etat qu’était devenu le Hezbollah.
 
Certes, l’enjeu de cette crise dépasse largement l’opposition entre le Hezbollah et Israël, et la colère de ce dernier et ses conséquences ont enfin transmis à la communauté internationale le message que le "petit Iran" sur sa frontière septentrionale préfigure la menace que le grand Iran exercera bientôt - exerce déjà - sur elle toute entière.
 
Certes, le bilan militaire, en dépit des rodomontades d’un Nasrallah, désormais enterré vivant dans ses pyramides souterraines, sourit à Israël, même si l’arrêt prématuré et fragile des opérations n’aura pas permis d’« achever » le travail.
 
Certes, les acquis d’une résolution 1701, même incomplète et ambiguë, pèseront lourds, si ses stipulations sont appliquées, dans les dividendes politiques de cette bataille qui en annonce probablement d’autres, plus existentielles et impitoyables encore.
 
Certes, le traitement du problème Hezbollah et de ses parrains échoit désormais aussi à une communauté internationale sommée, à coups de bombes sur Beyrouth, d’assumer enfin sa part de responsabilités.
 
Certes, celle-ci reconnaît que le Hezbollah a déclenché les hostilités.
 
Certes, un mécanisme, imparfait ou incomplet encore, renvoie à la résolution 1559 exigeant explicitement le désarmement des Fous enturbannés.
 
Certes, une force multinationale au mandat à préciser, viendra bientôt prêter main forte aux troupes libanaises, enfin déployées grâce à l’intervention israélienne, au sud du Litani.
 
Certes, « le Hezbollah a perdu le contrôle du Liban-sud sur lequel il régnait en maître, et un vaste dispositif de surveillance des frontières terrestres avec la Syrie, de l’aéroport et de l’ensemble du littoral est en passe d’être mis en place, dans le but d’empêcher toute livraison d’armes et de matériel militaire au Hezbollah. » (Michel Touma, L’Orient Le Jour,  21.08.06)
 
Certes, un embargo effectif est un désarmement différé - à défaut d’être immédiat -, du Hezbollah.
 
Certes, le droit à l’autodéfense d’Israël est reconnu, dans l’hypothèse – vraisemblable - où le Hezbollah viole la trêve.
 
Certes, affirmer ce droit, c’est souligner le droit d’Israël à l’existence, et contrarier la volonté avouée du Hezbollah et de ses parrains de l’en priver.
 
Oui, certes.
 
Mais pourquoi ce qui ne fut entrepris que deux ou trois jours avant la fin de cette campagne, n’a-t-il pas été décidé deux ou trois jours après qu’elle ait commencé ?
 
Pourquoi avoir choisi l’option des bombardements aériens sur des cibles urbaines qui, aussi précis soient-ils, ne préservent qu’insuffisamment des dommages collatéraux causés aux vrais civils ?
 
Pourquoi avoir privilégié cette stratégie massive et spectaculaire qui, si elle forçait, plus que toute autre option, les chancelleries à se porter garantes de la solution au problème Hezbollah, allait aussi rapidement épuiser le crédit que la provocation des Fous de l’Idole avait chichement ouvert à Israël ?
 
Pourquoi avoir ainsi fourni à la communauté internationale un prétexte à son indécent et irrépressible plaisir de plaindre le bourreau et de blâmer la victime ?
 
Pourquoi avoir proclamé des objectifs de campagne irréalistes quand manquer logiquement et inévitablement de les atteindre complètement laissait un goût amer d’occasion ratée et accordait à la propagande de l’ennemi une victoire, pourtant largement démentie sur le terrain ?
 
Pourquoi n’avoir pas, dès l’orée de la guerre, héliporté sur les rives du Litani les troupes terrestres opportunément massées sur sa frontière nord, pour ensuite, tel un boa constrictor, étouffer lentement un Hezbollah ainsi pris en tenailles et inexorablement promis à un méticuleux, plus discret et plus sûr anéantissement ?
 
Le temps, trente quatre jours, n’aura pas manqué, cette fois, à Israël.
 
Etait-ce pour sauver un fragile gouvernement et, surtout, un Premier Ministre sur lequel l’Occident fonde ses espoirs d’un Liban nouveau, péniblement débarrassé de l’occupation d’une Syrie déjà pressée de revenir, et y ouvrir une fenêtre historique sur la méditerranée pour le compte de son allié négationniste ?
 
Etait-ce pour préserver les improbables équilibres internes libanais, qu’une humiliante déroute du Hezbollah et de la communauté chiite libanaise aurait sapés ?
 
Etait-ce pour éviter d’ainsi précipiter un pays encore titubant dans une nouvelle guerre civile, aux conséquences plus néfastes encore que celles d’un Hezbollah partiellement et volontairement épargné, et pour qui ne pas avoir disparu est le triomphe qu’il proclame aujourd’hui ?
 
Les commissions d’enquête révéleront sans doute une partie de vérité dans chacune de ces interrogations.
 
Mais elles devront aussi dire pourquoi des unités de Tsahal ont été envoyées à l’est pour se rendre compte, une fois sur le terrain, qu’elles auraient dû être dépêchées à l’ouest.
 
Pourquoi des hommes ont manqué d’eau, de nourriture, de munitions, de codes opérationnels de communication et d’une logistique adaptée.
 
Pourquoi, parfois aussi, ils disposaient de matériels inadéquats, ou même techniquement dépassés.
 
Pourquoi le désordre apparent des décisions a accouché cette impression têtue d’improvisation et d’impréparation générales. 
 
Et pourquoi des hommes ont dû se montrer téméraires sur le champ de bataille, là où une gestion plus cohérente leur commandait « seulement » d’être courageux.
 
Il faudra dire encore si le refus, ou l’incapacité de risquer la vie des soldats dans des opérations terrestres d’envergure, dès le début des hostilités, pour s’y résoudre plus tard et plus douloureusement, est, de la part des élites - mais pas seulement d’elles -, le signe que le symbole de la démocratie israélienne est un militaire désormais sacralisé, et non un civil trop longtemps exposé, sans véritable défense ni scrupule excessif, au feu de l’ennemi.
 
Dire si Israël s’est moins difficilement résolu à perdre des civils que des hommes en armes formés pour les protéger, suggérant aussi que ses dirigeants n’auraient peut-être pas réservé une même réponse si huit civils avaient été tués et deux autres enlevés.
 
Et dire si seuls des militaires chevronnés, de réserve ou d’active, aux postes de Premier ministre et de ministre de la Défense, n’auraient pas cédé à cette coupable confusion. Une confusion, par ailleurs, massivement dénoncée par les soldats eux-mêmes, frustrés de n’avoir pas reçu plus tôt l’ordre d’exécuter un travail pour lequel nulle autre armée au monde ne possède une maîtrise équivalente.
 
Mais surtout, dire pourquoi des élites politiques et militaires d’un pays au présent contesté et à l’avenir menacé cèdent à des faiblesses pitoyables, certes humaines, mais que les circonstances de l’heure révèlent plus misérables et indécentes encore.
 
Dire si ce climat de déliquescence morale, d’arrogance, de négligences et d’hésitations coupables, au sommet de l’Etat, se nourrit de l’humeur collective d’une société civile fatiguée de ne pouvoir jamais être fatiguée de la guerre, et tentée par l’hédonisme, l’indolence, le laisser-vivre, le laisser-faire et le relativisme charriés par le souffle d’Athènes.
 
Dire si cette caresse douceâtre n’a pas trompé sa lucidité et engourdi sa vigilance.
 
Dire, en somme, si la soif légitime, qu’a ce pays, d’une vie normale brouille désormais sa perception d’un temps et d’un lieu qui, hélas, le condamnent encore pour longtemps, sinon pour toujours, à l’anormalité.
    
 
© Isaac Franco
      
Mis en ligne le 24 août 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org